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LE CRIQUET PÈLERIN

Acridium peregrinum Oliv.

Ses métamorphoses. Son parasite cryptogame

( Suite et fin.)

Au commencement de juin, j’ai eu la bonne fortune de découvrir un parasite cryptogame sur les criquets pèlerins qui nous envahissaient.

Depuis 1878, je m’occupais de cette question des parasites microscopiques capables de tuer les insectes nuisibles, et j’ai publié à ce sujet diverses notes, soit en collaboration avec mon beau-frère, M. Cornu, professeur au Muséum, soit seul.

Mais j’avais vainement essayé de reproduire dans des milieux de culture des champignons du groupe des Entomophthora.

Le 11 mai dernier, M. le Moult faisait connaître un

parasite cryptogame, le Botrylis tenella (1) qu’il avait recueilli dans le département de l’Orne et qui amenait la mort des vers blancs. MM. l'rillieux et Delacroix montrèrent que ce champignon pouvait être cultivé dans des bouillons ou autres milieux de culture.

Aussitôt après la note de M. Le Moult, je me mis eu campagne pour essayer de trouver, sur les Sauterelles qui nous envahissaient, un parasite analogue à celui des vers blancs. Je l’ai trouvé aussi bien dans les endroits les plus secs que dans les lieux les plus humides. A Bordj Bouira, à Paleslro, à La Reghaïa, à l’Arba. et aux environs d’Alger, de grands vols de Criquets pèlerins s’abattaient et pondaient. Après les pontes, quelques individus reprenaient leur vol, tandis qu’il en restait un grand nombre sur le sol. Ceux-ci devenaient languissants et mouraient, quelques-uns après avoir pondu; d’autres, en plus grand nombre, avant d'avoir, opéré la ponte.

Dans les premiers jours de juin, je recevais de M. Delacroix, puis de M. Le Moult, des vers blancs tués par le Botrytis tenella et des cultures de ce champignon sur divers milieux solides dans des tubes, enfin des vers blancs tués par le Botrylis bassania de M. Lambert, de la Station séricicole de Montpellier.

Les Criquets pèlerins que j’avais trouvés morts ou mourants sur les lieux de pontes portaient tous les traces d’un champignon parasite. Les anneaux de l’abdomen n’étaient pas distendus, comme cela se présente poulies Criquets tués parles Entomophthora. On remarquait sur les côtés de l’abdomen, aux points de réunion des arceaux dorsaux et ventraux, de petites boursouflures brunâtres et d’un aspect gras, puis entre les anneaux et à la base des pattes de la troisième paire, là où les téguments sont plus minces, moins chitineux, on voyait un revêtement blanchâtre.

Ces Sauterelles mouraient sur le sol, ou cramponnées aux arbustes , aux lierbes. Dans le premier cas, leurs pattes conservaient la position qu’elles avaient avant de mourir; dans le second cas, elles repliaient leurs pattes contre le sternum, comme cela a lieu pour les Criquets entomophthorés.

Examiné au microscope, le champignon, qui envahit principalement les organes respiratoires, se présente sous forme de mycélium court et trapu, peu abondant, accompagné d’un grand nombre de spores. Celles-ci sont de deux sortes : celles qui proviennent des pubescences blanchâtres sont arrondies, ou ovoïdes ou plus allongées et alors offrent souvent une cloison qui amène un étranglement; leur contenu offre des granulations assez réfringentes.

J’annonçai ma découverte à l’Académie le 8 juin et dans la séance du 15 juin M. Trabut. donna à ce champignon le nom de Botrylis acridiorum.

Après avoir entrepris, dès le 9 juin (le jour qui a suivi la découverte du champignon), des cultures dans le laboratoire de la station agronomique que M. Henri Paul, préfet d’Alger, avait mis à ma disposition, je pouvais déjà annoncer à l’Académie le 22 juin, que j’avais obtenu, avec le concours de M. Jules Marchand, attaché au laboratoire de la station agronomique, de bonnes cultures du champignon des criquets pèlerins.

Tandis que je publiaisces résultats positifs, MM. Kiinc-

I M. Giard pense que ce Botrylis tenella Socc n’est autre chose que V harki densa Link, mais cela n’est qu’une question secondaire qui n’enlève pas la valeur de la découverte.

kel d’Herculais et Langlois adressaient, dans la même séance , c’est-à-dire quinze jours après la découverte du champignon, une Note où ils indiquaient que des expériences analogues les avaient conduits à des résultats négatifs. Bien qu’il soit question, sans aucun doute, dans cette Note, du même cryptogame, les auteurs parlent du Polyrhizium Leptophyei (Giard) et disent qu’ils avaient cru, au premier examen, être en présence d’un Empusa, (forme du genre Entomophthora) , « mais alors d’une espèce spéciale ». Les spores des Entomophthorées sont cependant très différentes de celles qu’on peut observer sur les criquets. Depuis, M. Giard a désigné ce parasite sous le nom de Lachnidium Acridiorum. Les cultures que j’ai entreprises montreront si ce champignon est un Botrytis, un Isaria ou tout autre champignon.

La question de détermination, tout en ayant son intérêt, reste un peu secondaire dans le cas présent. Ce qui •est important, c’est : 1° d’avoir trouvé un champignon parasite capable de tuer les criquets; 2° d’avoir pu reproduire, dans des milieux artificiels stérilisés, ce champignon parasite ; 3° d’obtenir la mort des criquets en les contaminant directement avec les spores de ce •cryptogame.

M. Künckel s’est attaché à montrer que l’épidémie était bénigne et ne tuait qu’un petit nombre d’acridiens. Cependant, partout où j’ai été, je l’ai constatée, aussi bien dans les endroits les plus secs que dans les lieux humides (et ces derniers ne sont pas nombreux en été en Algérie).

11 est évident que, normalement, les acridiens ne meurent pas tous de cette maladie, car, s’il en était ainsi, nous n’aurions pas à nous occuper de leurs ravages et à dépenser tant de millions pour leur destruction. Le problème consiste précisément à généraliser une maladie qui ne se trouve habituellement qu’à l’étal sporadique. Néanmoins, dans la nature, on observe parfois de véritables épidémies qui déterminent la mort des criquets adultes sur des espaces considérables. A l’Arba, j’ai eu l’occasion d’étudier une de ces épidémies. Un véritable foyer d’infection occupait une superficie de plus d’un hectare, et là, les acridiens attaqués par le champignon étaient morts ou sur le point de mourir, la plupart des femelles sans avoir pu opérer la ponte.

D’autres naturalistes ont obtenu, au moyen de champignons du même groupe, des résultats satisfaisants. M. Krassilstchick a pu contaminer, sur une grande surface, des charançons qui attaquaient des champs de betteraves en Russie ; une usine fut même créée pour produire des spores ( Isaria destructor).

M. Le Moult, tout dernièrement, et MM. Prillieux et Delacroix, ont montré que l’on pouvait propager aisément par des cultures un champignon du même genre que le nôtre, qui détermine la mort des vers blancs et d’autres insectes du même groupe (.Isaria densa — Botrytis tenella ).

La muscardine ( Botrytis bassiana ) a causé de grands dommages dans les magnaneries et l’on a été obligé de lutter contre le champignon, qui alors détruisait des insectes utiles. Chacun connaît les mémorables travaux de M. Pasteur sur ce sujet.

Ce dernier exemple vient montrer que la possibilité de la destruction des insectes nuisibles et par conséquent des criquets, par le moyen des cryptogames entomophytes, est un point acquis en principe, et nos expériences montrent d’une façon précise quelle est la voie à suivre à cet égard.

Si l’on considère spécialement la lutte contre les criquets qui ravagent constamment l’Algérie, nous estimons que ce n’est pas sur le littoral seulement qu’il faut procéder à leur destruction. C’est dans le sud de l’Algérie qu’il faut aller les chercher, les étudier et les arrêter. C’est même la première chose qu’on aurait dù faire. Lorsque l’on connaîtra leur point d’origine, alors seulement les efforts pourront porter leurs fruits.

Il est donc à souhaiter que l’on organise, à la fin de cette année ou au commencement de l’année prochaine, une expédition de naturalistes qui iront dans le sud de l’Algérie étudier les lieux d’origine des criquets. On pourra alors lutter méthodiquement et d’une façon plus décisive contre ces ravageurs de notre colonie.

Charles Brongniart, du Muséum d'histoire naturelle.

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