‹ Le Naturaliste canadienChapitre 6 sur 142 · PAUVRES CHENILLES · texte numérisé non relu

PAUVRES CHENILLES

du sans-façon maternel, se mettent à ronger les parties graisseuses de la chenille, mais sans attaquer ses organes vitaux. La malheureuse chenille n'y peut pourtant tenir longtemps ; elle meurt bientôt, et son enveloppe sert encore d'habitation à ses assassins, qui tranquillement y subissent leurs mues, s'y fabriquent de jolis cocons de soie, d'où ils éclosent enfin munis de leurs quatre ailes diaphanes. Chacun alors s'ouvre un passage à travers le dos de la victime, puis s'élance dans les airs. Et le cadavre de la chenille reste là, criblé de piqûres béantes, monument de la perfidie la plus monstrueuse !

Je termine par un autre exemple de déloyauté insec' lile. En septembre 1891, on m'apporta une belle chenille que l'on venait de capturer sur l'un des boulevarda de Chicoutimi. L'insecte était brun, et portait deux taches à couleurs vives, que l'on aurait pris volontiers pour des yeux, et des yeux d'une beauté rare. Je reçus avec empressement l'hôte qui m'arrivait. M'étant résolu à l'héberger, je lui assignai pour demeure un beau verre renversé, et lui ofiris une feuille appétissante pour son repas du soir. Mais elle dédaigna absolument toute nourriture. C'est que d'autres soins la préoccupaient. En eflet, quelques heures après, elle avait tapissé les parois du verre d'un assemblage de fils très délicats. Puis, grimpant vers la partie supérieure du verre et s'y fixant par des attaches soyeuses, elle se dépouilla de son dernier vêtement de chenille, et passa à l'état de chrysalide. Enchanté de l'aventure, je fis part de mon bonheur à tout venant. J'annonçai avec assurance que l'éclosion aurait lieu vers le mois de janvier ; j'aurais alors un bel échantillon pour ma collection, un grand papillon jaune et noir, suivant mes prévisions. Cependant le globe terrestre ne laissa pas que de continuer ses deux mouvements de rotation ; les semaines et les mois se passèrent, et savez- vous ce qui est éclos, vers le printemps ? Il n'est rien éclos dli. tout. Un matin, je trouvai ma chrysalide transpercée et supportant, par un long fil blanchâtre,une autre chrysalide, bien plus petite et de forme ovoïde,d'où sortira une mouche quelconque ! Comme on le voit, la chenille avait conservé encore assez de vigueur malgré la présence de cet ennemi, qui à la fin l'avait empêchée de subir sa dernière transformation, et s'était lui-même

* 2— Janvier 1895.

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préparé tranquillement à prendre l'état ailé. Pour ce qui est de cet assassin, que ]e f^trurjfjle for life avait conduit jusqu'au crime, le public apprendra avec satisfaction qu'il a été bien puni : il est mort en cet état de chrysalide ; et la justice distributive a retrouvé son équilibre parfait.

Voilà donc le peu de sécurité que l'on a lorsqu'on est chenille !

Mais il ne faut pas que les bonnes âmes se laissent trop attendrir par des infortunes si lamentables. Qu'elles réfléchissent à ceci : si tous les œufs de papillons produisaient des chenilles, et si toutes les chenilles arrivaient à bon port, il n'y aurait bientôt plus de végétation sur la terre, et ce serait la fin du monde à courte échéance. Nous serions bien avancés ! Béniissons donc la Providence, qui maintient l'harmonie parmi tous les êtres de la création, de telle sorte qu'aucun ne puisse empêcher la réalisation du plan divin.

Mesdames et Messieurs, la morale de mon histoire, la voici. On a comparé assez justement notre vie terrestre à l'état de la chrysalide ; une transformation merveilleuse nous attend aussi. Délivrés de notre enveloppe mortelle, notre destinée est d'être un jour les élus du* paradis. C'est fort bien ; seulement, faisons bonne garde autour de notre âme, pour n'y laisser entrer aucun germe pernicieux, qui pourrait empêcher notre glorieuse et triomphante éclosion.

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