‹ Le Naturaliste (volume 2)Chapitre 141 sur 240 · CAUSERIE BOTANIQUE · texte numérisé non relu

CAUSERIE BOTANIQUE

LES LETTRES DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU Lorsque reviennent les beaux jours avec les fleurs nouvelles et les excursions botaniques prochaines, j'aime

à relire les Lettres de Jean-Jacques Rousseau sur la Botanique. Je trouve dans cette correspondance intime avec Mme Delessert, l’introduction la plus agréable à la science des plantes, et j’y puise les préceptes tracés de main de maître pour l’enseignement que je dois donner à mes

'•lèves. En effet, si . . S a posé cette science mu- ses

véritables bases, en établissant la nomenclature binaire et en dressant l'inventaire des végétaux connus, groupés dans son système sexuel, Rousseau, qui suivit pas à pas cette rénovation de la botanique et qui mourut la même année que Linné, a donné à la méthode d’enseignement sa forme véritable, et, à ce point de vue, il mérite une place à part à côté du grand botaniste. Il m’a semblé utile d’intéresser nos jeunes naturalistes à un ouvrage qui m’a toujours captivé et que j’aime tant à relire.

Comment Rousseau entend-il la dissection et la description d’une plante? Je lui emprunte sa lettre II sur la Giroflée; et. pour répondre au vœu de l’auteur qui ajoutait : « Cette description, difficile à entendre sans figure, vous deviendra plus claire, j’ose l’espérer, quand vous la suivrez avec quelque attention, ayant l’objet sous les yeux », je joins les croquis que je trace d’après nature, en suivant les indications du texte :

« Prenez donc une giroflée simple et procédez à l’analyse de la fleur. Vous y trouverez d’abord une partie extérieure, savoir le calice. Ce calice est de quatre pièces..., qui, pour l’ordinaire, sont inégales de deux en

Giroflée simple. Giroflée montrant les

étamines.

deux, c’est-à-dire deux folioles opposées l’une à l’autre, égales entre elles, plus petites; et les deux autres, aussi égales entre elles et opposées, plus grandes, et surtout par le bas où leur arrondissement fait en dehors une bosse assez sensible.

« Dans ce calice, vous trouverez une corolle composée de quatre pétales, dont je laisse à part la couleur, parce qu’elle ne fait point de caractère. Chacun de ces pétales est attaché au réceptacle ou fond du calice par une partie étroite et pâle, qu’on appelle l 'onglet, et déborde le calice par une partie plus large et plus colorée, qu’on appelle la lame.

« Au centre de la corolle, est un pistil allongé, cylindrique ou à peu près, terminé par un style très court, lequel est terminé lui-même par un stigmate oblong,

bifide, c’est-à-dire partagé en deux parties qui se réfléchissent de part et d’autre.

« Si vous examinez avec soin la position respective du calice et de la corolle, vous verrez que chaque pétale, au lieu de correspondre exactement à chaque foliole du calice, est posé, au contraire, entre les deux, de sorte qu’il répond à l’ouverture qui les sépare, et cette position alternative a lieu dans toutes les espèces de fleurs qui ont un nombre égal de pétales à la corolle et de folioles au calice.

« 11 nous reste à parler des étamines. Vous les trouverez dans la giroflée au nombre de six... Vous en verrez deux, en opposition l’une de l’autre, sensiblement plus courtes que les quatre autres qui les séparent, et qui en sont aussi séparées de deux en deux...

« Pour achever l’histoire de notre giroflée, il ne faut pas. l'abandonner après avoir analysé sa fleur, mais il faut attendre que la corolle se flétrisse et tombe, ce qu’elle fait assez promptement, et remarquer alors ce que devient le pistil, composé, comme nous l’avons dit ci-devant, de l’ovaire, du style ët du stigmate. L’ovaire s’allonge beaucoup et s’élargit un peu, à mesure que le fruit mûrit; quand il est mûr, cet ovaire ou fruit devient une espèce de gousse plate appelée silique.

« Cette silique est composée de deux valvules posées l’une sur l’autre, et séparées par une cloison fort mince appelée médiastin.

« Quand la semence est tout à fait mûre, les valvules s’ouvrent de bas en haut pour lui donner passage, et restent attachées au stigmate par leur partie supérieure.

« Alors on voit des graines plates et circulaires, posées sur les deux faces du médiastin ; et si l’on regarde avec soin comment elles y tiennent, on trouve que c’est par un court pédicule qui attache chaque graine alternativement à droite et à gauche aux sutures du médiastin, c’est-à-dire à ses deux bords, par lesquels il était comme cousu avec les valvules avant leur séparation...

« Je crains fort, chère cousine, de vous avoir un peu fatiguée par cette longue description, mais elle était nécessaire pour vous donner le caractère essentiel de la nombreuse famille des crucifères ou fleurs en croix...

« Le grand nombre d’espèces qui composent la famille des crucifères a déterminé les botanistes à la diviser en deux sections qui, quant à la fleur, sont parfaitement semblables, mais diffèrent sensiblement quant au fruit.

« La première section comprend les crucifères à silique, comme la giroflée... La seconde section comprend les crucifères à silicule, c’est-à-dire dont la silique en diminutif est extrêmement courte, presque aussi large que longue, et autrement divisée... »

11 m’a semblé utile de reproduire cette description si nette, si parfaite, d’un type décrit par Rousseau, et j’aurais pu choisir avec le même avantage l’analyse du lis, du pois, de l'ortie blanche, du muflier, pris comme types des ïiliacées, des papilionacées, des labiées et des personnées, ou l’étude si complète des ombeüifères et des composées. C’était une méthode nouvelle qui reçut en Angleterre le meilleur accueil, et Martyn, professeur de botanique à l’Université de Cambridge, donna, dans vingt-quatre lettres familières, la suite de celles de Rousseau. Ces lettres furent traduites en français par

de la Montagne et sont reproduites dans les tomes V et VI des œuvres de Rousseau, dans l’édition de Poinçot.

Ces descriptions portaient en germe la méthode qui devait assurer aux Leçons sur les familles naturelles de Payer et, plus tard, à l’Histoire des plantes de Bâillon la place à part qui leur est assignée parmi les œuvres botaniques de notre époque. Les données générales, vagues, mal fixées, lorsqu’on cherche à étudier d’un coup l’ensemble d’une famille, prennent, par l’étude successive des types, une précision indiscutable qui se grave facilement dans la mémoire.

Aussi, est-ce la seule marche à suivre, si l’on veut bien apprendre les caractères des familles des plantes et en saisir les affinités. Au retour de chaque excursion, il faut prendre une à une chaque plante récoltée, l’analyser en détail dans toutes ses parties et, pour fixer le souvenir, tracer sur le papier le croquis des caractères observés. En histoire naturelle, on ne sait bien que les choses que l’on peut reproduire sur le cahier ou sur le tableau noir et, pour ce faire, il n’est point utile d’être un artiste dessinateur ; il faut de la bonne volonté, et le crayon, d’abord incertain, s’habitue peu à peu à devenir habile. Quand on a ainsi beaucoup analysé, beaucoup dessiné, on voit les types observés se relier les uns aux autres et l’on acquiert cette faculté de saisir, même de loin, les airs de parenté qui caractérisent les familles; on est en bonne voie pour devenir botaniste. Et avec cette méthode, il n’est pas nécessaire de se 'surcharger la mémoire de noms, et c’est la bonne et saine méthode.

« Je comprends qu’on est fâché de prendre tant de peine sans apprendre les noms des plantes qu’on examine. Mais je vous avoue de bonne foi qu’il n’est pas entré dans mon plan de vous éviter ce petit chagrin. On prétend que la botanique n’est, qu’une science de mots, qui n’exerce que la mémoire et n’apprend qu’à nommer des plantes : pour moi, je ne connais point d’étude .raisonnable qui ne soit qu’une science de mots; et auquel des deux, je vous prie, accorderai -je le nom de botaniste, de celui qui sait cracher un nom ou une phrase à l’aspect d’une plante, sans rien connaître à sa structure, ou de celui qui, connaissant très bien cette structure, ignore néanmoins le nom très arbitraire qu’on donne à celte plante en tel ou tel pays? Si nous ne donnons à vos enfants qu’une occupation amusante, nous manquons la meilleure moitié de notre but, qui est, en les amusant, d’exercer leur intelligence et de les accoutumer à l’attention. Avant de leur apprendre à nommer ce qu’ils voient, commençons par leur apprendre à le voir. Cette science, oubliée dans toutes les éducations, doit faire la plus importante partie de la leur. Je ne le redirai jamais assez; apprenez-leur à ne jamais se payer de mots, et à croire ne rien savoir de ce qui n’est entré dans leur mémoire. »

L’herbier est un complément nécessaire. Rousseau consacre sa lettre VIII à tous les détails de l’installation de l’herbier : provision du papier, moment à choisir pour la récolte des plantes, arrangement et dessèchement des échantillons ; mais la transcription de cès conseils m’entraînerait au delà des limites que je me suis assignées.

L’herbier bien compris, classé méthodiquement, forme

avec le cahier de croquis l’aide-mémoire qui, au moment voulu, permet de revoir vite et bien les observations faites pendant de longues années. Et puis, ces étiquettes couvertes de dates, de noms des lieux choisis pour les excursions favorites, ne rappellent-elles pas, pendant toute la vie, ces jours d’insouciante gaieté où, libres encore des préoccupations de la lutte pour l’existence, nous allions, tous amis, cueillir les fleurs fraîchement écloses ?

Dr Paul Girod.

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