LE CHIEN DE PRAIRIE
gent à travers la verdure des prés, le soleil à son déclin traîne ses rayons comme un râteau d'or sur la cime onduleuse des moissons, la brise est douce et caressante, allons faire un tour au village des cynomis. Nous irons sans prévenir, car ces petites bêtes-là ont la prétentitm de ne recevoir aucune visite ; leur misanthropie — dirai-je leur misocynomie ? — s'accommode mal d'une société autre que celle de leurs semblables et ils s'effarouchent aisément. Que voulez- vous ? il y a de ces philosophies ; et, au fond, sont-co les moins bonnes ?
Doucement, nous y voilà 1 Voyez ces innombrables petits cônes, où nous descendrons bientôt ; voyez ces nombreux cynomis, grands comme un lapin, brouter l'herbe fraîche ou gravement se poster, assis comme pour tenir une sérieuse assemblée ; puis regardez ces espèces de sentinelles qui surveillent le camp Ah ! nous sommes découverts ; entendez ces
glapissements aigus, regardez cette fuite désordonnée dans les oiifices les plus prochains I ,
Maintenant,nous allons forcer une de ces demeures ! Ne craignez rien, le cynomis a beau prendre ses grands airs d'audace et de fureur, il est inoffensif. De l'orifice du terrier, un couloir descend à plusieurs pieds, perpendiculairement : là il forme un coude, se prolonge en pente douce et finit en cellule' ronde et proprette. Le cynomis se contente de peu : une chambre lui sert pour tous usages ; son appartement, il le tapisse d'un bon et solide paillasson d'herbes sèchei^ fortement tressées ; un étroit conduit, bien propre, part de la cellule et s'en vient à la surface du sol, servant ainsi de fenêtre à l'humble logis.
C'est là que vit le cynomis avec sa famille ; c'est là qu'il passe l'hiver, dans un complet engourdissement. Dès que la bise hivernale balaie de son souffle puissant la plaine refroidie, le cynomis ferme porte et fenêtre, se recommande au Maître de l'univers et s'endort sur sa couchette tressée. Pour lui, plus de vent glacial, plus de neige, plus de maux, plus de dangers, plus de faim, plus de soif : il a résolu la question sociale par le sommeil. Heureux cynomis ! Bien des humains vou-
176 LE NATURALISTE Cx\NADIEN
draient être cynom's sous ne raj'port ! — Je ne sais si, dans les villagf^s des cyiiomis, la politic 11-3 prouxèue ses ravaofe? } si la ^monarchie ou la rjpublif|!iiî rëgi^se.it C3-J hum'ile.^ Etats ; j'incline plutôt à penser qu'un cominuaisuie dclairé pvésidii aux de8tin(?os de la nation dos cynoniîs et je voudrais — oser.ii-je en parler dans une revue de sciences naturelles ? — qu'on y acclimate les socialistes. L'instinct d'asso3iation qui guide cette intéressante tribu de la fiiniille des mannottef^ pourrait p.ervir de leçon à nos grands hommes de la sociale ; et les mœurs douces et inoffensives des cynomis, l^^ur bonne entente réciproque, leur nature paisible, servirai«îTit aisément de modèle à plus d'un gouvernement humain ! " Uempire, c'est la paix ! " Les cynomis n'ont pas attendu cettfî fiimeuse déclaration,hélas si mensongère 1 pour réaliser le programme qu'elle contient ; depuis près de six mille ans, au sein de l'immense territoire que bordent la frontière mexicaine et le Père des Eaux, parmi leurs tertres désespérément bien alignés, les cynomis, ces chiens de prairie qui n'en sont pas, vivent en paix, sous l'œil de Dieu !
HlNRI TlELEMAHS.