NOTRE PRESSE
Nos articles sur l'Instruction Publique n'ont pu être du goût de tout le monde ; nous en avions d'avance la conviction. Cependant, nous avons reçu des approbations si nombreuses et de sources si différentes, qu'il nous est impossible de croire que nos réflexions n'aient pu produire un salutaire effet dans l'opinion du plus grand nombre.
La bonne intention qui détermine une action quelconque a toujours quelque valeur, même lorsque l'effet désiré ne peut 'être obtenu. Et personne, nous nous flattons de le croire, n'a pu nous soupçonner de motife secrets ou inavouables dans les considérations que nous avons offertes au public.
Cest dans le même but de servir utilement la cause de l'éducation et du progrès dans notre Province, que noua entreprenons aujourd'hui une revue de notre presse française, pour montrer ses imperfections, signaler ses faiblesses et ses défauts, noter certains écarts qui la déprécient aux yeux des gens sensés et surtout à l'étranger, afin de l'engager par cela même à s'observer en tout point, pour se rendre partout, recommandable, relever son niveau, et conserver uno opinion favorable du peuple dont elle est Porgane.
130 LI NATURALS CANADIEN.
Après le catéchisme et L'école, la presse est sans contredit Le plus puissant engin de civilisation et de progrès à la disposition des sociétés humaines. Si bien que la culture intellectuelle d'un peuple, le niveau de sa civilisation, le degré de lumière qui le distingue, peuvent s'apprécier de suite par le ton et les allures de sa presse.
L'ensemble des convenances sociales joint à un haut degré de lumière, à une grande somme de savoir, constitue ce que nous appelons la civilisation chez un peuple. Or c'est à l'école, on le sait, que se fait le premier pas dans cette voie ; mais c'est dans les salons, et surtout dans la presse, que s'épure la politesse, que s'acquiert le tact, que se rafine le goût des convenances qui distinguent particulièrement les peuples vraiment civilisés. Nous disons dans les salons et la presse surtout, car le salon n'est à proprement parler que l'écho de la presse.
Q$e la presse soit peu réservée, grossière, impie, sans pj*dew ; Je langage du salon sera de même sans frein, Vrutal* irréligieux, obscène. On n'hésitera pas à répéter 4*YWt les personnes les plus dignes de considération et 4ft respect, 4e» propos inconvenants qu'on verra imprimés en tçgitea lettre* dans les journaux étalés sur la table du salon où l'on se réunit Mais que d'un autre côté, la presse observe toujours la plus grande réserve ; que dans aea colopnes, les règles du langage soient toujours scrupuleuse* ment observées ; que le style même du discours soit épuré si possible ; que dans le choix des sujets, les narrations, lea polémiques mêmes, les convenances ne souffrent jamais le moindre ombrage ; les rapports dans les salons et les cercles seront de suite marqués au même cachet. L'hôte comme le visiteur n'osera pas entamer des sujets ou employer des expressions que les journaux qu'il lit s'interdisent constamment Bien plus, le bon exemple de la presse se fera sentir jusqu'au palais, au sein des législatures, partout où on aura à parler en public. L'avocat dans ses plaidoyers et répliques, le député dans ses discours, le tribun dans sea harangues, tous fc' efforceront de se montrer avec un langage aussi poli, aussi correct, aussi châtié que celui qu'ils
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auront toas les jours sous lés yeux dans leurs journaui. Et s*il nous fallait des exemples à ce sujet, nous n'aùriôtis qu'à référer nos leéteurS aux rapports des débats des ëhatnbrëS françaises. Comme on sait là Se montrer toujours poli, malgré les choses dures que l'on à souvent à se dire ! Quel téspect oii observe en toute circonstance poUr les règleiè des convenances ; comme les écarts, dans les tnordents d'e& ferveSeenée, sont vite réprimés, et éeux qui s'oublient promptement ramenés à l'ordre ; oomme le langage y est toujours pur et correct !
En est-il ainsi parmi iious? Hélas, nous sommés fotééft de FâVôuer à notre hônts, lé palais, les eftcéiiites législatives, ôt encore plus les tribunes des forums, retentissent d'ordinaire d'Un jargon mêlé d'anglicismes, où Ton à peine à reconnaître souvent la belle langue des Bossbét et des Fénélori. Et si n6ùs ouvrohs nos journaux, nôuè ttoUVons que très souvent aussi le disëouts, éérit rfélèté . bien peu au dessus du discours parlé ; lô9 barbarismes, les expressions impropres, les mots dans de fatiSSeS acceptions s'entremêlent à des défauts de concordance des verbes, pour ne former que du galimatias laissant la pensée plutôt à deviner qu'elle ne se peut lire.
Un de nos littérateurs Canadiens se trouvant récemment de passage à Paris, fut invité à Une soirée d'hommes de lettres où on le pressa de prendre la parole. Eorivain distingué, il leur parla du Gatiàda* dans Un style familier, mais correct, que des puristes mêmes n'auraient pu désavouer. Ses auditeurs charmés de l'entendre, ne lui ménagèrent pas les applaudissements, et se crurent autorisés à pouvoir lui dire sans lé blesser : " Mais dites-nous donc quels journaux tous avez chez tous ? Si nous jetons las yeux dfe temps à autres sur quelqu'une èf vos feuilles politiques, c'est un ton i un langage, des personnalités dégoûtante* qui noue les feraient prendre pour des follicules de carrefours ! Il fallut endurer le reproche sans
entreprendre de justifications, oarr elle était impossible.
Mais ce triste état de choses ne nous affecte-t-il pas ? Ne tanterons-opus pas de prendre les moyens d'y apporter jrei#è<ie ?
182 LI NATURALIST! CANADIEN.
C'est dans ce but que nous voulons faire un examen de notre presse française, telle qu'elle est aujourd'hui ; et pour la juger avec impartialité et apprécier l'effet qu'elle pourrait produire à un moment donné sur un étranger, nous avons réuni toutes les feuilles publiées dans la semaine commençant le 8 Avril et se terminant le 14, pour les passer en revue les unes après les autres.
Nous n'entendons pas faire le procès de chaque phrase et de chaque mot, ni même de chaque feuille en particulier; mais donner seulement une appréciation gêné* raie sur le langage, le ton, l'esprit qui anime chacune, la manière dont elle est conduite,, la confiance qu'elle peut inspirer etc. Notre travail faisant partie d'un volume destiné à être conservé, pourra être utile, nous l'espérons, à un double point de vue ; 1° en signalant des défauts <Jui peuvent être facilement et avantageusement évités ; et 2° en servant comme de record pour une statistique de la presse à l'époque actuelle, qu'il pourra être utile de se rappeler plus tard. •
Nous ne nous dissimulons pas que nous abordons là un sujet délicat, difficile à traiter avec impartialité, et que nos remarques, tout mesurées qu'elles soient, ne puissent froisser plus d'une susceptibilité. Car la presse, nous le savons, a toutes les qualités et les défauts de son sexe. D'ailleurs c'est une langue ; et d'après le philosophe grec, la langue est ce qu'il y a de pire et ce qu'il y a de meilleur. La presse est une langue, et une langue babillarde, qui se plut à s'exercer sur tous les sujets, et qui n'aime pas à être contrecarrée dans ses allures. Mais cette langue de la presse, si puissante pour le bien lorsqu'elle est convenablement et sagement dirigée, est aussi un terrible engin pour le mal lorsqu'elle se dévoie et demeure sans contrôle. Il faut donc avoir le courage de signaler de temps à autres ses allures et ses tendances à l'opinion publique, seul tribunal, pour ainsi dire, capable de la contrôler efficacement et de la maintenir dans de justes bornes.
D'un autre côté, n'étant à la remorque d'aucune coterie politique, nous ne voyons pas comment on pourrait suspecter