LE MOUTON DOMESTIQUE
Lorsqu’on cherche à établir la liste des races de moutons actuellement existantes, on court grand risque d’en oublier quelques-unes. Les races formées par les éleveurs sont extrêmement nombreuses, chacun veut avoir la sienne, et cela lors même que les caractères zoologiques n’élèvent même pas les animaux au rang des variétés.
Les principales races cependant diffèrent notablement les unes des autres. Si les moutons sont devenus, les uns des animaux charnus et gras montés sur des pattes grêles et courtes, comme par exemple ceux de race Charmoise, si d’autres comme la brebis belge des Polders sont chargés d'une laine fine et soyeuse, abondante au point de leur donner l’aspect d’un jouet d'enfant, c’est sous l’influence de causes que nous allons passer en revue .
Certaines modifications de la disposition et des proportions relatives, soit dans la charpente squelettique, soit dans la musculature soit enfin dans la forme générale du corps et dans l’aspect de la toison, méritent d’être observées comme tous les phénomènes biologiques, surtout quand elles ont pour résultat la créali n d’animaux monstrueux par rapport à l’espèce type, normaux au
contraire dans leur race qui se propage identique à ellemême.
Les causes des difformités, et nous employons ce terme dans son acception large, ces causes ne sont pas attribuables uniquement à l’intervention de l’éleveur. Il est admis que les échantillons des différentes races ont été obtenus par sélection, par croisements, ou par des procédés mixtes comprenant à la fois l’une et l’autre méthode; en fait, d’autres influences entrent en jeu et nous en parlerons après avoir exposé ce qu’il faut entendre par sélection et par croisement.
On fait de la sélection, lorsqu’on choisit, parmi un groupe quelconque d’animaux de même espèce, ceux qui présentent les caractères que l’on veut reproduire chez leurs descendants, en choisissant ensuite parmi les descendants ceux chez qui les caractères préférés sont le plus nettement accentués et ainsi de suite dans chaque génération. L’expérience a montré que l’on parvient ainsi à obtenir au bout d’un certain temps un ou plusieurs couples d’animaux dont les caractères acquis se transmettent indéfiniment aux descendants.
Par ce procédé on réussit à fixer, c’est le terme consacré, telle particularité individuelle à l’origine, qui devient à la fin le privilège de la race.
La matière animale vivante est donc jusqu’à un certain point plastique entre les mains de l’homme, qui pourra modeler des formes très diverses, mais à la condition de ne diriger ses essais dans une même suite d’expériences, que vers un but unique très défini.
Daubenton, le berger de Fiance, comme on l’a appelé, avait fait de nombreux efforts pour enseigner et pour vulgariser l’usage de cette méthode qui a rendu au point de vue pratique de très sérieux services. On doit aussi à Daubenton d’avoir fait expérimenter la méthode du croisement sinon pour la première fois, du moins avec le plus de suite.
On forme une race par croisement en introduisant dans un troupeau des béliers ou des brebis appartenant à une race étrangère meilleure et dont les produits avec la race indigène seront à leur tour améliorés soit par sélection soit par de nouveaux mélanges avec la race étrangère.
Nous ne discuterons pas ici les avantages de l’une ou de l’autre méthode, nous bornant à noter quelques faits signalés par divers observateurs et qui rentrent dans le cadre non seulement de l’économie agricole mais aussi de la zoologie générale.
Si l’on considère que par la seule sélection des éleveurs anglais sont arrivés à augmenter d’un tiers le poids de la chair sur leurs moutons, que d’autres éleveurs ont pu augmenter la longueur de la laine jusqu’à obtenir des laines de vingt-deux pouces de long sur des brebis dont les arrières-grand’mères avaient des laines de trois pouces, on se demandera s’il existe une limite à l’étendue des accroissements divers que l’on pourrait imposer à une race d’animaux.
Cette limite nous est marquée par ce que nous sommes habitués à appeler la fixité de l’espèce. Il nous manque, pour franchir cette barrière, le temps qui est nécessaire à toutes les évolutions naturelles et aussi le pouvoir de modifier profondément les conditions de milieu.
Ces conditions de milieu sont loin d’être négligeables; la transformation obtenue par l’éleveur est puissamment actionnée et dirigée par ces causes qui entravent ou favorisent l’action de l’homme.
La nature du sol et de ses produits, le degré d’humidité et la température du climat sont d’un effet constant qui impose des caractères à la race. Si des conditions climatériques nouvelles sont peu éloignées des conditions habituelles, l’organisme peut s’assouplir au nouveau régime et le résultat de l’adaptation est souvent le changement d’aspect des organes; si au contraire l’effort d’adaptation exigé dépasse la plasticité organique, l’animal meurt ou cesse de se reproduire.
Ceci permet de comprendre comment les perfectionnements par sélection sont moins aléatoires et donnent des résultats plus fixes que le croisement qui suppose . l’acclimatation. Les difficultés et les bénéfices de cette acclimatation ont, dans le cas spécial, été mis en évidence par les essais d’importation des moutons mérinos qui, d’une part ont perdu de leurs qualités dans certaines régions et d’autre part ont acquis, surtout en certains points de la France et de la Saxe, une laine plus fine que celle qu’ils avaient en Espagne.
Des faits d’un autre ordre présentent de l’intérêt. Dans les croisements, les caractères transmis aux descendants ne sont pas les mêmes si les moutons importés sont mâles ou femelles. L’influence du bélier est prédominante pour les modifications de la toison, de l’ossature et de la musculature des parties antérieures du corps ; l’influence de la brebis se fait sentir sur la taille des produits et sur les dimensions relatives de la région postérieure du corps.
Le choix des béliers a donc été fait avec le plus grand soin lorsqu’il s’est agi d’obtenir des laines capables de rivaliser avec celles qui étaient importées de Perse. La toison se compose de deux sortes de poils, les uns constituent le jarre, les autres la laine proprement dite. Il fallait diminuer la proportion du jarre et augmenter la finesse de la laine.
La prédominance de la laine et la délicatesse des filaments ont pu, chez certaines races, devenir telles, qu'il a suffi d’un kilogramme de cette laine pour fournir de vingt-cinq à trente mille mètres de fil. On cite même un exemple où une livre de laine a fourni trente-huit lieues de 111. Sans doute ce mouton-là était croisé de vers-àsoie.
La classification méthodique non seulement des races de moutons mais encore des espèces actuellement connues n’a pas été faite jusqu’ici. Pour les races, comme nous l’avons dit, le dénombrement donne un chiffre si élevé qu’il faut renoncer à les distinguer toutes si l’on ne veut entreprendre l’étude de l’arbre généalogique de chaque troupeau. Les archives manquent sur quelques points et c’est fort, heureux. En admettant que l’on dégage de ce chaos une vingtaine de races à peu près nettes, on arriverait à chercher les ancêtres de nos moutons dans trois directions et le problème ne s’arrêterait pas là. Le mérinos a certainement une grande part de responsabilité dans l’état actuel de la population ovine en France. Il est entré dans nos bergeries à maintes reprises. Daubenton l’avait amené à Montbard où il ne resta pas inactif. Louis XVI lui fit à Rambouillet une place où il demeure pensionnaire de l’Etat. Plus tard encore des traités avec l’Espagne assurèrent la propagation de cette race d’élite.
Ceci admis il faut démêler l'origine des mérinos. On prétend que les Romains amenèrent ces moutons en Espagne ; il est assez curieux de remarquer, à ce propos, que dès qu’une question se perd dans l’antiquité, les
Romains sauvent la situation, jusqu’au jour où un archéologue ouvre un tombeau. Si l’archéologue n’ouvre rien, c’est, un géologue qui dans les mâchoires d’un ours de l’âge de pierre trouvera le tibia du mouton demandé. Laissons les mérinos; le sang des béliers anglais s’est mêlé à celui de nos moutons ; •l’enquèle doit se diriger sur l'origine des Suffoltlc, des Dishloy, des New-Kent; les difficultés sont les mêmes.
Il reste enfin à chercher dans le pays même ; le triage n’est pas facile encore. D’autres importations ont été faites ; les Hollandais ont embarqué des moujtons sur les côtes de la Nouvelle-Guinée et nous en avons reçu sous les noms de Ovis longipes, Moutons du Texel, Moutons de race Flandrine. La vieille, race indigène, celle des peuples pasteurs qui vivaient avant l’histoire sur notre sol de France, a enterré son secret assez profondément; elle a eu l’extrême délicatesse de laisser, à la surface du sol, une descendance qui fournit, aujourd’hui comme alors, cette pièce anatomique désignée vulgairement sous le nom de gigot de mouton. Ce document nous reste, c’est une consolation rëlative pour cetix qui voudraient mieux connaître l’aïeul premier de la race ovine.
Remy Saint-Loup.
Suites à la Flore de France