PAUVRES CHENILLES
ses, un nouveau et riche vêtement pour remplacer celui qui est devenu trop étroit ; puis, un bon jour, de sVndormir d'un sommeil profond, dont on se réveille, glorieux papillon, pour s'élancer dans les airs, voltijçer de fleurs en fleurs et n'avoir plus besoin, bien souvent, que d'air et de lumière pour soutenir une vie si douce : s'il ne s'agissait que de cela, ce serait fort agréable, assurément !
Mais les choses se passent trop souvent de bien autre façon. N'est pas papillon qui veut. De même qu'il y a loin, parfois, de la coupe aux lèvres, il n'y a pas toujours proche entre l'éclosion de l'œuf et la sortie de la chrysalide ! Sans parler des variations de la température, ni même d«s maladies qui peuvent mettre un terme inattendu à l'existence de la chenille, il lui faut compter d'abord avec le genre humain. En effet, le roi de la création fait peu d'efforts pour lui rendre la vie aimable ; sans scrupule et sans remords, il l'écrase de son pied dédaigneux, il la poursuit de toutes les préparations insecticides qu'ilpeut inventer. Vous n'imaginez pas, je suppose, que nous allons, à giands frais, planter des choux, des groseilliers et des pommiers pour le plus grand bonheur des chenilles ! #
Mais tout cela c'est peu de chose, en somme ; et si Ton n'avait à craindre que le soleil, la pluie, les microbes propres à certaines maladies, et tout l'arsenal des substances insecticides, on pourrait encore couler des jours heureux sur la feuille, agréablement bercée par le moindre souffle, où l'on a toujours table mise et séjour bien aménagé. Le danger terrible et constant, c'est l'oiseau ! ** L'oiseau, voilà l'ennemi," suivant la formule gambettiste.
Il y a des gens — :î'en connais — qui éprouvent grand plaisir aux concerts des charmants hôtes de nos bocages. Ces mélodies incomparables, dont il y a plein les airs, en été, la chenille n'y tient pas du tout, soit qu'elle n'ait pas d'oreilles pour les entendre (c'est déjà une raison qui en vaut la peine), soit parce que cette musique, si elle l'entend, est l'annonce du péril qu'elle va courir. Pourtant la Providence a pris soin de la protéger ; souvent, en effet, la chenille échappe à la vue de ses ennemis, grâce à
8 LE NATUr^ALISTE CANADIEN
la couleur de sa robe, verte chez les espèces qui vivent sur les parties herbacées des plantes, grise ou brune chez lelle autre espèce qui habite les rameaux ligneux, etc. Mais cela n'empêche pas qu'un nombre immense de chenilles servent à la subsistance quotidienne de bien des nichées : au moment où elle y pense le moins, la chenille se sent empoignée par des sortes de pinces qui l'étreignent violemment, et emportée dans les airs avec une vitesse dont elle n'avait pas d'idée. Vous voyez, dans ce nid, ces larges bouches toujours ouvertes et qui appel- i
lent toujours la becquée ? notre pauvre chenille trouve- I
ra là son tombeau. '
Nous en avons fini, sans doute, avec les dangers qui menacent les chenilles ? Pas du tout. Leurs plus traîtres ennemis, ce sont des insectes ! C'est ainsi que l'homme n'a pas de plus cruel ennemi que son semblable. ."
J'ai Thonneur de vous présenter un cadavre de ;
chenille. Je le trouvai, un jour, tout desséché et î
fixé par une toile soyeuse le long d'une clôture. De son vivant, elle était assez jolie cette chenille, recouverte d'un fin duvet jaune et brun, et portant fièrement trois longs plumets de poils noirs qui lui donnaient un air point trop commun. Mais en quel tris- |
te état la voici ! Il ne reste plus que des vestiges de sa belle fourrure ; elle a tout le dos criblé d'une foule de petites ouvertures, semblables à des piqûres de fortes épingles. De quelle étrange maladie est-elle trépassée, je |
vous le demande ? Il n'y a pas ici de mystère, et voici ce j
que découvrirait un corps de jurés quelconque. Il est ar- '
rivé, quelque jour, qu'un tout petit insecte hyménoptère, à la recherche d'un endroit propice pour y déposer ses caufs, avisa notre paisible chenille, qui rongeait tranquillement un coin de feuille, sans vouloir de mal à personne, sans s'occuper de la question d'Orient ni de la future élection présidentielle aux Etats-Unis. L'hyménoptère, en vrai monstre qu'il était, forme et exécute à l'instant un noir projet : cette chenille, ce sera le nid confortable de ses petits. Il la perce de la lancette qu'il porte exprès pour cela, et il pond ses œufs dans le corps de la chenille, qui en appelle vain<?,ment au droit des gens ! ,"
En voilà un sans-gène d'hyménoptère ! Les œufs éclosent, et une multitude de tout petits vers, ayant hérité