DE E'ÉPOQUE QUATERNAIRE
On trouve sur les plateaux et dans les vallées des pays qui furent recouverts par les glaciers quaternaires, des dépôts d’eau douce à stratification confuse, qui sont particulièrement caractérisés par la présence dans leur masse de gros blocs anguleux. Ces blocs, dont la nature pétrologique est bien différente de celle des terrains sur lesquels ils reposent, viennent évidemment de fort loin ; et il s’agit de rechercher quel a été leur mode de transport.
A l’époque où l’on se plaisait à ne voir dans l’histoire de la terre que cataclysmes et ruines, et à tout expliquer parles causes les plus violentes, on ne manqua pas d’attribuer le transport de ces blocs, d’un volume souvent fort considérable, à des courants impétueux, dont les vagues i mm en ses auraient couvert non seulement les vallées des Alpes, mais même les plateaux qui dominent ces vallées .
Mais la réflexion et une étude plus attentive des caractères pêtrographi ques de ces dépôts vinrent ensuite obliger les géologues d’abandonner leur hypothèse. On renonça à chercher la source inépuisable qui entretenait d’aussi fantastiques Courants. On ne peut expliquer comment des cours d’eau capables d’entraîner des blocs aussi volumineux auraient pu laisser déposer les graviers et l’argile qui s’y trouvent associés. Et puis, si les blocs ont pu être roulés sur un aussi long parcours, comment se fait-il qu’ils aient conservé leurs formes anguleuses et leurs vives arêtes? 11 fallait se résoudre à chercher une autre explication, qui tint compte de toutes les conditions du problème.
L’observation des phénomènes de l’époque actuelle, qui sert de base à la science moderne, pouvait seule fournir une réponse satisfaisante à cette question difficile. Il a existé en effet, il existe encore de nos jours des agents naturels capables de transporter au loin d'énormes quartiers de roche sans leur faire subir la moindre altération; nous voulons parler des glaciers. Ces fleuves de glace, dont on connaît maintenant la structure, le mode de formation et de progression, cheminent lentement, mais avec une force irrésistible, au fond des
Fig. 1. — Bloc erratique strié par L (D’après une photographie de
plus hautes vallées des Alpes, qu’ils comblent en partie. Grâce à la dureté de la glace et au mouvement moléculaire qui anime toute sa niasse, aucun corps étranger n’y peut pénétrer sans être aussitôt rejeté ; mais les débris de toute sorte, provenant des cimes voisines et qui tombent à la surface de la glace, se déplacent avec elle sans exécuter par eux-mêmes aucune espèce de mouvement. On a donné le nom de blocs erratiques à ces quartiers de roche de toute nature, de volumes divers et de formes irrégulières, qui cheminent ainsi, très lentement, à la vérité, mais aussi sûrement que pourraient le faire des moellons chargés sur un chariot. L’analogie complète de ces blocs erratiques avec les blocs anguleux qui caractérisent les dépôts quaternaires en question est trop évidente pour laisser aucun doute sur leur communauté d’origine ; et il est naturel de supposer que le transport des uns et des autres s’est effectué sous l’empire des mêmes forces et des mêmes lois.
Les résultats ne diffèrent que par leurs propor tions , et celles-ci ne d é p e ndentque du temps et de certaines conditi o ns spéciales dans le détaildesquelles nous ne pouvons entrer ici (1).
Tous les géologues sont, maintenant, parfaitement
d’accord sur ce point; la chose est jugée, et ce serait perdre son temps que de prétendre la l'emettre en question.
Mais les glaciéristes ne se sont pas bornés à expliquer par les glaciers le transport des blocs erratiques, anciens ou récents; il ont prétendu retrouver intacts, dans l’état actuel de la terre, tous les dépôts erratiques de l’époque quaternaire ; et ils n’ont pas hésité â considérer comme d’anciennes moraines tous les dépôts quaternaires contenant des blocs erratiques. C’est une manière de voir contre laquelle je me suis prononcé depuis longtemps (2). Nous avons des preuves incontestables que les plateaux et les vallées autrefois recouverls par les glaciers quaternaires ont été, depuis cette époque, occupés par de puissants cours d’eau et ont subi, à plusieurs reprises, de profondes érosions. Ceci admis, et on ne
15 novembre 1888).
(2) Vovezma Note sur le i ternaires (L’Échange. n®» 14
M. le
LE NATURALISTE , Paris, 46, rue du Bac.
peut moins faire que de l’admettre, je ne vois pas comment les moraines des glaciers quaternaires auraient échappé à toutes ces causes de remaniement et de dés-
Fis. 2. — « Erdmannli-Stein », prés Wofalen (Suisse). :
(D’après une photographie de M. le professe
Lindwald. (D
loc erratique 3 graphie de M. le pro
atérales » et de ème complètcloit se faire de ■s. Leur retrait.
truction. Les expressions de « mo 1 1 moraines frontales » me parais ment incompatibles avec l’idée qt la rétrogradation des glaciers quaternaires. Leur reti de même que leur progression, ne s’est pas eflectué en un jour. Les masses énormes de glace qui encombraient nos vallées et recouvraient les pentes de nos montagnes n’ont pu fondre en une nuit; et ce serait se faire une
étrange illusion que de s’imaginer que le glacier quaternaire qui couvrait le plateau de la Bresse s’est trouvé subitement relégué sur les sommités des Alpes. Les glaciers] quaternaires se sont retirés comme ils s’étaient avancés, à pas lents et sans discontinuité. Les dépôts erratiques qu’ils ont laissés derrière eux ne pouvaient donc affecter la forme de moraines, latérales ou frontales, mais bien celle d’une couche continue de boue, de graviers et de blocs erratiques. Ces débris de toute sorte, abandonnés dans le fond des vallées, sur les plateaux et sur les pentes des montagnes, furent dès lors soumis à l’action des agents atmosphériques et.
aussitôt désagrégés par les nappes d’eau provenant 'de la fonte de la glace (1). Les eaux, en s’infiltrant dans la boue glaciaire, la délayèrent et opérèrent le triage de ses divers éléments. Les parties les plus fines, argileuses ou sableuses, furent entraînées les premières, puis ce fut le tour des éléments plus grossiers.
Beaucoup de blocs erratiques, déposés sur les pentes, durent suivre le mouvement de la boue glaciaire qui les supportait, et rouler avec elle au fond des vallées. Quant à ceux qui furent abandonnés par le glacier sur les plateaux ou dans le fond des vallées ; ils ont dù rester à la place même où on les observe encore aujourd’hui.
, L’origine lluviatile ou lacustre des dépôts d’eau douce qui contiennent les blocs erratiques remaniés nous est attestée par les énormes galets qui accompagnent d’ordinaire les blocs anguleux. Ces galets, de forme très irrégulière et de grosseurs très diverses, ont la même origine que les blocs anguleux et n’en différaient primitivement que par leur moindre volume, qui a permis aux eaux de les rouler.
ics èrratiques de granit.
Mulhbcrg.)
de granit du Gothard, dans fesscur Muhlberg.)
dépôts i
tiques quat
remaniement que- lorsqu’ils se trouvaient dans des conditions et purement locales. Les lambeaux de ces dosrve cncoro dans leur état primitif affectent la lenticulaires, qui remplissent des poches ou eu creusées par les glaciers dans des ochcs dures.
Ils ont été d’autant mieux arrondis qu’ils se trouvaient I plus petits. On le voit, ces soi-disant dépôts morainiques de l’époque quaternaire sont, en réalité, de véritables alluvions, qui appartiennent à l’époque post-glaciaire.
Les alluvions post-glaciaires à blocs erratiques remaniés sont principalement développées sur les plateaux, où elles représentent les atterrissements d’anciens lacs, dont les sources se sont taries. Elles ont comblé jadis les ravins des Alpes, et forment encore des monticules, plus ou moins élevés, qui dominent les torrents. Les cônes de déjection des torrents de l’époque actuelle sont presque toujours flanqués de terrasses formées d’alluvions anciennes. Ces terrasses, qui présentent ordinairement deux faces escarpées, dont l’une est parallèle à l’axe du torrent et l’autre parallèle à l’axe de la vallée, ont été taillées par les érosions modernes dans les cônes de déjection des torrents de l’époque post-glaciaire. Ces mêmes érosions ont fait disparaître, dans la plupart des vallées, les alluvions postglaciaires à blocs erratiques remaniés ; mais cellesci ont résisté aux érosions toutes les fois qu’elles ont été protégées par quelque saillie de roche dure, et l’on en observe encore de nombreux lambeaux échelonnés, à diverses hauteurs, sur le bord de nos rivières. Les cours d’eau de l’époque moderne, qui ont remanié les alluvions post-glaciaires et en ont dispersé les éléments constituants, n’ont pu entraîner ni les blocs anguleux ni les galets les plus volumineux ; et ceux-ci, après leur isolement, sent restés à la place même où ils s’étaient arrêtés. On les trouve à la surface des plateaux et des terrasses post-glaciaires, et même dans les plaines les mieux cultivées. Ils nous montrent que ces dernières ont été, elles aussi, autrefois recouvertes par les alluvions post-glaciaires. Ils nous fournissent ainsi de précieuses indications pour la reconstitution idéale de ces alluvions, qui représentent incontestablement une des phases les plus intéressantes de l’histoire de la terre.
A. Villot.
L’HIBERNATION