‹ Le Naturaliste (volume 2)Chapitre 24 sur 240 · U LARVE ET LA HYIIIPHE DU PRIONE TANNEUR · texte numérisé non relu

U LARVE ET LA HYIIIPHE DU PRIONE TANNEUR

( Prionus coriarius)

Pendant les belles soirées de l’été, il n’est pas rare de voir voler à la tombée de la nuit un gros coléoptère de la famillo des Longicornes, auquel ses antennes dentelées en scie, surtout chez le mâle, ont fait donner le nom de Prionus (de itpiuv, scie).

Ce bel insecte qui est caractérisé par trois épines de chaque côté du corselet, par sa tète forte armée de mandibules robustes, mais inermes, et par ses antennes conformées comme il est dit ci-dessus, se trouve encore assez communément dans les bois des environs do Paris pendant tout le mois de juillet ; cependant, lorsque l’année a été froide ou pluvieuse, il ne commence à apparaître qu’au commencement du mois d’août.

Ainsi que l’indique le dessin ci-joint, il existe entre les deux sexes une différence assez notable qui réside particulièrement dans la forme des antennes et dans la grandeur du corps qui est toujours plus considérable chez la femelle que chez le mâle, car, s’il est vrai que l’on trouve parfois des individus de ce dernier sexe aussi grands que celui que j’ai figuré, il arrive bien plus fréquemment que l’on en trouve qui sont moitié plus petits.

De plus les antennes possèdent douze articles chez le mâle et onze chez la femelle.

Les mâles, qui sont ceux qui éclosent en premier, volent assez souvent, mais jamais bien haut, tandis que les femelles restent la plupart, du temps immobiles contre le tronc des vieux arbres ou cachées dans l’herbe. Le Prionus eoriarius court, très rapidement en agitant vivement ses antennes et sa tète dont le frottement contre lé bord antérieur du corselet produit un certain bruit assez fréquent chez les longicornes, mais très fort chez l’insecte qui nous occupe.

Il arrive assez souvent que les mâles se disputent violemment la possession des femelles. Aussi n’est-ce pas rare de trouver bon nombre de ces insectes ayant les pattes ou les antennes coupées et je conseille à ceux des naturalistes qui ont la bonne, fortune de trouver à la fois plusieurs de ces coléoptères, de ne pas les enfermer ensemble dans un même flacon sous peine de les retrouver en fort mauvais état.

A l’aide de la tarière puissante dont son abdomen est armé, la femelle perfore les vieilles souches d’arbres ou les écorces des troncs morts et y dépose ses œufs, lesquels donnent naissance à des larves douées de mandibules robustes qui font dans la souche où elles se trouvent des galeries fort longues, cylindriques et où la sciure se trouve accumulée après le passage de l’animal.

La larve. — « Cette larve;- dit Mulsant, a la tète d’un brun « châtain; l’anneau prothoraciquo couleur de safran; le reste « du corps blanchâtre. Du quatrième au dixième segment, elle <( est chargée de larges mamelons. Les deux derniers anneaux « sont étroits, lisses, allongés. » Comme toutes les larves lignivores, elle est presque noirâtre pendant le jeune âge en raison de ce que l’on peut aisément apercevoir les éléments nutritifs au travers des tissus et de la peau très fine qui les recouvre. Mais, au fur et à mesure que la larve avance en âge, les tissus adipeux se développent et la larve devient de plus en plus blanche, de telle sorte qu’à la fin de la croissance', lorsque la métamorphose en nymphe approche, elle est bien dodue et. entièrement d’un beau blanc d’ivoire ; c’est alors qu’elle acquiert cette apparence appétissante dont j’ai parlé dans le n° 66 du Naturaliste en parlant des Larves comestibles de Coléoptères.

Je n’insisterai pas davantage sur la larve du Prionus coriarius qui a été très complètement décrite par plusieurs auteurs, notamment par Rœscl, Latreillc et Westwoocl et dont j’ai déjà dit quelques mots dans l’article que je viens de citer.

Par contre, j’appellerai l’attention sur sa manière de vivre. Ainsi que je l’ai dit plus haut, c’est généralement, sinon toujours, dans les souches mortes ou dans les troncs pourris ou déjà malades que cette larve nait et se développe, observation qui s’applique à la plupart des Larves lignivores de Coléoptères et sur laquelle j’ai insisté en parlant de la larve et de la nymphe du Lucanus cervus.

Perris a parfaitement développé cette thèse dans son livre sur les Larves de Coléoptères afin de prouver que, contrairement à l’opinion émise par Ratzeburg et d’autres naturalistes, il ne faut pas voir uniquement des déprédateurs parmi les insectes lignivores.

C’est la même idée que Mulsant a émise, lorsque, dans son introduction à l’histoire naturelle des Longicornes de France, il dit que : « Quand la nature veut hâter la chute d’un tronc « mort ou décrépit, ou rendre promptement à la terre qu'ils « doivent fertiliser les restes inutiles d’un arbre abattu, elle « convie à cette oeuvre une foule de ces vers rongeurs. »

Lorsque la larve du Prionus eoriarius est arrivée à toute sa taille, elle quitte la souche où elle a vécu, s’installe dans le voisinage prés de la surface du sol et là se construit une coque très épaisse. Pour construire cette demeure, elle utilise les matériaux ligneux qui sont autour d’elle, les enchevêtre et on forme

un réseau très solide dont elle comble les interstices avec de la terre bien tassée qui donne à cotte coque une grande résistance.

Les représentants exotiques du groupe des priones font des coques analogues cl le Muséum de Paris en possède un certain nombre faites par un grand prionien de l’Amérique méridionale, V Acanthophore serraticorne.

C.’est dans cette demeure que la Larve se transforme en nymphe, après avoir passé, pendant une durée que je n’ai pu étudier, par cet état intermédiaire que j’ai signalé chez la larve de l’Aromia moschata et qui existe toujours, bien qu’à des degrés divers, chez les larves de Coléoptères.

La figure ci-jointe donne une idée suffisamment nette de la

nymphe de Prionus eoriarius pour qu’il soit superflu d’en donner une description détaillée ; toutefois, je crois devoir signaler que la partie dorsale des segments abdominaux présente des mamelons analogues à ceux qui existaient chez la larve. Je n’ai pu conserver la nymphe que j’avais trouvée car je l’avais blessée en voulant la sortir de sa coque ; je; n’ai donc pu l’élever et voir combien elle passe detemps sous cet état intermédiaire, mais il me parait certain qu’ello met au moins un mois pour parvenir à l’état d’insecte parfait, s’il faut en juger par la nymphe du Dorcus qui est pourtant beaucoup plus petite et qui ne donne naissance à l’insecte qu’au bout d’un mois. Ce qu’il y a de certain c’est que ce sont les ély très qui se colorent et se durcissent eu dernier; c’est ainsi quo j’ai trouvé dans sa coque, où il était mort avant d’avoir pu en sortir, un Prionus dont tout le corps avait acquis sa couleur naturelle, mais dont les élytres étaient encore d’un brun jaunâtre très clair; il est assez fréquent d’ailleurs de trouver des individus à l'état parfait dont les

habituelle au Prionus eoriarius.

La larve de cet insecte vit dans le chêne, mais on la trouve également dans d’autres arbres, notamment dans le cerisier. Il n’est, en effet, pas rare que les larves lignivores de Coléoptères se nourrissent d’arbres d’essences différentes ; c’est ainsi que Perris, dans son admirable travail sur les larves de Coléoptères, en signale un grand nombre qui, se nourrissant habituellement du bois de châtaignier, se développent également bien dans le chêne, dans le hêtre et dans d’autres arbres.

Seulement, ce sont presque toujours des arbres botaniquement voisins que les femelles choisissent pour déposer leurs œufs; aussi n’ai-je pas été peu surpris de trouver au Bois de Boulogne la larve du Prionus coriarius dans une souche de pin. Il n’y avait pas à s’y méprendre. Une grosse souche coupée à ras du sol était littéralement réduite en poussière. Tout l’intérieur était rempli de sciure et de fragments de bois perforés par de larges galeries au centre desquelles je trouvai plusieurs grandes larves de longicornes ressemblant, à s’y méprendre, à celles de Prionus que j’avais trouvées dans des souches de chênes.

Examen fait de ces larves, je reconnus que je ne m’étais pas trompé et, comme le fait me parut intéressant, je le signalai à une des séances de la Société d’Entomologie.

Mes collègues m’exprimèrent leur étonnement de cette trouvaille, mais d’une .manière fort courtoise et qui ne rappelle en rien la fameuse bataille des Notiophiles à laquelle faisait récemment allusion dans le Naturaliste un conteur spirituel, qui s’est contenté de signer : « Un abonné. »

Je répondis que l’Ergates faber , à part les deux ou trois fois qu’il a été signalé à Fontainebleau, étant exclusivement méridional, je ne croyais pas qu’il pût y avoir au Bois de Boulogne d’autre Longicorne que le Prionus pouvant avoir une larve de de cette taille vivant dans le pin.

L’incident fut clos et ma note parut au bulletin; toutefois, comme j’avais l’intention de vérifier jusqu’au bout mon assertion, je retournai au même endroit à l’époque que je savais être celle de l’éclosion du Prionus.

Mes prévisions furent entièrement justifiées, car je trouvai encore dans d’autres souches de pins plusieurs larves, plusieurs Prionus à l’état parfait et enfin une belle nymphe de femelle toute installée dans sa coque.

Il m'a paru intéressant de rappeler ce fait qui n'avait, d’ailleurs, pas échappé à Ratzeburg, car il est curieux de voir le Prionus coriarius , qui vit habituellement dans le chêne, devenir parasite du Pin maritime dans des régions où 1 ’Ergates faber, parasite naturel de ce dernier arbre, ne saurait vivre.

11 y a là un cas d’adaptation qui mérite d’être signalé et dont l’insecte n’a l’air de souffrir en aucune façon, car les exemplaires que j’ai eus entre les mains étaient nombreux, en fort bon état et tout aussi bien développés que ceux que j’avais recueillis sur des chênes.

Louis Planet.

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