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EXPLOITATION DE L’ALFA

L’exploitation de l’Alfa doit remonter à une haute antiquité car les habitants des pays où se rencontre cette plante ont dù avoir de tout temps l’idée de l’utiliser. Varron. Dioscoride et Pline relatent ses usages, surtout pour ce qui concerne l’Alfa d’Espagne.

L’arrachage des feuilles ne doit se faire qu’au moment de la maturité car en arrachant par exemple au printemps les feuilles de l’année précédente, on s’expose à arracher en même temps les feuilles trop jeunes de l’année. C’est là un fait dont l’incontestable importance a été trop longtemps méconnue1. Actuellement, la période de cueillette est déterminée par des règlements en Espagne et en Algérie; au Maroc, en Tunisie et dans la Tripolitaine l’exploitation est à peu près libre. Il est d’ailleurs impossible d’édicter un règlement général et formel car l’époque de la maturité est variable avec le temps et suivant les régions. Les feuilles arrachées avant

la maturité sont le plus souvent gorgées d’eau et perdent jusqu’à 40 0/0 par le fait de la dessiccation.

L’arrachage des feuilles d’Alfa s’effectue assez facilement quand ces feuilles sont arrivées au point de maturité voulu. En effet, au niveau de la ligne de séparation du limbe et de la gaine le tissu fibreux fait presque complètement défaut de telle sorte que la feuille se désarticule très facilement en ce point.

Un premier procédé d’extraction consisterait à glaner les brins avec la main; on pourrait ainsi faire un choix qui diminuerait de beaucoup la nécessité d’un triage ultérieur. Malheureusement par ce procédé un bon ouvrier ne pourrait récolter que 18 à 25 kilos de feuilles par heure, ce qui serait notoirement insuffisant pour lui assurer un salaire rémunérateur.

Le procédé du bâtonnet est presque le seul usité depuis l’antiquité. L’alfatier tient à la main un bâtonnet de 40 centimètres environ de longueur, fixé au poignet par un lien de cuir et autour duquel il enroule les feuilles d’une touffe d’Alfa. Alors en tirant obliquement et par saccades il désarticule un grand nombre de feuilles; mais en même temps il arrache quelques rameaux qu’il rejette avec les feuilles qui y sont encore attachées. Quant aux feuilles désarticulées , elles sont réunies en poignées oumanoques.

Un ouvrier robuste peut, par ce procédé, arracher 30 à 40 kilos de feuilles par heure. Les ouvriers espagnols arrivent facilement à ce chiffre ; mais les indigènes dépassent rarement 13 à 20 kilos. Les entrepreneurs payent généralement la récolte aux ouvriers sur le taux de 2 francs etmême 1 fr. 50 les 100 kilos.

Enfin on a encore proposé de faucher l’Alfa, mais ce procédé n’a pu entrer dans la pratique car il présente de nombreux inconvénients dont les principaux seraient de supprimer le sommet des pousses et de couper la pointe des jeunes feuilles.

Dans un grand nombre de régions d’Algérie, l’Alfa sert de fourrage; il faut alors arracher les feuilles jeunes, car c’est de la base un peu renflée de la gaine que les chevaux sont friands.

L’arrachage une fois effectué il s’agit de sécher l’Alfa; les manoques sont à cet effet placées sur un terrain non couvert ds végét ation; on les place tantôt dressées, tantôt couchées; par un beau soleil la dessiccation est complète au bout de 3 à 5 jours suivant les expositions. Quand les brins sont bien mûrs ils ne perdent que 15 à 18 0/0 de leur poids par la dessiccation. Mais quand ils ont été arrachés avant la maturité, ils contiennent une forte proportion d’eau et la perte en poids peut s’élever à 40 0/0. Le séchage une fois terminé, les manoques sont réunies en ballots .par un lien d’Alfa tressé et expédiées aux magasins de Véception.

Là des femmes étalent l’Alfa sur de grandes tables et commencent par le débarrasser complètement des gaines ou des rameaux qui peuvent y rester fixés. Ensuite elles le divisent en deux catégories, l’une formée de brins longs et sains qui serviront pour le tissage ou la sparteifie ; l’autre formée des brins courts et tronqués et qui seront utilisés pour la papeterie. Au point de vue de la nature même de l'Alfa, le commerce distingue deux sortes principales : l’Alfa blanc du Tell dont les brins ont 0 40 à 0 m, 30 de longueur et

1 millimètre de diamètre ; l’Alfa vert des Hauts-Plateaux dont les brins atteignent souvent une longueur de plus d’un mètre sur un diamètre dépassant 2 millimètres.

Au point de vue de la provenance l’Alfa peut être aussi divisé en catégories ; mais cette classification serait naturellement très imparfaite. La compagnie Franco- Algérienne et le commerce anglais, qui achète la plus grande partie des produits, distinguent cinq qualités principales d’Alfa : Good, fair , inférieur, brosse , corde; la qualité good dans les exploitations suivies peut atteindre 50 0/0 du poids total, mais il arrive souvent qu’elle tombe à 1 0/0. La qualité fair représente parfois 75 0/0 de la récolte. Enfin les Alfa séchés, triés et classés sont transportés au port d’embarquement.

Comme on l’a vu par ce qui précède, l’Alfa n’est pas pour ainsi dire une plante cultivée, c’est un produit spontané dont il s’agit de tirer le meilleur parti possible. Malheureusement, sa résistance naturelle aux causes de destruction qui l’entourent, n’est égalée que parle manque de discernement qui préside à son exploitation. Aussi dans ces dernières années la production a notablement diminué en Algérie ; il est vrai que bien des terrains autrefois couverts d’Alfa ont été rnis en culture ; mais dans des points même où jamais un défrichement n’a été effectué, l’Alfa ne se présente plus que par touffes rares et rabougries.

La première cause de dépérissement tient à l’arrachage des feuilles avant la maturité. Les gaines suivent alors le limbe et produisent sur la pousse une cicatrice par où pénètrent les agents de désorganisation.

Le dépérissement de l'Alfa est une question économique de haute importance ; non seulement en raison du trafic important dont cette matière première est l’objet; mais surtout parce que l’Alfa dans les régions montagneuses fixe le sol, empêche le ravinement, retient l’eau et permet par conséquent la végétation d’un grand nombre de plantes qui périraient sans le voisinage de l’Alfa. Aussi la destruction de cette importante graminée aurait pour conséquence fatale la famine et l’émigration des Nomades du Sud. Le gouvernement, de l’Algérie s’est ému avec juste raison de cet état de choses, et un arrêté du 14 décembre 1888 fixe les conditions et l’époque de la cueillette de l’Alfa. Il faut espérer que ces sages mesures auront l’effet qu’on est en droit d’en attendre.

Henri Lecomte.

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