‹ Le Naturaliste (volume 2)Chapitre 150 sur 240 · AOUT · texte numérisé non relu

AOUT

L’Ethnographie à l’Exposition de 11. Bonvalot et le prince Henri d’Orléans.

[Suite et fin.)

11 y a peu d’objets à l'exposition se rapportant à l'aliraentalion, car cette dernière n’est pas bien variée, et les ustensiles de ménage sont peu nombreux. En effet, la base de la nourriture est la chair de mouton ou de yack que l’on mange crue ou à peine cuite ; on y ajoute parfois un plat de farine ou de lait caillé et desséché délayé avec un peu d’eau bouillie; ou bien une infusion de thé en brique dont on peut voir le spécimen à l’exposition. Une des photogra phies de la collecti o n • nous représente la cuisine locale :

un Thibétain au milieu du désert couché sur le sol devant un faible feu ali menté par les excré ments desséchésde yacks (seul com bustible de ce pays privé de bois) en train de verser d’un sac un peu de fa rinedansune petite tasse métallique soigneusement posée sur les bou-

Fig. 2. — Un Obo, ;

rien qu’en regardant l’image, du goût de ce plat primitif.

Nous ne nous arrêterons pas sur quelques autres objets; les armes, dont on remarque surtout un très bel arc. dit arc composé ou asiatique dans le genre de ceux qu’emploient les archers mongols, les lances, les sabres ornés d’argent et de corail, etc. Les bijoux fort nombreux sont pour la plupart en argent et en corail, jade ou turquoise. Les boucles d’oreilles pour homme ( Amd-jo ), les diadèmes (Padjvon), les fermoirs qui se portent sur le tablier ( Ngou-tigra ) etc., viennent la plupart du Thibet méridional et dénotent dans le travail l’influence hindoue. Parmi les bagues, la plus intéressante est celle qu’on appelle le 6eeo; elle est haute de 3 centimètres et se porte au pouce comme ornement; jadis elle avait son utilité en protégeant le pouce au moment de tirer la corde de l'arc; les archers mongols s’en servent encore couramment aujourd’hui.

Passons maintenant à la religion des-Thibétains et aux objets du culte exposés. On sait que les Thibétains, primitivement fétichistes, ont été convertis au bouddhisme, ■vers le vu® siècle de l’ère vulgaire, par les moines venus du Boutan et du Nepaul. La religion que prêchaient ces moines n’était point le bouddhisme primitif de Sakya Mouni, mais une modification de cette doctrine issue de la division de l’église primitive et connue sous le nom de bouddhisme septentrional, doctrine du « grand véhicule de la Loi » (Maha-yana), par opposition au bouddhisme méridional (ou du « petit véhicule ») qui florissait à Ceylan, et, plus tard, au Siam. Cette religion se transforma en ce qu’on appelle aujourd’hui le bouddhisme lamdile, caractérisé surtout par une puissante organisatiou du clergé et par une régie mentation compliquée; du culte extérieur. Le lamaïsme a réduit toutes les grandes idées du bouddhisme antique en quelques formules, creu ses répétées sans cesse pendant la prière. Il faut dire que le fétic Ii i sme primitif des Thibétains, la religion de Bo-pa, s’est conservé presque dans toute sa force chez le peuple et que le bouddhisme lui-même a consacré mainte pratique chamaniste, en la faisant entrer dans le nouveau culte. Ainsi, la coutume d’ériger des amas de pierres, des Obo (fig. 2), sur les sommets et les cols des montagnes, n’est qu’un reste de l’ancien culte des hauts lieux qui s'accommode très bien avec le bouddhisme ; seulement comme on peut le voir sur la réduction d’un de ces Obo à l’exposition, on a soin d’y ajouter quelques lambeaux d’étoffe portant des prières imprimées en « saints » caractères et de graver sur une des pierres, la formule sacrée de tous les bouddhistes Ommani-padmè-houm, dont la signification exacte n’est pas moins obscure pour les savants européens que pour les théologiens bouddhistes. Une autre survivance des croyances chamanistes mélangée aux débris du culte civaïte de l’Inde est représentée à l’exposition par les « images à invocations » qui servent aux lamas dans leurs opérations magiques.

vénérées par les bouddhistes lamaïtcs.

i.E NATURALISTE, 46, rue du Bac, Paris.

L’exposition de MM. Borivalot et le prince d’Orléans ne pouvait donner qu’une faible idée de la variété et du grand nombre d’objets se rapportant au culte extérieur bouddhiste lamaïte, tel qu’il se pratique dans les temples de lhassa et dans les grands couvents et dont plusieurs attributs rappellent le culte catholique, comme l’a déjà fait remarquer le père Hue. Les voyageurs ne rapportèrent naturellement que quelques objets qu’ils ont pu se procurer un peu au hasard. Mentionnons tout d’abord le moulin à prière ( Manc-Korlo ) (1) que doit posséder tout bon lamaïte; c’est un petit cylindre orné extérieurement d’inscriptions et renfermant intérieurement des prières écrites sur des bandes de papier; l’on peut tourner ce cylindre sur un pivot tenu à la main; une petite boule en métal est attachée par une chaînette au cylindre afin d’en faciliter la rotation. Autant de fois on a tourné le Mané- Korlo, autant de fois on a dit la prière; c’est commode et expéditif. Après le moulin, voici l’habillement rouge d’un lama de la secte « des bonnets rouges » ou Pembo, qui s’est formée vers le xve siècle et dont les adeptes, nombreux dans la province de Kham, tournent le Manè- Korlo de droite à gauche, tandis que les « bonnets jaunes » lamaïtes orthodoxes, le tournent de gauche à droite. La coiffure de ce même lama en forme de casque des anciens grenadiers prussiens se met aussi bien pendant l’office que dans l’intérieur du couvent, mais pas pour sortir dehors.

Fig- 3-

■ Trompette en

chez les bouddhistes lamaï

(1) Vovez à ce propos notre travail sur les ICalmouks, le Bulletin de la Soc. d' Anthropologie, 1883, p. 7G8.

Quant aux images des dieux et des « esprits » bouddhistes, il n’y en a que quelques spécimens des plus primitifs (sur folio et dans une autre vitrine). Les instruments de musique qui jouent un rôle si important dans le culte lamaïte et dont on compte 24 variétés sont représentés par sept ou huit pièces : d’abord la sonnette ( Tchribon en thibétain, Khanta en sanscrit) que le lama principal lient pendant l’office dans sa main gauche (fig. 1, dernier numéro, au centre), tandis que dans la main droite il a une espèce de sceptre (Doguw ou Da-dja en thibétain, Vadjra en sanscrit) qui sert à éloigner les mauvais esprits et dont on peut voir un beau spécimen à l’exposition (fig. t à droite); puis un petit tambour Ngeou ou Nga ( Bheri en sanscrit), un chalumeau en tibia humain (fig. 1 en bas), (Koudou), une trompette (fig. 3) en coquille de Triton ou de Buccin avec une embouchure de métal ( Tsang-Kio-Pomba ), une longue trompette, de cuivre (Radou), trois séries de cymbales, etc. Mentionnons enfin comme objets de cplte, les coupes à offrande de différentes formes, les chapelets à 109 grains, les reliquaires, les paquets de bougies et baguettes odoriférentes qu’on brûle devant les autels, le vase contenant l’eau lustrale, etc. Malgré leur petit nombre, ces objets forment une collection précieuse, car jusqu’à présent on ne trouvait, même dans les musées spéciaux, que très peu d’objets de culte venant du Thibet.

J. Deniker.

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