LA VRILLETTE
Un ami naturaliste me donna, il y a quelques mois, l'explication d'un phénomène qui bien longtemps m'avait fort intrigué, et qui certainement, pour un grand nombre de ceux qui ne sont pas versés dans Pétude des sciences naturelles, est entouré de mystère. Il s'agissait d'un certain bruit, ressemblant beaucoup au tic tac d'une montre, que l'on entend souvent dans les murs des maisons de bois.. Très jeune encore, je me souviens avoir paFsé des heures entières, cherchant à localiser ce bruit qui semblait s'éloigner à mon approche et changer de place à chaque instant. L'idée me vint plus tard qu'il pouvait être causé par un insecte, et mon ami naturaliste, en me confirmant dans mes. prévision^, me passa Latreille, Histoire naturelle^ tome IX, où j'ai pu lire ce qui suit (page 162): « On entend souvent dans les maisons un bruit semblable à celui du battement accéléré- d'une montre, et que la superstition a nommé l'horloge de la mort. Il s'en faut bien que ce soit un signe de destruction puisque c'est un moyen avec lequel les Vrillettes s'appellent dans les moments de leurs amours^ 6 — ^Juin 1909,
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pour se rapprocher et reproduire leurs espèces. On avait d'abord attribué ce bruit au Psoque pulsateur ; mais cet insecte, vu sa petitesse, est hors d'état d'en exciter d'aussi sensible. J'ai d'ailleurs vu souvent les Vrillettes produire ce bruit. A cet instant son corps fixé sur un meuble en bois, une planche, une poutre, se hausse et se baisse perpendiculairement, et le petit animal frappe avec ses mandibules, plusieurs fois de suite et rapidement, contre le plan où il est posé. Le même son est souvent repété à quelque distance : habitant des lieux obscurs, cachés dans des trous, le mâle et la femelle s'avertis.sent mutuellement de leur présence et se répondent »... Quant à « l'horloge de la mort », je n'en ai jamais entendu parler, et quand je demandais l'explication de ce phénomène, on m'avouait simplement en ignorer la cause.
Plus loin, au même volume de Latreille, au chapitre du 57e genre, on trouve une description complète de VAnobium^ puis le paragraphe suivant : « La larve de cet insecte, continue Olivier, très connue par ses dégâts, doit fixer davantage notre attention. Les vieux meubles de bois, vermoulus et criblés de trous ronds et cylindriques, indiquent en même temps son ouvrage et son habitation. C'est un petit ver blanc, mou, allongé, qui a six pattes, petites et courtes. Sa tête est écailleuse et se termine par deux mâchoires en forme de pinces fortes et tranchantes, qui lui servent à ronger le bois dont elle se nourrit, et qu'elle rend en petits grains très fins, liés ensemble, mais que l'on peut aisément réduire en poussière presque impalpable, et qui remplissent les petites cavités que la larve vient de faire et qu'elle abandonne». . .
La larve de VAnodium serait-elle le ver blanc que tout le monde connaît, et que l'on rencontre dans les vieux morceaux de bois et les arbres desséchés ? La description d'Olivier semble bien l'indiquer. J'ai remarqué qu'il se
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rencontre surtout dans le boîs d'épinette et se trouve en grand nombre sous Pécorce. Il fait, en rongeant le boîs, un bruit assez fort pour être entendu dans toute une grande chambre. Si j'étais naturaliste, j'aurais peut-être bien d'autres choses â vous dire sur ce sujet ; ainsi, je n*ai jamais remarqué VAnobium à l'état parfait, et j'ai dû le voir bien souvent.
L'idée de vous faire part de ces quelques observations m'est venue, non certes avec la prétention de vous apprendre quelque chose de nouveau, car je dois vous avouer mon ignorance complète en histoire naturelle, mais avec l'unique ambition d'attirer votre attention sur cet insecte intéressant. J'ai parcouru une collection presque complète du Naturalisée canadien^ et je n'y ai trouvé qu'un article parlant indirectement de VAnobium: «La vermoulure des bois», livraison de juillet 1906. Et je m'estimerais très heureux si je contribuais ainsi à vous inspirer l'idée de consacrer quelques lignes, dans votre précieuse revue, à cet insecte mystérieux et certainement inconnu de plusieurs, et qui cependant habite en grand nombre à presque tous les foyers.
J.-B. GODBOUT, D., du Séminaire de Sherbrooke,
RÉD. — Notre correspondant a déjà donné, dans son très intéressant article, à peu près tous les détails utiles sur la Vrillette, ou plutôt sur les Vrillettes, car il y a plus d'une espèce de coléoptère qui est chargée, de la sorte, d'annoncer aux humains l'approche de leur décès.
Au point de vue entomologique, nous jouissons du grand bonheur d'avoir entende une fois, pendant une villégiature que nous faisions à Stanfold, Cantons de l'Esl, le tic tac d'une Vrillette. Le pronostic fatal, par exemple, a
joliment tardé à se réaliser, puisqu'il y a une quarantaine d'années que Pannonce s'est faite. A ce compte, on aurait tort de beaucoup s'alarmer lorsqu'on entend le tic tac dont il s'agit. Mais nous devons avouer qu'au moment où Pévénement s'est produit, nous en avons éprouvé une fière épouvante, ff C'était dans l'horreur d'une profonde nuit » comme bien l'on pense, et dans une chambre isolée, que nous perçûmes tout à coup ce bruit d'une montre en mouvement N'ayant pas encore atteint l'âge où, jadis, les enfants pouvaient ambitionner la joie de posséder une montre, nous savions bien qu'il n'y avait aucune de ces machines dans notre chambre ; et comme nous ne pouvions nous expliquer l'origine du mystérieux tic tac, nous fûmes en proie à une terreur folle. Ce ne fut que des années après l'aventure qu'il nous fut donné d'avoir enfin l'explication du bruit qui nous avait tant effrayé.
La désignation d' « horloge de la mort », appliquée en Europe aux Vrillettes, ne paraît pas être usitée chez nous pour indiquer ces insectes. Du reste, il n'y a dans notre pays qu'un très petit nombre d'insectes qui aient des noms vulgaires particuliers. En langue anglaise on nomme la Vrillette: Death-lVatch^ c'est-à dire : montre de la Mort. Et cette dénomination paraît mieux justifiée que celle d'Europe, parce que le bruit que font les Vrillettes ressemble tout à fait ail tic tac d'une montre, et nullement à celui d'une horloge. Après tout il est possible que les Vrillettes européennes soient beaucoup plus bruyantes que les nôtres et qu'elles donnent vraiment l'idée d'un tic tac d'horloge !
Aux Etats-Unis, on donne le nom de Death-lVatchk V Aiiobiujn pertinax^ à VAnobium tessalatum^ et à d'autres espèces rapprochées.
Provancher {Coléoptères) dit des Sitodrepa ce que nous disons ici des Anobium producteurs de tic tac. Du reste, il donne au Sitodrepa le synonyme à'Anobtu?n. C'est la