CHAPITRE XVIl. iW
de voir qu'EUieslaw, qui ne s'était jamais fait remarquer pour ses égards envers soa épouse de son vivant, lui eût fait ériger, après sa mort , un mausolée dispendieux, pour preuve d'une douleur qui n'était que prétendue ; mais d'autres le justifiaient de toute accusation d'hypocrisie , en assurant que le monument avait été construit sous les ordres et aux frais de M. RatclifFe seul.
Cest là que les personnes invitées à la noce étaient assemblées. Elles étaient peu nombreuses, car plusieurs de celles qui avaient assisté au festin avaient quitté le château pour se préparer à la prochaine explosion politique, et, dans la circonstance actuelle, Ellieslaw était loin de vouloir étendre ses invitations au delà des proches parents dont les usages du pays rendaient la présence indispensable. Tout à côté de l'autel était sir Frédéric Langley, sombre , pensif et de mauvaise humeur , même plus que d'habitude, et auprès de lui Mareschal, qui devait jouer le rôle de garçon de la noce , ou paranymphe , comme on l'appelait. Le caractère d'étourderie et de bonne humeur dece jeune gentilhomme, auquelilnedaignait jamais imposer aucune contrainte, faisaitencore ressortir le sombre nuage qui couvrait le front du futur époux.
« La fiancée n'est pas encore sortie de sa chambre , » dit-il tout basa sir Frédéric. « J'espère que nous ne serons pas obligés d'a- Yoir recours aux mesures violentes des Romains dont j'ai entend,u parler au collège. Il serait pénible pour ma jolie cousine de se voir enlevée deux fois en dix jours, quoique je ne connaisse personne qui soit plus digne de cette honorable violence. »
Sir Frédéric feignit de ne pas entendre ce discours , fredonna un air et regarda d'un autre côté ; mais Mareschal continua sur le même ton :
« Ce délai doit contrarier le docteur Hobbler, qui a été dérangé pour accélérer les préparatifs de ce joyeux événement , au moment où il venait de réussir à déboucher sa troisième bouteille. J'espère que vous le mettrez à l'abri de la censure de ses supérieurs, car je crois fort que cette heure-ci n'est pas très-canonique. Mais voici Ellieslaw, avec ma jolie cousine... plus jolie que jamais, je crois, si ce n'est qu'elle paraît bien faible, et bien pâle... Ecoutez , sir chevalier, si elle ne dit pas oui de son bon et plein gré, il n'y a pas de mariage, en dépit de tout ce qui a été dit et fait.
— Pas de mariage , monsieur ? > dit sir Frédéric d'un ton qui n'était pas très-élevé, mais qui indiquai- qu'il avait peine à retenir sa colère.
im hR NAIN NOIR.
4t Non y poiot de mariage , répliqua Mareschad ,. l'en donoe qq» main et mon gant pour gage, »
Sir Frédéric Langley lui saisit la main , la s^ra fortement , et lui dit à voix basse ; « Marescbal y vous me rendrez raison. » Puis il repoussa sa main loin de lui.
« Très- volontiers, car jamais mes. lèvres n'ont laissé échapper un mot que mon bras n'ait été prêt à soutenir. Parlez hardiment, ma jolie cousine, et dites-moi si c'est de votre entière volonté, et sans aucune contrainte^que vous acceptez ce vaillant chevalier pour votre seigneur et époux ; car si vous avez la dixième partie d'un scrupule à cet égard, quelque chose qu'il en arrive, il ne vous aura pas.
— Étes'vous fou, monsieur Marescbal, » lui dit Ëllieslaw, qui, ayant été son tuteur pendant sa minorité, prenait souvent un ton d'autorité avec lui ^ u pouvez-vous supposer que je voulusse conduire ma fille à l'autel contre son gré ?
— Laissez donc, Ëllieslaw, ne me parlez pas du contraire ; ses yeux sont pleins de larmes , et ses joues plus pâles que ses vêtements blancs. Je dois insister, au nom de rhumanité, pour que la cérémonie soit différée jusqu'à demain.
— - Elle va te dire elie-mêm^, incorrigible étourdi que tu es, qui te mêles de choses qui ne te regardent point, dit M. Yère^ elle va te dire elle-même qu'elle désire que la cérémonie ait lieu... Est^^ce vrai, Isabelle, ma chère enfant ?
— C'est vrai , » répondit-^lle, pouvant à peine se soutenir ^ «puisque je n'aide secours à attendre ni de Dieu ni des hommes.» n n'y eut que le (Mremier mot qui fut entendu bien distinctement. Marescbal leva les épaules et se retira en arrière. Ëllieslaw conduisit, ou plutôt soutint sa fille jusqu'à l'autel. Sir Frédéric s'avança et se plaça à côté d'elle. Le prêtre ouvrit le livre de prières et reg&rda EUieslaw, attendant le signal pour commencer la cérémonie.
« CkMnmencez, » dit M. Yère.
Mais une voix qui semblait sortir du tombeau de sa défunte épouse prononça d'un ton ^ fort et si aigre ce mot : « Arrêtez l » que tous les écbos de la chapelle en furent réveillés.
Chacun resta muet et immobile, jusqu'à ce qu'un bruit sourd, un cliquetis d'armes , ou quelque chose qui y ressemblait , se fit entendre dans les appartements du château, n^me les plus éloignés. Ce bruit cessa presque au même instant.
« QuesigitiGe ee nouvera strategème? » demmiA air Frédéric d'un ton farouche, en lançant sur EUie&iaw et Mareschal un coup d'œil qui exprimait le plus violent soupçon.
MGe ne peut être qu'un trait ide gaieté de la part de quelque convive échauffé par le vin, ^ dit Ellieslaw, qtmque vivement déconcerté ; (t nous devons avoir beaucoup d'indulgence pour cettx< qui se sont Un peu trop livrés au pJaisfar en ce jour de fôte. Commencez la cérémonie. »
Mais, avant que le prêtre pût obéir, la même défense qui s'hait t^i entendre auparavant se renouvela, et semblait sortir du même endroit. Les femmes de la future épouse poussèrent un cri , et s'enfuirent : les hommes pcNrtèient la main à leur épée. Le premier moment de surprise n'était point encore passé, que le Nain s<Mrtit de derrière le monument , et se plaça précisément en face de M. Vère. Une apparition aussi étrange et aussi affreuse, dans uu pareil lieu et dans une pareille circ<mstance , épouvanta tous ceux qui en furent témoins , mais parut surtout anéantir le laird d'Ellieslaw. Il laissa aller la main de sa fllle, recula en chan* celant jusqu'au pilier le plus voisin, et Tentoura de ses bras comme pour se soutenir, appuya son front contre la colonne.
« Qui est cet homme? dit sir Frédéric , et qu*enteud-il faire en s'introduisant ici de eette manière?
— C'e^ on homme qui vi«»t vous dire, répendit le Nain avee ce ton d'aigreur ordinaire avec lequel il avait coutume de s'exprimfer , « qu'wi épousant cette jeune personne, vous n'épousez l'héritièm ni d'BlliesIa'^, ni deMautey-Hdl, ni de Pdvertoo, à moioa qu'elle ne se mm*ie avec mon consentement, et je ne le lui donnerai jamais en ta faveur. A genoux, tombe à genoux, et remercie le ciel de ce que je t'^Enpâche d'épouse des qualités avec lesquelles tu n'as aucun rapport, la vérité, la vertu et llnnocenoe , sans fortune. Et toi , vil ingrat, ♦> ccmtinua-fe-il, en s'adressant à EHlieslaw^ «< à quel scri^terfuge auras-tu recours maintenait? toi qui voulais VMdre ta flile, pour te sauvw du danger, comme dans im temps de famine , tu l'aurais égorgée et dévorée pour coi»erver ta misérable vie ! Tu as raison ; cache ton visage dans tes mains ; tu dois effectivement rougw en voyant celui dont tu as diafl'gé le coi^s de chaînes , dont tu as plongé la main dans le crime, et dont tu as livré Vàam au remords^ au mattieur. Sauvé encore une fois par les vertus de celle qui t'appelle son père, wtiretoi tficâ, et poissent le pardon et les bieofato que je t'accorde
im LE NAIN NOIR.
dêTenir sur ta tête de Véritables charbons ardents jusqu'à ce que ton cerveau soit desséché et brûlé comme le mien ! »
Eilieslaw sortit de la chapelle avec un geste de muet désespoir.
<( Suis*le 9 Hubert Ratcliffe , continua le Nain , et fais-lui connaître son sort à venir. Il s'en réjouira, car pour lui, respirer l'air et manier de l'or, c'est le suprême bonheur.
— Je n'entends rien à tout ceci, dit sir Frédéric Langley 5 mais nous sommes ici bon nombre de gentilshommes en armes, et sous l'autorité du roi Jacques; ainsi, monsieur^ que vous soyez réellement ce sir Edouard Mauley, que l'on disait être mort en prison, ou bien un imposteur usurpant son nom et son titre, nous prendrons la liberté de vous retenir, jusqu'à ce que vous ayez justifié d'une manière plus satifaisante votre apparition dans ce lieu et dans un moment comme celui-ci. Nous ne voulons pas d'espions parmi nous. Saisissez -le, mes amis.
Mais les domestiques reculèrent , d'un air d'incertitude et d'alarme. Sir Frédéric s'avançait lui-môme vers le reclus , comme pour mettre la main sur sa personne, lorsque sa marche se trouva tout à coup arrêtée par le bout d'une pertuisane que la main robuste de Hobbie Elliot lui fit briller sur sa poitrine.
« Je verrai le jour à travers votre corps, si vous avez le malheur de le toucher, dit le brave Borderer. En arrière, ou je vous perce de part en parj;. Que personne ne mette un doigt seulement sur Elshie; c'est un excellent voisin, toujours prêt à venir au secours d'un ami -, et quoique vous le preniez pour un faible agneau, cependant, gripper pour gripper, mon ami , je parierais un bélier qu'il vous ferait sortir le sang sous les ongles. C'est un vigoureux gaillard que notre Elshie : il serre comme la vis d'un forgeron.
— Qu'est-ce qui vous a amené ici, Elliot? dit Mareschal; qui vous a prié de vous mêler de nos affaires ?
—Ma foi! Mareschal- Welis, je suis venu seulement ici avec une vingtaine ou une trentaine de mes camarades, en mon propre nom, et en celui du roi ou de la reine, comme on voudra l'appeler, et deCunny Elshie, par-dessus le marché, pour maintenir la paix et payer Eilieslaw des mauvais traitements qu'il m'a fait espuyer. C'est un fameux déjeuner que les brigands m'ont donné l'autre jour, et H y était pour quelque chose. Pensez-vous que je ne fu38e pas prêt à lui donner un souper, à mon tour?. . . Il est inutile que vous mettiez Tépée à la main, messieurs } le château est à nous, sans que nous ayons eu besoin de faire beaucoup de bruit;
CTAPITBKXVII. Itl
car les portés étaient ouvertes , et vos convives avai^t bu une l)onne quantité de punch ; nous les avons dépouillés de leurs épéeset de leurs pistolets aussi facilement que nons aurions éoossé des pois. » .. i
Marescbal sortit précipitamment et rentra presque aussitôt dans la chapelle. . ,
« De par le ciel I c'est la vérité , sir Frédéric, dit-il ; la maison est remplie d'hommes d'armes, et nos ivrognes sont tous désarmés. Allons messieurs, Tépée à la main, c'est le seul moyen de nous en tirer. i
— Doucement, doucement ! pas de coups de tête ! s'écria Hobbie ; écoutez, écoutez un instant. Nous ne voulons vous faire aucun mal ; mais^ comme vous êtes en armes pour le roi Jacques, ainsi que vous l'appelez, et pour le^ lu-éiats, nous avons ju^ à propos de continuer la guerre contre notre vieux voisin, et de sout^r notre autre souverain et l'Eglise ; maïs nous ne touche* rons pas à un cheveu de vos têtes, si vous voulez vous retira tranquillement chez vous. C'est le meilleur parti que vous puissiez prendre ; car nous recevons de Londres la nouvelle certaine que Bang, ou Byng, comment l'appelle-^t'on ? a repoussé de la côte la flotte française et le nouveau roi ; ainsi vou3 .ferez mieux de vous contenter de notre vieille N.ancy (Anne), faute d'une meilleure reine. »
Ratcliffe , qui entra dans ce moment, confirma ces nouvelles, si peu favorables au parti jacobite. Sir Frédéric, presque au même instant et sans prendre congé de perswne, quitta le château, avec ceux de ses gens qu'il trouva prêts à le suivre.
u Et vous, nM)nsieur Marescbal, que vous proposez-vous de faire ? demanda Ratcliffe.
— Ma foi ! » répondit-il en souriant, « je n'en sais tr€$ rien ; je suis trop fier et trop peu fortuné pour suivre Texempledu vaillant Qancé. Cela n'entre pas dans mon caractère, et ne vaut pas la peine que je m'en occupe.
— Eh bien ! alors dispersez vos gens, et restez tranquille ; attendu qu'il n'y a pas eu d'acte public, il n'en sera point question.
— Eh! sans doute, dit Hobbie; ce qui est passé est passé, soyons tous amis de nouveau. Du diable si je veux de mal à personne, excepté à Westburnflat, et je lui ai donné du chaud et du froid; car j'avais à peine échangé avec lui trois coups de sabre qu'il a sauté par la fenêtre dans le fossé du chftteau^ qu'il a tra-
«§2 LE nkm Nom.
versée la n«ge comme un oaaârd Minvago. Ceat un tnaenK gaillard qoe cet bomme-là, vraiment i 1) enlève une jo^e fille le matin, et une autre le soir) il ne lai fitut rien moins que o^; mais s'il ne s'enlève pas lui*méme hors du pays^ je l'enlèvenâ, moi, avec ime corde de chanvre; car le rendesHTOÙa au Caatleton est tout à fait rompu*, ses amis ne veulent pas le soutenir, i»
Pendant cette eoi^sion générale, Isabelle s'était }etée aux pieds de son parant, sir Edouard Mauley, car d'est le nom que " noua devons maintenant donner au solitaire, pour l«i exprima' , sa reconnaissance, et en même temps implorer le pardon de son père. Les yeux de tous ceux qui étaient présenta oommeDcèrent à se fixer sur eux, aussitôt que leur propre agitation et le tumulte des domestiques se tarent un peu calmés, llfiss Yère était à g^ neox à cété du tombeau de sa mère> dont la statue offrait des traits d'une resaemblance marquée avec les siens. Elle tenait la main du Nain, et ne eesaait de la baiser et de la baigner de larmes. Pour loi, il était debout et immobile^ portant aHernativement ses regards sur la statue et sur la figure animée de son affligée suppliante r eaOn de grosses larmes qui se rassemblaient dans ses yeux i'oMigèrent à retira sa main pour les essuyer.
« J^avais cru, dtt4l, que les larmes et moi avions fait divorce ensemble ; mais nous en versons à notre naissance, et leur source ne tarit que lorsque que nous descendons au tombeau. Toutefois, il n'est point d'attendrissemmt capable de me ftilre changer de résolu timi. Je me sépare ici entièrement et pour toujours, de toi]rt ce dont le souvenir (jetant un regard sur le tombeau ) et la pré* sence ( serrant la main d'Isabelle) me sont chers... Ne me puiez point; ne cherchez point à changer ma détermination ; ce serait inutile. Vous n'entendrez plus parler de moi ; vous ne verrez plus cette masse de difformité. Je serai mort pour vous avant que je SCMS réellement dans la tombe, et vous ne vous souviendrez de moi que comme d'un ami débarrassé des peines et des crimes da l'existence. »
II baisa le front d'Isabelle, imprima un autre baiser sur celui de la statue devant laquelle elle était agenouillée, et sortit de la chapelle, suivi deRatcliffe. Isabelle, presque épuisée par les émotions qu'elle avait éprouvées dans la journée, fht transportée par ses femmes dans son appartement. La plupart des autres conviés se disperaèrent, aprèaavoir^ chacun de son côté, essayéde persuader à qui voulait les entendre, combien ils désapprouvaient tout corn-