DEUX MORTS ILLUSTRES
LouLS Pasteur (1822-1895) est mort le 28 septembre dernier. Son nom é^ait populaire dans le monde entier. Aucun savant, en effet, n'a peut-être rendu à l'humanité des services plus importants. Rappelons seulement, ici, ses études sur les maladies des vers à soie, sur la fermentation des vins, des bières et des vinaigres. Il a donné le coup de grâce à la fameuse théorie des générations spontanées chez les Infusoires. Sa découverte de l'atténuation des virus à transformé la médecine et la chirurgie ; le charbon, la rage et, depuis peu de temps, la diphtérie, ne sont plus, grâce à Pasteur, des maladies incurables.
(*) Type »a Musée du Parlement, Québec.
Pasteur a été comblé (rhonneurs et Je gloire. Tout cela serait vain pour lui, aujourd'hui, 8*il n'avait pas été aussi un chrétien sincère et pratiquatit.
Charles Valentine Riley (1843-1895), décédé à Washington le 14 septembre, était le prince des entomologistes américains ; et même, pour ce qui concerne l'entomologie économique, aucun savant du monde entier ne l'a égalé. Son œuvre est considérable et sauvera son nom de l'oubli.
Les bons rapports que le Prof. Riley entretenait avec le fondateur du Naturaliste canadien se sont continués avec le directeur actuel de la revue ; et, il n'y a encore que peu de mois, nous eûmes recours à sa bienveillance pour un service important, et il mit beaucoup d'empressement à nous être utile. C'est donc pour nous un devoir de témoigner, en face de cette tombe prématurément ouverte, de notre reconnaissance et de nos regrets sincères.
LA VENDANGE A CHICOUTIMl
Le défaut d'espace, en notre livraison de septembre, nous a empêché de signaler la vendange qui se faisait à Chicoutimi, à cette date. Les vignobles sont encore peu nombreux, ici, il est ^'^rai ; mais enfin, l'expérience est faite, La vigne a été cultivée à Chicoutimi et elle a parfaitement mûri des rai-, sins en plein air. Nous en avons eu la preuve, en recevant de belles grappes de la part des Révérendes Dames de l'Hôtel-Dieu Saint- Vallier et de M. J.-B. Petit, négociant de Chicoutimi. Celui-ci a aussi cultivé, avec un égal succès, la vigne sauvage.
Après ces heureuses tentatives, si l'on continue à calomnier le climat du Saguenay, c'est qu'on y mettra de la mauvaise volonté.
PHOTOGRAPHIE
la photographie artistique
La photographie peut être artistique dans le sens vrai de ce mot ; elle possède pour cela les éléments requis.
PHOTOGRAPHIE 161
L'artiste a deux genres de matériaux : d'une part tout ce que contient son laboratoire et son bagage, de l'autre tous les objets répandus sur la surface infinie de la nature. Les montagnes, les rivières, les plaines et tous les objets qui s y meuvent, les arbras, les fleurs et toute la lumière qui les environne, sont tout autant les matériaivx du photographe que les acides ou les alcalis, les objectifs, les plaques ou le papier. Le photographe reçoit de la nature certaines sensations de plaisir, des idées, des sentiments, et il remarque qu'ils sont produits par l'arrangement de certaines formes et leurs degrés à illumination. Alors il cherche à reproduire ces sensations, C2S idées, en employant, dans ce but, tout ce que la chimie a M is à sa disposition, mais en se servant, d'autre part, des objets, des formes, de la lumière que la nature lui donne comme matériaux.
La nature est belle par elle-même, mais, pour être bien comprise, sa beauté dépend de l'intelligence et de l'imagination de celui qui la contemple, de celui en qui l' jrdre, la forme, la lumière, la couleur éveillent les sensations de plaisir qui lui font dire : '* que c'est beau ! " La nature est une sorte de vaste entrepôt de matériaux, et nous en employons ceux que notre jugement nous fait choisir; c'est un grand clavier dans lequel nous choisissons ces touches ou ces notes qui composent l'accord harmonieux ; — ou bien, si Ton aime mieux, c'est un livre inépuisable dans lequel nous pouvons choisir les mots et les phrases de façon à exprimer des idées et sentiments qui représentent ce que nous avons compris et éprouvé en le parcourant.
Mais le livre est écrit dans une langue que tous n'ont pas appris à lire, et c'est ainsi que la fonction de l'artiste est celle d'un traducteur. La plupart des œuvres souffrent la traduction : il y a de bons traducteurs, il y en a de mauvais. Le meilleur est celui qui a la connaissance la plus complète de l'original et qui a le plus d'amour pour son travail ; mais qu'on le remarque, il ne se glorifie pas autant de montrer son adresse dans la phrase ou sa connaissance du dictionnaire
que de cherche^ à faire une traduction dans laquelle le lecteur retrouve l'esprit et le sentiment de rorigi-ml.
L'artiste est né pour choisir, cusillir et grouper ses éléments de telle sorte que le résultat soit beau : — le peintre ne se contente pas de faire une f^opie servile d'obj^^ts quelconques, le musicien ne fait pas sortir indifféremment de sou instrument toute la kyrielle des notes de manière à écraser et noyer la mélodie.
Si à cette heure, ce jour, cette semaine où Ton se trouve devant tel site, les choses ne sont pas comme on le désire, il ne faut pas condamner incessamment la scène comme ne pouvant convenir, et la photographie comme anti-artistique. Que Ton sache t^acrifier un peu de temps et d'aises, et Ton verra comment chaque scène change d'aspect.
Le jugement, le bon goût et la patience, voilà donc au^
tant d'éléments indispensables à quiconque veut être artiste.
{A suivre)
L'abbé E. Poirier.
BIBLIOGRAPHIE
— Philéas Gagnon, Essai de bibliographie canadienne^ Québec, 1895. Rarement nousi avons entrepris avec plus de plaisir, qu'à propos de cet ouvrage, la tâche d'un compte rendu bibliographique. En effet, si tous sommes un fervent de rhistoire naturelle, lious ne le sommes pas moins de la bibliographie ; et cela nous met à même de comprendre les jouissances qu'a éprouvées M. Ph. Gagnon en formant et augmentant de jour en jour sa précieuse collection. Quand un profane coutcmple une colleetion d' insect es» de monnaies, de manuscrite, etc., il dit à l'amateur : " Ah ! quel pénible travail vous avez fait ! Moi, jen'aniais jamais tant de courage !" On ne voudra donc jamais tîroire que le collectionneur d'objets d'histoire naturelle, de livres, etc., est le plus heurt ux des hommes, et que s'occuper de sa ** collection " ne lui paraît jamais être un labeur, mais plutôt une récréation !— Nous savons trop ce qui en est, pour plaindre M. Gagnon de l'immense travail qu'il a dû en effet s'imposer pour préparer le gros in-octavo dont nous parlons ) il est sûr qu'il n'y a trouvé que du plaisir.
Comme sous-titre de l'ouvrage on lit ceci : '* Inventaire d'une bibliothèque comprenant imprimés, manuscrits, estampes, etc., relatifs à l'histoire du Canada ec des pays adjacents, avec des notes bibliographiques." Cette phrase donne un aperçu complet de ce volume de sept cents pages. En effet, après un remarquable Avant-propos, où l'Auteur fait les considérations les plus intéressantes sur la bibliographie canadienne et la méthode qu'il a adoptée pour l'exécution de son œuvre, il nous donne réellement l'inventaire de ses riches collections. i)'abord, les livres, brochures, journaux, etc. ; ces imprimés sont au nombre de 3747. Les autographes et autres manuscrits comprennent les Nos 3748 à 4406. Enfin, les cartes, plans, portraits, etc., sont catalogués du No 4407 an No 5018. Et tout cela se rapporte de plus ou moins près à l'histoire du Canada. Eh outre^une cinquantaine de fac-similés de titres de vieux ou vrages,d'atitographe3,
de poi traits et d'ex-Zi6Hs, ajoutent au livre uq intérêt d*^ plus. Car il est întéressant.ce livre,qal est loin d'être un simple caralogne. L'Auteur a tenu la promesse du titre de son ouvrage, et de nomoreuses " notes bibliographiques;" répandues dans tout le cours du livre, décrivent un volume ou un document, donnent un renseignement historique» ou font un peu connaîtra l'écrivain dont il s'agit. Certaines de cts notes couvrent plusieurs pages petit texte, notamment celle otl l'Auteur discute l'époque où l'on a ** imprimé " pour la première fois en ce pays.
Nouâ eu avons dit assez, croyons-nous, pour montrer combien cet ouvrage a de valeur. Nous félicitons M. Gagnon de la belle collection de publications canadiennes, l'une des plus précieuses qu'il y ait dans la Province, qu'il a su réunir. Les bibliophiles lui sauront gré d'avoir bien voulu leur faire connaître toutes ses richesses.
Nos remerciements pour le gracieux envoi d'un exemplaire de ce volume.
— L'éditeur des "Petites lectuebs canadiennes" vient de nous envoyer son Almanach catholique pour 1896. C'est un beau petit recueil de 96 pages dont nous recommandons volontiers la lecture à nos abonnés. Le prix est minime : 5 cts pour un exemplaire ; 50 cts pour 12 exemplaires ; $3.00 pour 100 exemplaires. ADRESSE : 28, rue Saint-Gabriel, Montréal.
— Adresse de bienvenue par M, BaiUairgé à la Section de Montréal des Architectes du Canada, à Québec , le 2 octobre 1895. Plaidoyer en faveur de la conservation du français en Canada ; plç-idoyer en faveur de Québec, qui n'a pas dit son dernier mot comme port de mer, comme centre industriel. L'orateur a bien mérité de tous ceux qui s'intéressent à l'avenir de la Province.
Le petit article "La propreté des pots à fleurs," publié en notre dernière livraison, était extrait du Sténographe canadien, de Montréal.
— The Owl, la remarquable revue mensuelle publiée par les élèves de l'Université d'Ottawa, a reproduit en anglais notre article du mois de juillet sur '* Le Musée de Betsiamia. ' '
— U Indépendance canadienne^ dont le numéro -prospectus avait paru il y a plusieurs mois, a cx)mmencé dernièrement sa publication régulière. Journal d'une rédaction très originale, dont le nom dit le programme. Celui-ci nous agréerait bien, pourvu que l'on ajoutât le mot "française" à celui-là. Publié aux Trois-Rivières, $1.00.— L'Administration du journal se félicite de compter 9444 souscripteurs sur ses listes. Si, comme il semble, ce nombre est seulement celui des gens qui n'ont pas refusé le numéro-prospectus, on aura des déceptions ! Depuis que nous avons fait revivie le Natoealiste, en janvier 1894, il n'y a pas eu un seul mois où nous n'ayons reçu des renvois du journal. Le plus récent de ces renvois est daté du 23 octobre courant, et nous vient d' un médecin de Montréal. L'on a ainsi reçu le journal durant six mois, quinze mois, vingt mois, et on le refuse, un bonjour, sans s'occuper même de la question de paiement. I>onG, èùV Indépendance canadienne, qne Von ne compte pas trop sur les "9444 souscripteurs,'' dont un certain nombre pourraient bien revendiquer leur " indépendance " contre le gré de l'Administration.
— The Voice of the Precious Bhod, édition anglaise de la pieuse revue fondée à Saint-Hyacinthe, en avril 1894, par les Sœurs du Précieux Sang. $1.00 par année.
— Le Journal d'Agriculture illustré, qui parle avec tant d'autorité de tout ce qui concerne les choses afirricoles, a bien voulu recommander le Naturaliste à l'attention des *' cultivateurs amis de l'étude, et désireux d'acquérir des notions scientifiques sur une foule de sujets intéressants." En outre, comme d'autres bienveillants confrères, il publie le sommaire de nos livraisons. Qu'il agrée nos remerciements !
—Notre confrère de Sherbrooke, le Pionnier, a commencé dernièrement la 30e année de ea publication. Nous lui adressons nos félicitations et nos bons souhait s... sans réticence : car c'est un bon journal, celui-là, bien digne de l'encouragement des familles catholiques de sa région.
— Le Microscope, de Washington, a recommandé, lui auFsi, le Natubaliste aux jeunes gens des E.-U. quelque peu familiers avec le français et l'histoire naturelle. Nous l'en remercioub bien ! " Le Naturaliste canadien [ajoute Be confrtrej is a 16 paged monthly, by M-l'abbé V.-A.Huard,who lirep in a locality far north of Quebec on a tributary of the St.Lavrrepce. A railroad reaches Chicoutimi, but a train runs up there only twice per week ! and yet, this is said to be the only s< ientific periodical of its kind in Canada." Tout cela est vrai, excepté te qui concerne la fréquence des trains du chemin de fer Q. & L. St-J. qui n'a été telle que décrite que dans les plus mauvais jours de l'hiver derrier. bi nos amis les Yankees venaiett, l'hiver comme l'été, pr<.iidre le frais daas le " far-famed Saguenay," (hicoutimi jouirait toute l'année du service quotidien de la voie ferrée ! Il n'en serait pas moins étonnant encore, par exemple, qu'il n'y ait au Canada qu'une seule revue d'histoire naturelle générale.
" LA REVUE NATIONALE
SOMMAIRE DU NUMÉRO D'oCTOBRE
— Jeanne d'Arc, la vocation, (1ère partie,) par le Révd Père Lacoste, O. M. I., Professeur de Théologie à TUnivei-sité d'Ottawa. — Toile, Lege, simple nouvelle, par Hermance. — Oiants et plaintes du matelot, (suite), par M. Faucher de Saint- Maurice. — Souvenirs d'Ecole Militaire, par M. Ch. des Ecorres. — La nier, (poébie), par M. Nérée Beauchemin. — Le marché aux léguines à Montréal, par M. J. Germano. — La fille de Kondiaronk, nouvelle historique, par M, G.-A. Drolet. — ^^Le directeur de Revue, (fantaisie), par M. J.-D. Chartrand. — Chronique, par M. Arthur Buieo, — Chronique de l'étranger, par M. R. de la Pignière. — Consolation, Chanson, avec musique inédite, par M. le Dr. G. Paradis. — Modes et Monde, par Françoise. — Notes sur le Théâtre-Français. — Illustra^ tiona : Portraits et dessins dans le texte et hors texte.
Pour la patrie, roman du XXe siècle, par J.-P. Tardivel, Directeur de la VéHté. — 1 volume in-12 de 450 pg. Prix, 75 cts ; 80cts franco par la poste, chez Cadieux & Derome, Editeurs, rue Notre-Dame, Montréal.
Au bureau du Naturaliste canadien on peut se proeucurer les ouvrages suivants :
W. A. Stearns, Notes on the Natural History of Labrador, $1.00.
W. A. Stearns, Bird Life in Labrador, $1.00.
L'abbé Huard, L'Apôtre du Saguenay, 50 cts
LE
Natirallite flanadiea
VOL. XXII (yOL. II DE LA DEUXIEME SERIE) No 11
Chicoutimi' Novembre 1895 Rédacteur-Propriétaire : l'abbé V.-A. HUAED
FORMATION DD SAGUENAÏ
LE CATACLYSME
(Gontinaé de la page 152)
" Cette fissure profonde, et si vaste que je la croyais impossible, s'est ouverte avec effort mais sans précipitation, imperceptiblement. Du moment qu'elle s'est faite, on aurait dit les deux portes d'une écluse qui s'ouvrent mécaniquement ; et l'eau s'y précipita pressée comme dans le jeu d'une turbine^
" Un remous immense se forma en ligne droite, en courant de l'est à l'ouest, et puis s'effaça peu à peu, à mesure que l'ouverture se remplissait. Celle-ci s' élargissant davantage, le vide s y nivelait sans effort et sans commotion extraordinaire, comme par l'action de. la marée.
" Vers le milieu de cette vaste nappe d'eau, le courant semblait agir plus rapidement de l'ouest à l'est, formant de grandes vagues qui se déroulaient de plus en plus, à perte de vue^ dans la direction du Cap à l'Est où probablement se trouve le vide.
' Des écueils surgirent lentement et en nombre infini depuis ce pont gigantesque que vous voyez là, jusqu'au pied de 22— Novembre 1895.
cette montagne qui s'enfonce à l'horizon en face de nous. Le3 eaux baissant plus vite en aval qu'en amont, des écueils, des cascades s'y formèrent bientôt d'un bout à l'autre, comme une vaste chaussée, coupant en diagonale tout le fond du grand bassin.
" Je comprends, maintenant, qu'une grande partie de cette mer, ayant franchi, au début de la catastrophe, les bords moins élevés du bassin à Touest, son volume d'eaii se trouva bien réduit de moitié ; que celui-ci ne trobvant qu'une issue étroite, par la fissure qui s'élargissait insensiblement, la masse des eaux ne fut presque pas troublée dans son ensemble : il n'y a qu'au Cap à l'Est, où se trouve le véritable entonnoir (que j'ai déjà soupçonné il y a un instant) que le travail se fit en grand, sous l'effort puissant, inouï, des courants irrésistibles qui s'y précipitaient.
" J'entendais, malgré la fureur des éléments, le bruit sourd et lointain de ce Niagara d'un jour.
" Voyez- vous, à l'est, cette profonde échancrure que l'on distingue dans la chaîne des Laurentides qui borde le grand Bassin ? Eh bien ! c'est là ! Elle n'existait pas hier, à cette heure-ci.
" Voyez, dans la même direction, ce grand courant qui traverse du sud au nord, et qui remplit la crevasse de dépôts de toutes sortes. Ce sont des bas-fonds, au sud de * la baie des Ha ! Ha !, d'une étendue considérable, qui s'assèchent, à^ leur tour, pour toujours. Ce courant nivelle, dans ce moment, ce qui plus tard formera les plateaux du Grand-Brûlé.
" Je m'explique, maintenant, pourquoi le lac Saint-Jean s'est creusé une nouvelle décharge, au lieu de suivre cette crevasse profonde, qui pénètre jusqu'au fond de son lit.
" Le lac actuel s'est reconstitué en petit, avec de nouveaux rivages et une nouvelle décharge, après la sortie des eaux de la mer. Ces eaux que rien n'arrêtait, nivelèrent parci par-là le cahot créé par le soulèvement et l'ouverture du sol dans les parties argileuses et sablonneuses que la crevasse avait traversées, depuis le Beau Portage jusqu'à Couche-
peganiche, fermant ainsi toutes issues aux eaux du lac, qui sans cela se serait vidé jusqu'au fond sans retour ; tandis que dans les parties granitiques et labradoritiques, de Tadoussac^à la baie des Ha ! Ha !, et du Portage des , Roches au Beau Portage, la crevasse est restée ouverte dans toute sa largeur ; seulement, sa profondeur n'est plus la même : des blocs dé rochers, dont quelques-uns forment des îles, se détachèrent de ses lèvres tremblantes et s'engouffrèrent pêle-mêle; mais, sous Teau, chacun de ces blocs s'étagea suivant sa grosseur — les plus petits au fond, et les autres en remontant, proportionnellement à l'ouverture progressive df^ Tangle aigu que formaient les deux flancs de la crevasse, en s'élançant de 'abîme.
" Lorsque je faisais écouler les eaux de la mer saguenayenne vers l'Atlantique, par notre prétendu Fiord canadien, il ne m'est pas venu à la pensée que cette mer, en se retirant progressivement vers l'est, devait se créer, à l'ouest, au fur et à mesuré, des rivages nouveaux, surtout durant les tempêtes de nord-est, qui sont si remarquables dans le Saguenay. Cependant pas le moindre indice qui prouve que telle a été la marche suivie.
" Il est bien certain pourtant que, la nuit dernière, pendant ce déchaînement sans pareil des éléments, les eaux, baissées comme elles étaient, ont dû se dérouler en vagues immenses sur ces nouveaux rivages, et y imprimer des reliefs assez remarquables pour qu'il soit facile de constater un jour leur existence.
" Je présume que les rivières, en cherchant à rejoindre cette mer vagabonde, ont pris les devants, sans souci de l'avenir. Aussi, voyez comme elles se creusent, par endroits, des lits capricieux, sans regarder si *>lles couleront paisibles, une fois le travail fait, ou si elles écumeront toujours.
"Je n'ai pas réfléchi à cela lorsque j'émvais que la pluie seule avait creusé cette surface meuble et plastique en mille petits ravins. Je vois que le môtobte est en grande partie disparu avec le courant ; la couche d'argile que l'on voit ici
et là est bien dure et compacte comme cette terre glaise de nos battures, il faut d'autre chose que la pluie pour la miner par ravins de deux à trois cents pieds de profondeur.
" Une erreur que j*ai faite, et que je ne puis m' expliquer, c'est d'a\oîr vidé le lac Kénogami en même temps que je faisais retirer la mer saguenayenne : car du moment que lamer le laissait en arrière, elle le laissait plein, à ras bords ; sort niveau n'avait pas besoin de s élever petit à petit pour se déverser par les rivières aux Sables et Chicoutimi ; l'apport des eaux de ses tributaires retournait naturellement tout de suite à ses deux décharges sans hausser le niveau du lac.
" Je suis convaincu maintenant que les glaciers n ont pas franchi les Laurentides de ce côté-ci, parce que. au-dessus du niveau de cette mer disparue, la roche n'est ni polie ni striée par leur action. Il n'y a de polies, arrondies ou moutonnées, que celles qui se sont formées et qui existaient audéî3sous de son niveau.
— Je vous.demande pardon.. .Vous avez dit, M. l'abbé, que Veau creuse les roches en place, mais ne les arrondit ja^ mais ?
" Dans votre traité de minéralogie et géologie, vous citez les ouvrages à consulter de M. L. Figuier ; ce savant ne ditil pas que le glacier façonne, use, strie les cailloux, tandis que Tea a ne les strie pas ; elle les polit, elle les arrondit, elle en efface même les stries naturelles!
" Probablement, vous avez voulu parler de l'eau de pluie ? Oui, c'est cela. Si le glacier a recouvert le bassin du Saguenay, il y est, certainement, resté enfermé. Appuyé sur sa vaste base, il s'est maintenu en équilibre pepdant toute l'époque glaciaire, sans effort et sans mouvement, au moins apparent. Les bancs de schistes, de calcaires qui forment encore une partie des rivages et toute Tassiette du lac Saint- Jean actuel, étaient ensevelis, à cette époque, sous une épaisse couche de terre argileuse et glaiseuse qui les protégea dé l'action destructrice du glacier.
(A suivre) P,-H. Dumais.