RÉCRÉATION ENTOMOLOGIQUE
S’il est en entomologie Une étude négligée, méconnue, c’est sans contredit celle qui s’occupe des mœurs, des habitudes, des caractères, des particularités des insectes.
Le temps et la patience manquent trop souvent quand il faut étudier et suivre des heures entières l’instinct et les volontés d’un insecte. Il semble au-dessous de la science de faire pour des êtres si petits ce que Buffon a fait pour les grandes espèces ; comme si les études philosophiques variaient pour les uns et pour les autres. Pourtant rien de plus agréable, de plus instructif, de plus merveilleux que cette étude philosophique de l’entomologie.
Qu’il nous soit permis de citer quelques fragments d’un discours prononcé à la Société entomologique de France par M. Guénée, en prenant possession du fauteuil de la présidence à la séance du 14 février 1849.
« Souvenons-nous, dit-il, que l’Entomologie, comme « ses sœurs, fournit un emploi honorable et moral à « l’activité de l’intelligence humaine; qu’elle ouvre aux « passions une voie salutaire de dérivation ; qu’elle « grandit l’homme en élevant son esprit et qu’elle l’a- « méliore e^ . polissant ses mœurs. Pensons aux bles- « sures du cœur qu’elle a guéries, aux illusions prêtes à « s’envoler, qu’elles a retenues, aux mécomptes dont « elle a consolé,' aux chagrins légitimes dont elle a « adouci l’amertume, aux jours tranquilles dont elle « sème la vie. Soyons fiers du bonheur qu’elle donne au « pauvre comme au riche, à l’homme que le travail a « fatigué comme à celui que l’oisiveté tourmentait et « disons-nous que toute source d’où coulent de pareils « bienfaits, n’eùt-elle pas d’autres titres à la reconnais- « sance des hommes, mérite dans tous les temps d’être « respectée et bénie. »
Il est accepté sans conteste, qu’avec de la patience, de bons soins, il est possible d’adoucir les mœurs des animaux supérieurs les plus féroces, et même de leur donner une certaine éducation ; on a reconnu que les animaux inférieurs subissent également cette loi ; sans nous arrêter aux jongleurs Indiens, qui jouent avec les serpents les plus venimeux, nous avons vu le surveillant du Muséum d’histoire naturelle de Paris caresser les serpents et autres pensionnaires de sa ménagerie, il nous a paru que ces derniers y trouvaient un certain plaisir. L’histoire nous a conservé l’attachement de certaines araignées pour les prisonniers qui en prenaient soin. En descendant encore dans l’ordre des insectes, on a pu voir sur la place publique des puces traînant une voiture microscopique et prenant leur nourriture sur le bras du Barnum. Voulant descendre encore dans l’ordre des insectes, nous avons essayé de donner des soins à une larve de Coléoptère et nous avons réussi au bout de quelques jours (10 à 15 jours), non seulement à être reconnu, mais à voir venir la larve prendre à la main la nourriture présentée.
Cette larve que nous demandons la permission de vous présenter est Teresias Serra Steph., on la trouve assez communément sous les écorces de platane pendant l’hiver, elle se nourrit sans aucun doifle de petits insectes, qui cherchent sous l’écorce un abri pour passer la mauvaise saison. Nous avons enfermé cette larve, avec quelques fragments d’écorce, dans un petit bocal recouvert d’une toile métallique, nous lui avons présenté des mouches mortes ou d’autres petits insectes; les premiers jours, elle se tenait cachée suivant tous nos mouvements, mais sans bouger, et ne se décidait à saisir sa proie, que lorsque nous nous étions suffisamment éloigné; au bout de quatre à cinq jours, les progrès étaient visibles, la larve venait prendre l’insecte
aussitôt la main retirée du bocal et enfin après dix à quinze jours de soins, elle quittait sa retraite, s’avançait et s’emparait de la mouche tenue directement par les doigts; plus tard il suffisait d’enlever la toile métallique, pour voir la larve (se précipiter au-devant de la main même lorsqu’elle était vide.
La larve de Teresias Serra a un aspect très singu-
Lc Teresias serra' (Larve grossie, larve grandeur naturelle, insecte parfait grossi).
lier, ses métamorphoses sont fort peu connues.
Longueur o à 8 millimètres, coriace en-dessus et d’un roux sale, avec le bord des segments blanchâtres ; charnue et d’un livide blanchâtre en dessous. Sa tête est assez grosse, carrée et inclinée en avant; l’épistome est assez grand et le labre' petit et arrondi. Les mandibules sont coniques, roussâtres à la base, noires à l’extrémité. Les palpes sont roussâtres et coniques, les maxillaires de trois articles, les labiaux de deux ; les antennes sont de quatre articles.
Le corps est ellipsoïdal et formé de douze segments. Les trois premiers sont larges et portent chacun une paire de pattes semi-cornées, dont les tarses sont garnis de petits cils spiniformes et terminés par un ongle subulé. Le premier segment le plus long de tous. Les quatre segments qui viennent à la suite sont très courts. Les flancs de tous ces segments sont hérissés de poils fauves, raides, d’inégale longueur, entremêlés de quelques autres beaucoup plus longs et un peu plus fins.
Les quatres segments qui suivent le septième et qui sont aussi très courts, portent des franges très longues et très touffues de poils raides, qui sont couchés lorsque la larve n'a rien qui l’inquiète, mais qui, pour peu que l’on provoque chez elle de l’agitation, se dressent comme la queue du paon et forment quatre larges panaches transversaux, occupant toute la largeur du corps et donnant à la larve un aspect étrange.
Quel est le but de cette organisation insolite ? quel est l’usage de ces poils tous constitués d’une manière uniforme et si bizarre dans sa régularité? Pourquoi se dressent-ils lorsqu’on touche la larve, ou que, découvrant sa retraite, on l’offusque par l’éclat de la lumière ? Veut-elle, ce qui est probable, effrayer l’ennemi qu’elle redoute? Autant de questions qui se présentent à l’esprit, et que nous livrons aux recherches des naturalistes comme dignes d’intéresser la science.
Le dessous du corps est d’un livide blanchâtre ; on remarque sur toute la surface inférieure des poils ou plutôt des soies fauves, raides et comme tronquées, destinées sans doute à favoriser les mouvements de la larve qui glisse plutôt qu’elle ne marche.
Nous avons fait reproduire en captivité Teresias Seira plusieurs années de suite, les œufs sont pondus sous les écorces (mises dans le bocal) au nombre de quarante environ, ils éclosent de quinze à vingt et un jours après la ponte, qui a lieu fin juin; rien de plus curieux que ces petites larves couvertes de longs poils fauves et grosses comme un grain de pavot, qui glissent par saccades, au lieu de marcher. Nous avons noté cinq changements de peau à des intervalles de temps irréguliers, jusqu'au do juin, époque de l’éclosion de l’insecte parfait.
Lorsque le moment de la transformation est venu, la larve, après s’être retirée dans un recoin obscur et tranquille se dépouille de sa peau et se trouve métamorphosée en une nymphe blanche hérissée de spinules de même couleur et membraneuses. Au bout de trois ou quatre jours, la peau de cette nymphe se fend le long du dos pour donner passage à l’insecte parfait.
Celui-ci est long de 4 à 5 millimètres ovale, d’un brun noir luisant, pubescent et ponctué ; le thorax est court, transversal et coupé postérieurement en angle sphérique bien marqué, les pattes et les antennes sont d’un testacé brunâtre.
Nous nous trouverions largement récompensé de nos efforts, si nous pouvions supposer que nous avons réussi à entraîner, par cet exemple, quelques jeunes lecteurs à essayer ce passe-temps instructif et aussi des plus utiles pour combattre les ennemis de notre agriculture.
Decaux,
Membre de la Société cntomologique de France.