LES CHAMEAUX
On ne pense guère au chameau sans se figurer une grande bête laide, bossue, d’aspect assez malpropre, disgracieuse d’allure, en un mot peu -séduisante. La reconnaissanc e instinctive qui devrait, par une intuition héréditaire, nous émouvoir à la vue du « Vaisseau du désert », nous fait totalement défaut, et nous oublions que les amateurs de métapliores au -, raient pu désigner le chameau comme le « Berceau de l’humanité ». L’origine du chameau se perd dans les
gendes des premiers âges, les premiers humains ontdû l'asservir et sans doute en ces temps lointains comme de nos jours, les fils des nomades sont nés sur le dos d’un chameau.
I, 'hypothèse n’est point fantaisiste, les Maures nomades modernes font voyager, à travers le Saharah occidental, leursfemmes dans d’énormes corbeilles portées par les chameaux. Au doux balancement de ce berceau qui marche avec la Le Chameau à une
caravane, le petit Maure vient au monde; on salue sa naissance par trois coups de fusil et. la caravane marche encore.
Chez ces peuples de mœurs primitives, qui nous donnent le spectacle de certaines existences aux temps préhistoriques, le chameau est non seulement la bêle de somme précieuse, indispensable, mais il fournit encore, la nourriture, le vêtement, l’abri et jusqu’à des produits utilisés par les élégantes et les petits-maîtres de la tribu nomade. Le jeune chameau rôti constitue un délicieux régal, sa chair est blanche et tendre ; le lait
LE NATURALISTE, Paris, 46, rue du Bac.
des chamelles sert de boisson ou bien on le transforme en beurre ; le cuir de la bête sert à faire les barattes et les outres, les poils sont employés pour tisser des étoffes dont la tente est formée. Pour la toilette, faut-il le dire, les Maures nomades utilisent toute l’eau que leurs montures peuvent donner pendant les haltes au campement.
L’eau de puits ou de source est rare, aussi doiton récolter dans des vases de bois, qui gardent un doux parfum d’a
la
de toilette. Le beurre de chamelle sert de pommade pour les cheveux qu’il agglutine et maintient ensemble d'une seule pièce ; la coquetterie est satisfaite.
Tous les peuples primitifs doivent - ils au chameau une égale reconnaissance, tous ontils même connu ce précieux auxiliaire? Il faut l’admettre , si l’on s’accorde pour faire partir de l’Asie la première invasion humaine à la surface de l’ancien monde, et pour tenir compte desdocuments qui, dans la période historique, sont relatifs à
grandi!
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distinguant le chameau de Bactriane à deux bosses du chameau aune seule bosse ou dromadaire, certains auteurs ont pensé que les origines pouvaient être considérées comme multiples.
Le Camelus Bactrianus est un chameau à deux bosses. Plus fortement charpenté que le dromadaire, un peu plus bas sur jambes, il présente une séparation des deux bosses plus nette et plus profonde que ne l’indique le dessin du xvn° siècle que nous reproduisons à titre de curiosité. La bosse antérieure est assise sur les épines
dorsales, à partir de la troisième et jusqu’à la neuvième vertèbre dorsale, la bosse postérieure comprend les deuxième et les quatrième vertèbres lombaires.
Les bosses sont constituées par des masses graisseuses bien développées quand l’animal est jeune, non fatigué et bien nourri, mais qui s’atrophient à la suite des travaux' pénibles, des longs voyages, quand la nourriture est rare. D’abord, assez élastiques pour se balancer légèrement d’un côté à l’autre pendant, la marche de l’animal, elles finissent par retomber sur le côté comme une poche vide et fiasque.
Le pelage est généralement d’un brun foncé, il devient d’une couleur plus rousse en été. Des poils laineux plus longs forment comme une crinière sur le cou, ornent le
ils s’enfuient à toute vitesse, malgré les efforts de leurs conducteurs. Ceux d’Asie sont quelquefois attaqués par les loups; ils sont alors très maladroits à se défendre, et au lieu ;de ruer et de mordre comme ils font quelquefois, ils se bornent à ruer et à cracher.
Les chameaux de Bactriane se trouvent en Tartarie, en Mongolie, en Chine et en Perse; les caravanes voyagent dans toutes ces contrées, allant de l’Inde à la Sibérie, de la Russie à la Chine. Non seulement on les emploie pour les transports commerciaux, mais on les utilise encore, et déjà dans l’antiquité, pour l’art militaire. En Perse, notamment, les chameaux sont enrégimentés et équipés en conséquence. Si les plus beaux de ces animaux appartiennent aux princes et aux riches marchands, d’autres
Le Chameau â deux bosses, d’après une vieille gravure du xvnc siècle.
sommet du crâne et une partie du poitrail, des bosses et de la queue. Ce sont ces animaux qui, en files interminables, viennent de l’Asie en Syrie, offrant un contraste saisissant avec les maigres et glabres dromadaires de l’Afrique. Le Chameau de Bactriane rend aux Asiatiques les mêmes services que le chameau dromadaire rend aux Africains; ce dernier, cependant, subit la souffrance dans les sables brûlants, l’autre traverse les tourmentes de neige des régions glacées du Plateau central. On le protège un peu à l’aide d’épaisses couvertures, mais la pitance est souvent bien maigre. Il aime à manger le Badaigana des Mongols, le Poireau, l’Absinthe, le Saxoul. Quand la faim est pressante, il se contente de vieille paille, de débris d’os, de cuir de harnais. On en a vu se nourrir de poisson et de viande. Pour digérer ces aliments variés, le chameau semble exiger quelques assaisonnements, il recherche avidement les efflorescences de sel et de salpêtre que les Mongols nomment Gadsckyr, et s’il en est privé quelque temps, il ne tarde pas à dépérir.
Le caractère des chameaux ne diffère pas sensiblement de celui des dromadaires. Ce sont des animaux d’une intelligence médiocre, souvent ombrageux, s’effarouchant à la vue d’un objet insolite; pris de panique,
sont la monture des derviches mendiants et des diseurs de bonne aventure.
Le dromadaire, Camelus dromeclarius, habite actuellement l’Afrique, mais de nombreux essais d’acclimatation, souvent heureux, ont été faits dans différentes directions. En Europe; une chamellerie fut fondée en 1622 par Ferdinand de Médicis à Drossore, près de Pise. Là vivent ordinairement une centaine de dromadaires, dont quelques-uns sont expédiés dans les principales ménageries. En Espagne, le chameau s’acclimate assez bien ; on en peut voir quelques individus qui sont élevés au jardin royal d’Arranjuez.
11 y a environ un siècle, une importation de dromadaires des Canaries fut faite en Bolivie pour l’essai d’un service de transports entre Cobija et Calama, et plus loin vers le Nord, mais ces dromadaires souffrirent de lîi nature du sol. Le sable à grains anguleux et les pierres pointues leur déchiraient les pieds et les rendaient incapables d’aucun trajet de longue durée. On sait, en effet, que l’ossature du pied du chameau, très grêle, relativement au volume de l’organe dont l’extrémité est indiquée par deux ongles silués en avant, est protégée en dessus par une masse large et épaisse, d’un tissu cellulaire adipeux qui constitue la plante du pied. Cette
semelle, admirablement constituée pour la marche dan les sables fins, est facilement déchirée par le sol rocailleux. Toutefois, le climat de la partie centrale de l’Amérique du Sud ne semble pas néfaste pour le dromadaire qui, parqué sur une terre convenable, se reproduit et s’élève bien. On le trouve aussi au Texas et à Cuba.
D’autres importations de dromadaires ont été faites, il réussit en Australie. Cependant, la région où sa présence domine est l’Afrique nord-orientale.
Les Arabes en connaissent une vingtaine d’espèces, ou plus exactement de variétés ; la couleur des dromadaires est assez voisine de celle du sable, mais quelques individus sont bruns, d’autres gris, d’autres noirs. Ces derniers sont extrêmement, rares, parce que la plupart du temps, les propriétaires les font abattre dès qu’ils sont bons à manger. Les dromadaires à pelage moucheté sont rares pour la même raison; on ne laisse croître que c eux qui ont les extrémités de couleur très claire. Il est certain que cette ^élection a d.ù, dans la suite des temps, faire disparaître des animaux qui auraient, constitué des races qualifiables. Peut-être même certains dromadaires comme le chameau-léopard, que les auteurs anciens ont distingué de la girafe et dont le pelage était zébré, a-t-il diparu de cette façon.
Les dromadaires employés par les Arabes peuvent être classés en deux groupes. Les uns sont des bêtes de selle, qui servent pour le voyage et que l’on charge peu. Les Hecljins ou chameaux de pèlerins, moins rapides, moins entraînés que les Méharis , ont une allure moyenne de trente à quarante kilomètres par jour. Les meilleurs peuvent aller du Caire à Alexandrie, c’est-à-dire franchir une distance d’environ vingt-cinq milles en douze heures, d’une seule traite. Ordinairement, ils marchent pendant seize heures par jour, un repos est laissé vers midi.
Les dromadaires du second groupe sont des animaux de charge et de trait, capables de porter en moyenne cent cinquante kilos. On peut les charger davantage pour un court trajet. Leur valeur marchande est de beaucoup inférieure à celle des Hecljins. Tandis que ces derniers se payent de deux cent cinquante à quatre cents francs, les autres ne valent que cent ou cent cinquante francs.
Le caractère de ces animaux s’assouplit par l’éducation ; timides, en général, stupides, avec des accès de colère qui les rendent dangereux, ils prennent, dans les villes, l'habitude d’une plus complète obéissance que lorsqu’ils sont seulement au service des caravanes, et perdent la fâcheuse habitude de se servir des canines qu’ils portent aussi bien à la mâchoire supérieure qu'à la mâchoire inférieure. La distribution de ces canines est spéciale aux Camélidés. Les traits généraux de l’organisation sont les mêmes chez les chameaux de Bactriane et chez les dromadaires. L’un est plus spécialement groupé en Asie, l’autre plus spécialement en Afrique. Les uns et les autres se rencontrent dans les régions limitrophes de ces deux continents, et si on compare les animaux de la région nord-orientale à ceux de la zone intertropicale, on est tenté de considérer le dromadaire d’Afrique comme un type dégénéré du Camelidé d’Asie. Les chameaux qui, de l’Asie tempérée, viennent à Smyrne en caravanes, qui arrivent de la vallée de l’Euphrate par Alep, de l’Arménie par Asium- Kara-Husar, de l’Asie centrale par Diarbekir sont des animaux de grande taille, plus forts et plus robustes que ceux de la Syrie et de l’Algérie. Au lieu de présenter
un pelage ras et usé, ils portent de longs poils soyeux. On pourrait objecter que l’on a coutume en Afrique de passer à la flamme le corps du dromadaire, de l’enduire de graisse et d’huile rance pour éloigner les mouches, et de lui donner ainsi un aspect désagréable, mais l’aspect n’est guère plus séduisant quand ces pratiques sont négligées.
Si l’on admet la parenté des deux variétés, la discussion reste ouverte sur un autre point. Les importations ont-elles été faites de l’Afrique vers l’Orient, ou bien le chameau d’Asie a-t-il peuplé d'une descendance modifiée la région intertropicale de l’Occident ’ La question, qui paraît simple au premier abord, ne laisse pas que d’être embarrassante si l’on tient compte non seulement des documents historiques, mais encore des restes paléontologiques actuellement découverts.
Les importations dont l’archéologie et l’histoire ancienne offrent des témoignages peuvent avoir été précédées de mouvements en sens inverses et, tel territoire qui au début des époques historiques était inhabitable pour les Chameaux, avait pu être plus anciennement couvert de ces mêmes animaux, de telle sorte que l’on ne peut prouver l’introduction de l’espèce Chameau en Afrique, on constatant que les habitants du Nord-Est africain ne connaissaient pas le dromadaire au commencement de l’ère vulgaire.
Si on tient compte de l'antiquité du peuple Hébreu, de la connaissance qu’il avait du Chameau, on aura cependant le droit de penser que les Hébreux ont pu amener l’animal de l’Asie en Egypte. Les Hébreux connaissaient le Chameau sous le nom de Gamel, qui désigne aussi la lettre G de l’alphabet hébraïque analogue au gamma des Grecs. Les Gamarantes ne possédaient en fait de ruminant domestique employé aux travaux agricoles d’autre bête de somme que le bœuf, les figures de leurs monuments l’attestent.
Il faut aussi remarquer que nulle part en Afrique on ne trouve de Chameaux sauvages qui pourraient être rencontrés si l’espèce était indigène. Au contraire, dans les hauts plateaux de l’Asie centrale, s’il faut en croire l'explorateur Pjewalski, on trouverait des animaux à l’état sauvage sur les bords du lac Lob-noor. Enfin les restes fossiles du Camelus Sivalensis, que l’on doit, dans l’état actuel de nos connaissances, considérer comme le plus ancien représentant du type bactrien, ont été trouvés dans les hauteurs de Sivalick dans l’ Himalaya. Il était plus grand que les individus actuels de l’espèce Camelus bactrianus.
Il semble d’après les considérations que la thèse de la migration de l’Asie en Afrique soit la plus soutenable, mais d’autres objections plus sérieuses peuvent être faites et nous obligent à reconnaître que de nouvelles découvertes pourraient modifier ces vues. L’Amérique en effet ne possède pas actuellement de Chameaux indigènes, quelques individus importés y vivent comme nous l’avons dit, et cependant l’examen des couches géologiques prouve que les camélidés ont habité le nouveau monde. Le Pliocène américain donne les restes d’un Protocamelus, d’un Homocamelus, en même temps que ceux d’animaux voisins des Lamas ou des tiirales. Les pampas de l’Amérique du Sud ont fourni des vestiges de Camélidés à long cou. D’où sont venus < es . . -ame¬
ndes, quelle parenté ont-ils avec le Chameau et le Dromadaire du Jardin d’acclimatation de Paris, avec ceux qui voyagent au Maroc, avec ceux qui vivent en Chine?
Nous attendrons encore un peu pour répondre à ces questions, et cette patience sera sage.
Remy Saint-Loup.