LA MINERVE ET LES NOMS PROPRES
La Minerve du 17 du courant contenait, à notre adresse, un article de près d'une colonne, passablement épicé, et dans lequel l'orgueil froissé cherchait à se dédommager par des exagérations plus ou moins absurdes.
.Nous en sommes bien chagrin, mais la vérité nous force à déclarer que la vénérable matrone de notre presse française, malgré sa leçon, en sera quitte pour ses Irais de zèle à notre égard, et n'aura pu nous convertir à se» jdées.
Voici en deux mots ce qui nous divise pour le moment.
La Minerve a horreur des noms propres ; et nous, nous sommes partisan des noms propres.
Oui, nous sommes partisan des noms propres, et noua prétendons que plus nous en posséderons, et plus nous offrirons de ressources à notre littérature. N'est-il pas vrai que les expressions sont les habits qui permettent à la pensée do se traduire au dehors, et que tant que notre pensée manque de cet habit qui lui convient, elle demeure cachée an dedans de nous, sans que nous puissions souvent nous en rendre compte à nous même ?
11 y a une difference énorme entre la périphrase et le nom propre. La périphrase ne mène au but que par des voies détournées, toujours exposée à s'égarer dans ces dé-
tours, et à fournir à l'auditeur l'occasion de s'attacher à des impressions secondaire?, et souvent opposées à celles qu'on veut produire. Tandisque le nom propre, résumant en lui-même tous ces moyens détournés, va droit au but sans obstacle, tient comme enchaîné l'esprit de l'auditeur à la pensée qu'il exprime, et le force pour ainsi dire à partager l'impression de celui qui lui parle, La p«'»riphra>e en un mot, tout le monde le reconnaît, est la ressource habituelle de ceux qui manquant d'étude et de connaissances, ont eu l'imprudence de s'engager sur des terrains qu'ils ne connaissaient pas suffisamment, ne pouvant trouver d'autres issues pour en sortir. Voyez l'écrivain ou l'orateur sans études à côté du véritable littérateur. Tandis que le premier, avec ses ptriphases et ses trivialités, vous donne l'idée de ce navigateur en pirogue qui suit les sinuosités des rives d'un fleuve en sondant les fonds des anses et des baies de sa perche; le second vous apparait voguant à pleines voiles et sans détours au milieu du graud courant.
Or, la Minerve veut être pour le premier, et nous, nous tenons pour le second.
Nous entrons chez un architecte : il nous parle d'architraves, d'astragales, de doucines, de listels, de congés, etc. ; nous passons ensuite chez un constructeur de vaisseaux, ce sont des varengues, des carlingues, des étambots, des genoux, desgournabl^s, etc.; ailleurs c'est un navigateur qui nous entretient de tillac, de sabords, de misaine, de hune, de baleston, etc., etc. Irons-nous, en entendant ces mots pour la plupart nouveaux, pour nous, crier avec la Minerve que ça "sent le catalogue ?" que ça "frise le pédantisme ?" A Dieu ne plaise ; nous estimerons ces gens heureux de pouvoir s'entendre entre eux avec des expressions si faciles et si brèves, et nous regretterons en rougissant presque de notre ignorance, notre infériorité sous ce rapport,
La Minerve nous accuse de " vouloir tout faire passer par le microscope ou la loupe," d'exiger, u de gré ou de force que tout le monde se serve du mot technique et du mot technique seulement, toujours et partout."