LA FLORE DE LA PROVINCE DE QUÉBEC
Quoique je n'aie jamais cessé, pendant les 22 années' de mon séjour à Fort Kent, Maine, dans le Madawaska, d'étudier plantes et insectes, et d'en cueillir même par instinct et jouissance de collectionneur, je n'ai pas le plaisir de m'attribuer la découverte de cette nouvelle espèce de Pedicularis que je présente aujourd'hui à la flore canadienne.
Cette intéressante espèce a été trouvée par une botaniste américaine, une Dlle Furbish, dans la paroisse de Frenchville, voisine de celk de Fort Kent, en 1904, l'année même de mon départ. Je me rappelle avoir vu plusieurs fois des groupes -d'herborisateurs, dames, demoiselles et messieurs, arriver à Fort Kent, et se répandre, avec la boîte de Dillénius à l'épaule, dans tous les endroits les plus promettants de cette localité et des localités voisines, le long des grèves, au pied des montagnes, à travers champs et bois, en quête de spécimens rares. J'aurais bien voulu quelquefois me joindre à ces naturalistes dont l'ardeur faisait revivre la mienne. Mais n'ayant jamais rencontré une seule espèce de plantes que je n'eusse déjà connue auparavant en Canada, je me consolais, en disant : ces dames et ces messieurs ne feront toujours pas, ici, beaucoup de merveilles. C'est en quoi je me trompais : car il était réservé à une de ces exploratrices américaines. Miss Furbish, de découvrir une magnifique espèce nouvelle qui porte maintenant son nom.
Cette demoiselle, aidée de ses amis, ne pouvant, dans aucun de ses livres, trouver une description qui s'appliquât à son sujet, en envoya un échantillon au Professeur Fernald, du collège Harvard^ une des premières autorités des Etats-Unis en fait de botanique. La. réponse fut que la plante en question, un vrai Pédiculaire, comme l'avait fort bien trouvé la demoiselle, n'était ni le P. du Canada, ni le P. lancéolé, les deux espèces ordinaires des
auteurs, mais une espèce entièrement nouvelle qui n'avait jamais été décrite par qui que ce soit auparavant. En conséquence, la plante revenait, baptisée du nom gracieux de Pedicularis Furbishiœ^ Fernald.
Sur ces entrefaites, quelques échantillons m'en furent envoyés à Québec par un jeune homme de talent, Joseph Morin, que j'avais initié à l'étude des plantes, des oiseaux et des insectes, et qui se livrait déjà, avec le feu sacré d'un vrai naturaliste, à l'observation et à la recherche des merveilles de la nature.
A première vue, je crus reconnaître le Pédiculaire du Canada. Mais une étude plus attentive me convainquit de la nouveauté réelle de l'espèce ; et tout en me réjouissant de cette découverte, j'en voulais presque à ceii^ courailleuse d'Américaine qui était venue faire à mon nez une si belle trouvaille. J'aurais voulu que ce fût moi le découvreur ! Je me rappelais avec tant d'émotions les transports déplaisir que j'avais éprouvés jadis à Saint-Hyacinthe, alors que, dans les environs du séminaire où j'étais professeur, je découvrais à foison des espèces nouvelles d'insectes pour M. l'abbé Provancher ! Mais découvrir des insectes nouveaux, pas beaucoup de mérites en cela. Le champ était si inexploré ! C'est la découverte d'une plante nouvelle qui est une chose anerveilleuse. Notre flore est si connue que rien d'elle ne semble nous avoir échappé !
J'envoyai, sans explications, deux ou trois tiges de ma nouvelle plante à feu le regretté Dr Fletcher, d'Ottawa, avec d'autres spécimens que je voulais lui faiie identifier. Ces derniers spécimens me revinrent avec leurs noms accolés. Mais pour le Pédiculaire, nenni ! Le Dr avait buté sur cette plante. Il me demandait où j'avais pris ça, inclinant à croire que c'était une espèce nouvelle non encore décrite ! Il ne se trompait pas ! Et bien sûr le Professeur Fernald, du collège Harvard^ ne s'était pas trompé non plus !