‹ Le Naturaliste (volume 2)Chapitre 111 sur 240 · DE LA SIBÉRIE AU TONKIN · texte numérisé non relu

DE LA SIBÉRIE AU TONKIN

àlravers le Gobi etle Thibet

etlePc.eHenri d’Orléans.

admirablement' conservés et pour la plupart nouveaux, de matériaux ethnographiques très nombreux et parfois fort riches, enfin de nombreuses photographies fort intéressantes à consulter. Je laisse la partie ethnographique à un autre collaborateur du Naturaliste pour m’occuper uniquement des collections d’histoire naturelle (1).

Avant de commencer leur étude, il ne sera pas inutile de jeter un coup d'œil rapide sur les grandes étapes parcourues successivement par les intrépides voyageurs depuis Kouldja, à la frontière septentrionale de la Chine, où ils virent les derniers Européens, jusqu’à Ta-lsien-lou, dans le Se-tchuen chinois, où ils rencontrèrent, après dix mois de voyage, une mission française qui les ac-

(1) Le classement des collections a cté fait par MM. Milnc- Ëdwards et Oustalet pour la zoologie, Bureau et Franc'nct pour la botanique, Stanislas Meunier pour la minéralogie. Les Mammifères et les Oiseaux ont été très habilement montés par MM. Mm, min, Terrior et Lie:, ird, du M t

LE NATURALISTE, 40, rue du Bac, Paris.

sable; c’est la région du Lob-Nor. Vient ensuite le haut plateau thibétain, que les voyageurs franchirent du nord au sud depuis l’Altyn-tagh jusqu’au Tengri-Nor ; son altitude moyenne varie de 4,000 à 3,000 mètres, mais elle diminue dans le Tengri-Nor, région thibétaine située à quelque distance de Lhassa, la cité religieuse <lu Thibet. Du Tengri-Nor à Ta-tsien-lou, on coupe de nombreuses chaînes parallèles, dirigées du nord au sud ; dans cette succession de vallées et de montagnes, l’altitude varie beaucoup; on descend jusqu’à 1,000 mètres à Batang, ville située sur la frontière chinoise, pour remonter jusqu’à 4,700 mètres, au voisinage de Lytang et rester à des hauteurs encore considérables jusqu’à Ta-tsien-lou.

La faune du Lob-N'or étant une faune de déserts et de steppes, les Mammifères et les Oiseaux y présentent en général une couleur claire ou grisâtre qui rappelle plus ou moins la teinte générale de la région. Chez certains animaux, ce phénomène de mimétisme devient très

frappant : la Pie-grèche du Lob-Nor ( Lanius leucoptems), par exemple, a une couleur cendrée très claire et ne présente qu’un petit nombre de taches noires sur le dos et sur la queue; l’Engoulevent qui l’accompagne ( Capri mulgus arenicolor ) est encore moins orné, et, comme son nom l’indique, prend la couleur du sable qu’il habite. D'ailleurs, des formes particulières aux steppes des diverses parties du monde se retrouvent ici avec des espèces spéciales ; c’est le cas, notamment, des Otocorys ou Alouettes huppées qui habitent les déserts des deux mondes ; c’est le cas aussi pour les Moineaux de steppes et notamment pour le Passer Ammodendri qui se rapproche étonnamment du P. simplex africain, mais qui a cependant le plumage sensiblement plus clair. D’autres formes, au contraire, sont tout à fait caractéristiques des plateaux asiatiques ; tels sont, par exemple, les Podoces,

portes du Thibet, le pays d’origine des faisans, aussi trouvons-nous déjà deux représentants intéressants de ce groupe : le Faisan de Mongolie ( Phasianus Mongolicus ) et le Faisan de Tarira ( Phasianus Tarimensis), plus particulier aux steppes salées du Lob-Nor. Ces faisans, avec les Carpodaccus et les Ruticilla, sont à peu près les seuls oiseaux de la région dont le plumage ait des couleurs agréables ; le Carpodaccus à manteau rouge (C. rhodochlamys), notamment, se fait remarquer par la belle teinte vieux rose de sa livrée.

Aux espèces précédentes, ajoutons encore VÀigle fauve et YÉpervier de nos pays, le Guêpier ordinaire dont les vives couleurs se sont conservées, une Buse pattue (Butco hemilasius) très voisine de la nôtre, une Perdrix peu différente de notre perdrix grise, un Étourneau noir plus voisin de notre Étourneau que des Podoceps, plu-

Antilope d’Hodgson Le cheval du Lou-Nor Chevreuil pygargue.

ou Orongo. ou Kiang' ( Equus Kiang). ( Capreolüs pygargus.)

D’après les exemplaires recueillis par MM. Bon valût et le prince Henri d’Orléans (Exposition du Muséum).

sturnidés à couleur claire, dont nous trouvons ici deux espèces remarquables, le P. Hendersoni et le P.Biddulphi.

Si au lieu de nous restreindre au Lob-Nor proprement dit, nous étudions en général les collections diverses recueillies de Kouldja au pied septentrional du plateau thibétain, nous trouvons parmi les Oiseaux beaucoup d’autres espèces à signaler.

Voici le curieux Syrrliapte paradoxal ( Syrrhaptes paradoxus), moitié gallinacc, moitié pigeon ; les déserts asiatiques sont sa patrie, mais il vient émigrer parfois jusque dans nos contrées ; voici la Chouette funèbre (Surnia funerea ) qui remonte jusqu’en Sibérie, les Caipodaccus passereaux dont certains représentants s’observent sur la côte occidentale de l’Amérique du Nord jusqu’en Californie, les Ruticilla ou rouge-queues de l'Asie centrale, enfin le Pic à ailes blanches ( Picus leucopterus ) assez voisin de notre Pic indigène, mais à teintes vives moins prononcées et moins étendues. Nous sommes aux

sieurs Mésanges, d’assez nombreux Palmipèdes, pour la plupart encore en peau (Mouettes, Canards, Cygnes, Oies), et enfin quelques Échassiers, entre autres le Pluvier doré et le Héron blanc (Ardeaalba), plus connu sous le nom bien mérité d’aigrette blanche.

Les mammifères brillent au premier rang dans la splendide collection qui nous occupe, et parmi eux on remarque surtout les deux kiangs [Equus Kiang Cray) ou chevaux du Lob-Nor, inconnus jusqu’ici dans nos Musées. Le kiang est un très bel animal qui tient surtout de l’hémione, dont il garde la physionomie et les traits principaux. Mais il a le sabot plus arrondi et par conséquent plus semblable à celui du cheval ; son pelage est touffu, serré, ondulé, un peu laineux comme il convient à un animal qui habite des régions froides et élevées. Le kiang a sur le cou une courte crinière noire, et une raie de même couleur qui se prolonge sur la ligne médiane du dos ; sa queue ressemble à celle de l’âne. Il a d’ailleurs

deux callosités noirâtres sur la face interne des pattes an- i térieures, au niveau du tibia. Les deux spécimens de kiang j compris dans la collection sont de toute beauté, et prendront certainement place parmi les types les plus parfaits des galeries du Muséum.

Dans la même vitrine que le kiang se trouve un beau représentant de chevreuil pygargue ( Capreolus pygargus), espèce asiatique plus grande que notre chevreuil indigène. Il a le poil lisse et court, assez foncé; aussi bien n’habite-t-il pas le Lob-Nor proprement dit, mais cette région montagneuse dont j’ai parlé plus haut j et qui s’étend de Kouldja à Korla. C’est là que vit égale- I ment une variété de l’Ours syriaque (Ursus syriacus), caractérisée par son mufle étroit et long et par sa vilaine teinte d’un noir grisâtre uniforme. Le P. Dedékens, compagnon de route des voyageurs, rencontra de beaucoup trop près un individu de cette espèce pendant une dès chasses delà caravane; en philosophe qu’il était, le brave missionnaire laissa de côté son fusil chargé de petit plomb et se contenta de mettre en fuite le gibier fâcheux, en faisant au plus vite flamber quelques broussailles.

Les autres carnassiers des mêmes parages sont représentés dans la collection par un renard et par un chat. Le renard a reçu à juste titre le nom de flavescens, car il a le dos d’un jaune très clair et le reste du corps presque blanc; ses poils sont remarquablement longs. Le chat ( Félix Shawiana ) est un peu plus grand que notre espèce domestique; il possède une assez jolie robe claire, mouchetée de taches sombres régulièrement disposées.

Les Rongeurs du Lob-Nor se font tous remarquer par leur teinte légèrement grisâtre et par leur très petite taille; ils sont représentés dans la collection par une nouvelle espèce de Gerbille (Gerbillus psammophilus) , par deux Hamsters ( Cricetus furunculus et C. arenarius), à peine plus gros que notre Musaraigne, enlin par un Rat particulier (Xesokia Sculhgi) assez voisin du Rat européen, mais qui en diffère par la queue beaucoup plus courte et par la longueur plus faible du museau.

Citons encore pour terminer de nombreuses peaux d’une gazelle ( Gazella subgutturosa ) et une boîte remplie de poil de Chameau sauvage. La gazelle dont il est question ici se rapproche beaucoup de la Gazella gutturosa qui habite l’Asie centrale, la Mongolie et même une partie de la Sibérie. Quant au chameau du Lob-Nor, on pourrait peut-être le considérer comme le type sauvage du chameau domestique de l’Asie; dans tous les cas, nos voyageurs ne l’ont pas rencontré et les poils qu’ils exposent proviennent des peaux rapportées de la chasse par les indigènes.

Un mot encore sur VOvisPoli le plus beau représentant, à coup sûr, de la race ovine. Cette espèce habite le Turkestan et c’est de là que le Muséum a reçu dernièrement le splendide individu gracieusement offert par M. de Breteuil, mais il se répand aussi dans le Thibet proprement dit et sur les hauts plateaux situés un peu au nord de Korla. « D’immenses cornes d’Ocis Poli, écrit le prince, se profilent parfois comme des tire-bouchons géants. Nous approchons pour ne trouver, hélas! que des squelettes. Notre caravane effraie ces animaux qui se cachent dans la montagne. » Une photographie représente le crâne encorné d’un spécimen de cette epèce; et on lit au-dessous que les cornes mesurent 1 m. 23 en suivant la volute et 1 m. 10 d’un bout à l’autre.

Avant de s’engager dans les contreforts de l’Altyn- Tagh, la caravane avait congédié ses serviteurs russes et renvoyé par eux ses premières collections en Europe;

elle gagna lentement ensuite les hauts plateaux du Thibet. Au lieu de chercher un passage vers l’est, comme l’avaient essayé en vain le Russe Prjévalsky et l’Anglais Carev, elle se dirigea vers le sud, et, ouvrant une voie absolument nouvelle, gagna ensuite Ta-tsien-lou en allant de l’est à l’ouest à partir du Tengri-Nor. Les Mammifères et les Oiseaux recueillis pendant cette partie du voyage diffèrent à tous égards de ceux des steppes précédemment traversées. C’est une faune de hautes montagnes, caractérisée par la grande taille et la force de beaucoup de ses représentants, par les ornements et la beauté de presque tous. C’est au voisinage des neiges thibétaines qu’on trouve le magnifique Oiseau bleu ( Gran dala eœlicolor ), qui a emprunté au ciel sa couleur azurée; il vit sur les hauts plateaux en compagnie du Faisan d’Amherst sauvage (Thaumalea Amherstise), le plus beau de tous les faisans, celui que les Chinois élèvent à l’état domestique et expédient en Europe pour faire l’ornement de nos volièrek. C’est là aussi qu’on trouve les ravissants Carpodaccus, les lthagines aux plumes délicatement colorées de vert et de rouge, enfin et surtout un charmant soui-manga, le Sectarinia Dabryi, le seul oiseaumouche qui pénètre à ces hauteurs.

La faune ornithologique du Thibet proprement dit est singulièrement plus riche et plus variée que celle du Lob-Nor. On n’j rencontre plus l’Aigle fauve, mais beaucoup d’autres grands Rapaces. Le Cvpaète ordinaire (Gypaetus barbatus) est représenté dans la collection par trois beaux spécimens, à côté de lui se trouve un grand exemplaire du Vautour de l’Himalaya [Gyps Himalayensis) , et un autre du Faucon sacré (Hierofalco sucer). Ce dernier oiseau se rencontre, peu abondamment il est vrai, dans toute l’Asie centrale, tandis que le Vautour reste confiné sur les hauteurs de l’Himalaya et du Thibet.

Les Passereaux renferment un certain nombre de formes déjà signalées dans la région précédente : les Podoces, les Rutieilla et les Carpodaccus. Mais ces formes sont représentées par des espèces particulières, ordinairement plus nombreuses et toujours plus richement colorées. Les Carpodaccus, entre autres, revêtent les livrées les plus charmantes; l’un d’entre eux, nommé à juste titre C. pulcheirimus, a la tête, la gorge et le ventre couverts de petites plumes qui sont blanches dans la partie centrale et largement marginées de rouge tendre; ces plumes se redressent un peu sur la tête et font au coquet animal une parure d’une délicatesse extrême. D’autres Passereaux se trouvent encore dans la collection, à côté des Oiseaux bleus et du Soui-manga dont I j'ai parlé plus haut; je citerai notamment le Merle de Kessler ( Merula Kesslcri), trouvé par Prjévalski et propre à la région thibétaine ; il a la taille de notre merle indigène, et le plumage mêlé de noir et de gris ; il est accompagné de merles bleus asiatiques, d’un traquet et d’une mésange aux leinfes métalliques, le Leptopeeyle Sophie? , qui s’étend depuis le Thibet jusqu’au Turkestan.

Les Phasianidés abondent sur les hauts plateaux du Thibet et sont représentés dans la collection par les six genres suivants : Tétraogalle, Tétraopliasis, Faisan, Tragopan, Ithagyne et Crossoptilon. Le Tétraogalle du Thibet (Tetraogallus tibetanus) a l’allure du coq de bruyère, mais son plumage rappelle un peu celui des faisans, encore qu’il présente des lignes sombres longitudinales. Le Tétraopliasis de Desgodins (T. Oesgodinsi) garde un peu l’allure du Tétraogalle, dont il diffère d’ailleurs par ses traits principaux. Le Tragopan de Temminck

( Ceriornis Temmenckü) rappelle les précédents par sa taille, mais est moins agréablement orné. Les Crossoptilons sont des Phasianidésde grande taille, dont la queue arrondie est marginée de noir; on en connaît trois espèces : l’une blanche, l’une brune et l’autre bleuâtre; la blanche et la bleue ont seules été rapportées par les explorateurs français, mais elles sont représentées par de nombreux et beaux spécimens. Les Crossoptilons sont des oiseaux thibétains comme le Tétraophasis signalé plus haut et aussi comme le Faièan d’Amherst; les Tétraogalles se trouvent dans toutes les montagnes de l’Asie, le Tragopan de Temmnick dans l’Himalaya et le Thibet, enfin l’ithagyne de Geoffroy se répand du Thibet jusque dans le sud-ouest de la Chine. La Perdrix de Hodgson ( Perdix Hodgsoniæ) caractérise aussi la région qui nous occupe.

tient beaucoup du Bison et notamment du Bison américain, dont plusieurs beaux individus vivants se voient actuellement à la Ménagerie du Muséum ; il a comme lui le cou puissant et court, une saillie dorsale, provoquée par le grand développement des apophyses épineuses au niveau des épaules, des cornes recourbées en croissant vers l’intérieur et des poils groupés en forme de manchettes aux membres antérieurs. Mais il a le tronc beaucoup plus fort, les muscles plus courts, la tête plus large, le poil plus long, plus laineux et plus serré. 11 se distingue surtout du Bison par la hauteur du train postérieur qui est relativement plus haut et par les longs poils un peu crépus, et longs de 40 centimètres, qui garnissent toute sa face ventrale et l’extrémité de la queue. Cet animal est d’une puissance extrême et peut devenir un adversaire dangereux quand on le poursuit ; mais sa

Le Yack sauvage [Poepliagus gpùmicus).

D'y près l’exemplaire rapporté par MM. Bonvalot et !<■ prince Henri d’Orléans (Exposition du Muséum;.

Avec les espèces précédentes, la faune ornithologiquu thibétaine n’est pas encore épuisée. Elle renferme un Perroquet ( Palæornis dérbyanus), un seul, d’ailleurs fort agréablement orné de vert, de rouge et de bleu ; un Echassier ( Ibidorhynchus Struthersii ) à bec recourbé et assez voisin du Courlis ; enfin un Pic, dont les analogies avec notre espèce indigène sont très grandes. A cette iste il faut ajouter la Poule d’eau et le Cormoran ordinaire qui, avec le Gypaète, constituent un groupe de formes communes à l’Asie et à l’Europe.

C’est parmi les Mammifères recueillis au Thibet que se trouve le spécimen incontestablement le plus riche de la collection, celui' qui attire immédiatement les yeux du visiteur, tant par sa beauté que par son état de conservation tout à fait remarquable ; je veux parler du grand Yack sauvage (Poephagus grumicus) introduit pour la première fois au Muséum. Qui n’a vu que les Yacks domestiques importés en Europe, ne saurait se faire une idée de la taille et de la puissance du Yack sauvage! il

chair et surtout son poil, qui est très estimé dans le pays, le font rechercher par les chasseurs. D’après M. A. Milne-Èdwards, qui m’a conté lui-même cette histoire, il s’en est fallu de bien peu que la peau du Yack aujourd’hui monté restât entre les mains des indigènes, ou au moins éprouvât de sérieuses avaries. Sur le passage de la caravane, elle excitait les convoitises des Thibétains, et c’est à qui userait de ruses pour l’alléger de quelques poignées de poils. A So, le fidèle Rachmed trouva un jour le chef de la tribu en train de se livrer a cette peu délicate opération. Rachmed invite le Thibétain â être plus discret, celui-ci fait la sourde oreille et se met en demeure de continuer, quand il est assailli par une grêle de coups. Aux cris du chéf la population accourt, les sabres sont dégainés et la caravane se trouve menacée de toutes parts. M. Bonvalot, en celte occurrence, sauva ses compagnons de route du plus grand péril; plein de sang-froid, il s’avança sur la foule, revolver au poing, tira quelques coups en l’air et mit en

fuite les mutins. Tout finit pour le mieux, la peau du Yack fut laissée intacte, mais le chef thibétain en fut pour la correction un peu violente que lui avait administrée Rachmed.

Les Yacks sauvages habitent les hauts plateaux duThibet et passent pour peu abordables. « Ils sont généralement par petites troupes, dit le prince, établis dans un herbage qui leur permet de vivre. Lorsqu’on les approche, ils s’enfuient au galop en agitant en l'air comme un panache leur longue queue chevelue. Parfois on en rencontre d’isolés : ce sont alors des taureaux solitaires que leur âge avancé a fait exclure de tout troupeau et qui s’en consolent en broutant philosophiquement... Sur les plateaux, ajoute le narrateur, lés Y'acks étaient pour nous une providence. C’étaient, en effet, leurs excréments qui nous servaient d'unique combustible. <■ Les Yacks domestiques sont très répandus dans toute la région et serventaux mêmes usages que nos animaux de trait et de somme; on les charge ordinairement de bàt comme les iVnes, ainsi qu’on en peut juger par les photographies j des vacks employés par la caravane.

Sur les mêmes plateaux élevés vit également 1 ’Orongo ou Antilope à mufle noir (Pantholope Hodgsoni), C’est un bel animal, aux formes robustes, au pelage serré et laineux; le spécimen monté de la collection est un mâle de belle taille; il a le mufle très épais, les cornes longues et cannelées à la base, les poils d’un gris clair prononcé. Les femelles sont représentées par plusieurs spécimens en peau, de tailles très diverses. Un grand mouton sauvage, l’Om's nahoor.de l’Himalaya. se trouve aussi dans le Thibel; il est représenté dans la collection par quelques peaux non montées.

Les Rongeurs paraissent tenir une place importante dans la faune thibétaine. l'n des plus admirés est l’Écureuil à ventre rouge (Sciurus erythrogaster) ; il a la taille de notre Écureuil, mais il s’en distingue par sa gentille livrée grise sur laquelle se détachent des raies noires agréablement disposées. Un peu plus loin on voit un écureuil volant, particulier à la région, et récemment dénommé, non sans raison, Pteromys alborufm ; ce grand rongeur, qui mesure de la têteau bout de la queue près de un mètre, a un effet un pelage remarquablement orné de blanc et de roux vif ; la tête est blanche, mais la membrane aliforme qui s’étend sur les côtés du corps est, comme la queue, d’un roux vif prononcé. Une Marmotte jusqu’ici inconnue ( Arctomys robustus) et trois nouvelles espèces de Lagomys complètent la collection des rongeurs. Les Lagomys méritent une mention spéciale; ce sont des Rongeurs duplicidèiités, commele Lapin et les Lièvres, mais à oreilles courtes, à queue nulle et propres au continent asiatique ; ils sont d’ailleurs loin d’être localisés dans le Thibet et fournissent même un certain nombre de formes à la Sibérie. Mais les espèces thibétaines paraissent se distinguer par leur taille très réduite; le plus grand de tous est le Lagomys Bonvalo.ti qui n’atteint pas, tant s’en faut, la taille de notre Rat ordinaire.

La collection des Carnassiers ne présente pas moins de variété que celle des Rongeurs. A côté d’un Blaireau d’espèce nouvelle (Aides obscunis), nous voyons le Chat manul, le Renard thibétain et les peaux d'un Lynx qui ne diffère probablement pas de l’espèce commune. Le Chat manul ( Fdis manul) se distingue do l’espèce du Lobnor par son pelage uniformément gris et par ses oreilles très courtes ; le Renard thibétain (Vulpes fer il a lus) a lui aussi une physionomie particulière: les poils sont courts,

la robe est prçsque. rousse sur le dos, elle est d’un gris foncé sur les flancs et devient blanche sous le ventre ; la tète est dépritoée et le mufle grêle. Mais le plus beau de tous lés carnassiers de la collection est bien certainement l'ours à collier (Ursus collam), celui probablement que les Thibétains désignent sous le nom caractéristique d' Ours-cheval, à cause de sa grande taillé. Le spécimen monté que nous avons sous les ÿéux n’a -évidemment pas atteint ses dimensions normales et, à ce point de vue, tient le milieu entre l’ours syriaque dont j’ai parlé tout à riieureetl’oui sbrundenos montagnes. Mais comme il est bien conservé et bien monté ! comme sa longue fourrure est fine etdoüce ! il n’est pas plus beau certainement quand il se promène à pas lourds dans les montagnes du Thibet et de l’Himalaya ! La tête est épaisse, le mufle court et l’aspect moins bestial que, .dans l’ours syriaque ; les poils sont noirs et mouchetés de blanc, sauf ceux de la région postérieure du cou qui forment un collier blanc ouvert du côté dorsal.

J’aurai terminé l’étude des collections zoologiques exposées en signalant une énorme défense de Mammouth rapportée des bords de l’Irtych en Sibérie, quelques papillons du groupe des Parnassiens, enfin des coquilles d’eau douce de l’Yun-nam et notamment les curieuses Puludines à coquille allongée et à tours disposés en gradins qui sont caractéristiques de cette région du globe.

Les voyageurs ayant quitté Kouldjale 12 septembre 1889 arrivèrent dans le Tengri-nor vers les premiers jours d’avril, ils avaient donc traversé la steppe et les hauts plateaux à une époque où la végétation est complètement suspendue parles froids de l’hiver. C’est au Tengri-nor qu’il commencèrent à récolter quelques plantes et ils continuèrent dorénavant jusqu’à leur arrivée à Ta-tsienlou. Entre ces deux points extrêmes, comme je l’ai dit plus haut, le terrain devient très accidenté, coupé qu’il est par de nombreuses chaînes parallèles: « En deux moisj’ai compté, dit le prince, près de 50 cols. Nous en avons bientôt assez. Nous rencontrons partout les mêmes paysages ; c’est toujours la même succession dans la végétation : en bas, les conifères, puis les rhododendrons atteignant de 3 à 4 mètres : plus haut les broussailles naines, l’herbe rare, faisant place enfin aux rochers et àlaneige. » Mais à mesure que les voyageurs approchent deBatanget surtout de Ly tan g, « la saison avance, les fleurs sont plus nombreuses, les collines deviennent un vrai parterre, et nous sommes heureux d'y retrouver nombre de plantes cultivées dans nos jardins ; les Lilas, les Jasmins, les Pivoines, les Tulipes, les Anémones, les Cypripedium, etc. » C’est la flore des environs de Tatsien-lou. Elle prend très vite un caractère tropical dès qu’on a dépassé Lytang, cette partie de la Chine étant protégée contre les vents froids de l’ouest par les contreforts du massif thibétain.

Dans leur étude prélimnaire sur les plantes recueillies pendant l’expédition, MM. Bureau et Franchet donnent une idée générale de la flore dans le massif montagneux compris entre le Tengri-nor et Lytang.

« Elle est caractérisée, disent-ils, par la forme rabougrie des arbrisseaux et par la stature presque naine des herbes... C’est bien une végétation de hauts sommets, où la sécheresse et le régime des vents violents régnent en maîtres. Les Papavéracées, représentées surtout parles Meconopsis, s’y montrent trapues, sans que le raccourcissement des tiges soit le moins du monde en relation avec une diminution de la (leur, toujours très grande;

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la plupart des Corydallis n’y dépassent pas 4 à 7 centimètres. Les Crucifères, telles que P air y a ciliaris, offrent au plus haut degré ce caractère de réduction de la tige, de sorte que, dans cette espèce, les lleurs assez grandes d’ailleurs, sont, pour ainsi dire, seules apparentes sur le sol ; la môme observation s’applique au Silene cæspitosa, qui n’est guère comparable qu’aux formes les plus réduites de Silene acaulis de nos hautes montagnes. Les arbrisseaux se comportent de la même façon; le chèvrefeuille du Thibet est absolument nain, comme plusieurs de ses congénères de l’Himalaya; toute la plante ne constitue qu’un petit buisson, haut de quelques décimètx-es, à rameaux enchevêtrés. Mais c’est surtout Ghez

les Rhododendrons et les Priinula que vient s’affirmer ce caractère de nanisme qui, habituel pour toutes les plantes dans la région polaire, ne se manifeste que beaucoup plus rarement chez des espèces de même genre croissant à des altitudes similaires dans l’Himalaya ou dans l’Yun-narn. Tous les Rhododendrons et les Primula rencontrés entre Lhassa et Lytang peuvent être rangés parmi les plus petites espèces du genre auquel ils appartiennent. » Tous ces caractères apparaissent très nettement dès qu’on jette un coup d’œil dans la vitrine où sont exposés les spécimens les plus caractéristiques de l’herbier.

Entre la flore du Thibet et celle de Ta-tsien-lou, on peut compter environ deux tiers d’espèces communes; d’ailleurs, dans les deux' zones, comme dans .l’Himalaya, cinq genres prédominent visiblement parmi les monopétales ; ce sont les Séneçons, les Rhododendrons , les Primevères, les Gentianes et les Pédiculaires ; ces genres sont représentés par des espèces presque toutes autochtones; c’est le cas, notamment pour les Rhododendrons dont les espèces locales atteignent au moins le total de 95 0/0. Quelques espèces, toutefois, ont une distribution géographique beaucoup plus étendue : le Cypripedium guttatum, par exemple, se retrouve en Sibérie et jusqu’aux environs de Moscou, et nous voyons dans l’herbier du prince un magnifique spécimen de Laurier de Saint- Antoine ’( Epilohiwn angustifolium), qui ne le cède en rien à ceux qu’on peut recueillir chez nous, dans les forêts des environs de Paris.

Les Bignoniacées vivaces et herbacées, du genre asiatique Incarvillea, peuvent être considérées comme atteignant leur distribution maximum dans la région thibétaine; le nombre de leurs espèces s'est trouvé porté

de trois à huit, à la suite de l’expédition qui nous occupe. Ce sont des plantes à courte hampe, avec une couronne de feuilles à la base et une ou plusieurs grandes fleurs purpurines ou grenat à l’extrémité. Elles rivalisent d’éclat avec le Meconopsis principis dont le court pédicelle se termine par une corolle violette, et avec le Meconopsis integri folia, qui diffère du. précédent par sa grande fleur jaune, large au moins de 10 à 12 centimètres.

Les Orchidées de la collection sont représentées par quelques espèces de la plus grande beauté ; je signalerai notamment le Cypripedium luteum qui, par ses fleurs jaunes, rappelle le Cypripedium des environs de Mexico; le Cypripedium macranthum, do'nt les tiges se terminent par deux ou trois grandes fleurs d ’un pourpre brun foncé, enfin VHàbenaria Suzannæ, belle Orchidée à fleur verdâtre, qu’on avait autrefois importée à Londres, de l’Himalaya. Les Liliacées rivalisent d’éclat avec les Orchidées les plus belles; je vois dans la collection une magnifique Fritillaire IF. lophopliora ) recueillie sur les gazons secs, entre Batang et Ta-tsien-lou; elle a, comme il convient, une tige courte, mais cette tige ne porte qu’une seule fleur jaune à son extrémité. Voici des Lis qui attirent encore plus l’attention : le Lilium Thompsoni, dont la grande lige porte de longues grappes de fleurs roses;

I le L. Duchartrei, à pétales bruns et blancs tachetés de pourpre, puis un peu plus loin une variété remarquable du L. tenuifolium de Sibérie, caractérisée par ses pétales ponctués de noir.

Entre la faune du Thibet et celle de l’Himalaya les espèces communes sont nombreuses et les caractères généraux très sensiblement les mêmes, quelles que soient d’ailleurs les différences spécifiques. MM. Franchet et Bureau, comme nous l’avons vu il y a un instant, arrivent au même résultat pour les plantes et constatent que deux tiers des espèces sont communes à l’Himalaya et au Thibet. Ces deux grandes zones montagneuses asiatiques dont l'une paraît être la suite de l’autre, présentent par conséquent des analogies importantes dans le faune et dans la flore : c’est le lieu maintenant d’examiner si ces analogies se continuent jusque dans la constitution géologique du sol. D’après les travaux de M. Stoliczka on sait que les hauts sommets de l’Himalayasont occupés par une bande sédimentaire dans laquelle sont représentés- les divers étages depuis le silurien jusqu’au crétacé; plus bas on rencontre les roches primitives ou éruptives, jusqu’aux niveaux inférieurs où commencent les sédiments subhimalayens. La collection minéralogique rapportée par les explorateurs, quoique peu étendue, renfermé néanmoins des éléments qui permettent de supposer au Thibet une constitution géologique peu différente de celle d’Himalaya. Les roches primitives sont représentées par un petit nombre d’échantillons et notamment des micaschistes grenatifères et par des schistes; par contre les roches éruptives sont nombreuses, elles appartiennent pour la plupart au type granitoïde basique ( syénite , diorite, granité amphibolifère, eupholide ), mais on trouve cependant quelques roches granitiques acides, ( granité , granulite) et même un certain nombre de roches appartenant au type porphynque ( porphyre quartzifère, porphyrite micacée). Ces divers éléments correspondent probablement à ceux qu’on observe entre les hauts sommets himalayens et les couches sédimentaires subhimalayennes.

Les roches sédimentaires ne sont pas abondantes dans la collection ; elles se composent de grès, de poudingues et de calcaires dont très peu sont fossilifères. Parmi ces

derniers nous observons toutefois un calcaire à entroques, un calcaire foncé avec les empreintes d’une petite huître liasique, enfin un calcaire noirâtre, bitumineux, probablement dévonien, à coup sùrpàlœozoïque et renfermant une Rhy nchonelle qui présente des analogies étroites avec la Rhynchonellasubivilsoni. Ainsi, malgré l’insuffisance des matériaux, on voit que les terrains sédimentaires comprennent à la fois des dépôts primaireset secondaires, et, qu’à ce point de vue, ils présentent des analogies évidentes avec ceux des hauts sommets himalayens.

Voilà ce qui est actuellement exposé dans les galeries du Muséum d’Histoire naturelle. Mais nos voyageurs ne se sont pas contentés de recueillir ces collections magnifiques, ils ont donné aux missionnaires et à certains correspondants de la région des indications précises sur la manière de préparer les animaux et les plantes et de les faire ensuite parvenir en Europe. Un de ces envois est arrivé tout récemment et je dois à la complaisance de M. A. Milne-Edwards, de posséder quelques renseignements sur les richesses zbologiqués qu’il rèhfc'nue.

Il y a trois peaux d’un Cerf assez voisin du cerf d’Aristote, mais plus petit toutefois, plus foncé de poil et à queue complètement noire; plusieurs magnifiques Antilopes du groupe des Nemorhedus, c’est-à-dire des Antilopes chèvres ; un Lyn.v inconnu, à longue queue et un peu moins grand que le Lynx m fus, enfin un petit Renard à bande dorsale rousse, voisin du Vulpes fatuellus de l’Inde, mais plus petit et inconnu jusqu’ici de tous les naturalistes. A signaler aussi un Singe du groupe des macaques rhésus, mais à long pelage et probablement de même espèce que celui rapporté vivant par le prince Henri et actuellement renfermé dans la grande rotonde des Eléphants au Muséum.

Cet envoi, qui vient des environs de Ta-lsien-lou, renferme aussi de nombreuses plantes sur lesquelles M. Franchet vient de faire une très intéressante communication : après avoir constaté les grandes analogies qui existent, même au point de vue spécifique, entre les plantes de Ta-tsien-lou el celles de ['Himalaya, M. Franchet fait observer que la flore himalayenne « s’étendd’une part dans tout l’Ouest de la province de Yun-nam et d’autre part qu’elle occupe la partie occidentale et centrale du Se-tcliuen ; il est même probable, ajoute-t-il, que ses avant-postes sont beaucoup au Nord-Est, au delà de Pékin, peut-être sur la montagne. d’Ipéhoachan. » Au point de vue de la faune et de la llore, en un mot, et probablement aussi au point de vue géologique, l’Himalaya se prolonge à l’est par le Thibet et sans doute aussi, comme on vient de le voir, par la province chinoise voisine du Yun-nam et du Se-tchuen (1).

E.-L. Bouvier.

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