‹ Le Naturaliste (volume 2)Chapitre 53 sur 240 · L'HIVER DE 1891 ET LES MERLES · texte numérisé non relu

L'HIVER DE 1891 ET LES MERLES

Vers la fin de décembre 1890, la neige couvrait la terre depuis trois semaines : elle était peu épaisse, mais sa longue durée et la rigueur de la température avaient déjà suffi pour affamer le peuple ailé des oiseaux. De la fenêtre de ma chambre où j’étais retenu par la maladie, j’aperçois dans mon jardin deux Merles qu’attirent les fruits rouges , tranchant sur la blancheur de la neige, d’un superbe sorbier des oiseaux, planté à l’extrémité du jardin, sur le bord de la rue. Les malheureux Merles n'ont pas longtemps fréquenté l’arbre, que l’un d’eux, ou peut-être tous les deux, tombent frappés d’un coup de feu tiré par quelque voisin dont ils ont attiré le regard et en même temps excité la convoitise. Deux jours après, deux autres Merles reparurent et furent se régaler des sorbes qui les avaient attirés. Je fis alors prévenir mes voisins d’avoir à s’abstenir de tirer sur les Merles qui fréquentaient mon jardin, que je les prenais sous ma protection, et que je n’hésiterais pas à faire punir ceux qui contreviendraient, en les tuant, à la loi sut la police de la chasse. Pour être plus sur que mes Merles ne seraient pas dérangés, je fis cueillir des sorbes, que je fis placet dans une autre partie du jardin sur un arbre où se posaient les Merles avant de se rendre sur le sorbier et qui se trouvait à une quarantaine de mètres d’une des fenêtres de ma chambre. Je me créais ainsi un petit observatoire, qui allait me permettre de diminuer l’ennui de ma réclusion forcée. Une demiheure après les Merles savouraient les sorbes que je leur avais fait préparer. Le lendemain matin quatre Merles prenaient part au festin : deux pies même traversent le jardin, mais ne s’approchent pas. Je fais renouveler la provision des sorbes et quelques instants après les convives étaient au nombre de six. Il se produisit alors une chose que je n’avais pas prévue : tant il est vrai que cher, les Merles, comme cher, les hommes, la paix ne peut durer longtemps dans les sociétés. L’un des Merles, qui me parait un peu plus gros que les autres, prétend s’arroger le droit exclusif à la pitance que j’ai fait disposer pour tous. Dès qu’un autre s’approche, soit sur l’arbre, soit à terre où j’en ai fait répandre, des sorbes convoitées, il s’élance, soit à pied, soit au vol, le bec tendu en avant et menaçant, témoignant par

à pied, soit au vol, poursuivi par le de celui-ci quelque autre Merle s’apmais avant qu’il ait eu le

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cherchent

à intervenir ensemble, pour mettre ce trouble-fête à la raison. Lassés d’attendre leur tour, quelques-uns vont visiter le sorbier lui-méme, mais dérangés sans doute par les passants de la rue, ils reviennent presque aussitôt, tâcher de prendre leur part des sorbes placées à leur intention. Ce manège dura ainsi jusque vers 4 h. 40 minutes du soir. La nuit alors étant venue, les Merles furent se coucher dans les lierres et sapins du voisinage. Il est probable que chacun d’eux avait fini par trouver moyen de dîner, car il ne restait presque plus de sorbes .

Le lendemain, 8 janvier, vers huit heures du matin, les Merles sont à leur poste d’observation : je leur fais placer des sorbes non seulement aux mêmes endroits que les jours précédents, mais aussi dans une corbeille de rosiers placée à une vingtaine de mètres de ma fenêtre : ces sorbes sont disposées tant sur les arbustes qu’à terre autour de la corbeille. Toute la journée je vois les Merles aller et venir ramassant de çà, de là quelque grain, mais s’éloignant vivement dès qu’ils me voient à ma fenêtre : comme ils sont très rapprochés de moi, ilsvoient très bien ce qui se passe dans ma chambre, ils s’enfuient s’ils me voient soulever le rideau, ou si celui-ci est soulevé, dès que je m’approche trop de la fenêtre. La nourriture leur ayant été dispensée généreusement, je ne les vois plus guère se poursuivre comme hier : il y a bien encore quelques velléités de querelles, mais elles ne s’accentuent pas. Comme ils ont pu probablement se régaler plus facilement qu’hier, ils se retirent plus tôt ; à quatre heures et quelques minutes, je n’en vois plus, des sept ou huit qui ont fréquenté le jardin pendant la journée.

Les choses se passent de même pendant les jours suivants, mais, pour venir dans le jardin, les Merles font probablement quelques stations sur les arbres du voisinage et attirent l’attention de quelque chasseur en quête d’un gibier quelconque. J’entends en effet quelques coups de feu, et le 10 janvier on ramasse dans le jardin un pauvre Merle mourant blessé d’un coup de fusil et qui expire peu après. Le pauvre oiseau est d’une maigreur affreuse : il aurait fait sans doute un triste plat, rien qui vaille. Mais le chasseur est comme le pêcheur de la fable, tout fait nombre : rien qui vaille, eh bien! soit.

Merle, mon bel ami, qui faites le prêcheur,

Vous irez dans la poêle.

L’estomac du Merle était vide, peut-être n’avait-il pas eu le temps d’arriver jusqu’aux provisions de sorbes !

Et voilà comment les oiseaux disparaissent à la grande joie de nos ennemis les Insectes nuisibles, qui, eux, croissent et multiplient.

Cependant les Merles continuent à venir chercher leur nourriture et même à se familiariser quelque peu : ce même jour, il y en a, en même temps, sept perchés au soleil sur l’arblv : deux sont pressés côte à côte comme pour se réchauffer mutuellement : le thermomètre marque 6°5 au- dessous de zéro à l'ombre.

Mais voici bien une autre fête : un oiseau de proie apparaît à son tour, que la faim en ces lieux attirait. Il s’élance sur un Merle au vol, qui s’approchait de la corbeille de rosiers ; ma présence le sauve. Le forban m’aperçoit à ma fenêtre et fait volte-face. Chose singulière, je ne le revis plus, ni ce jour ni plus tard. C’était le jour aux surprises : dans l’après-midi, un vol de sept ou huit Ramiers s’abat au fond du jardin, sur un plan de choux de Bruxelles gelés, qu’ils livrent néanmoins consciencieusement au pillage. Enfin deux ou trois oiseaux gris, un peu plus gros que les Merles, se mêlent à eux pour manger les sorbes ; mais ils sont encore plus méfiants et je ne les vois pas d’assez près pour les déterminer : je crois que ce sont des grosses Grives, que l’on connaît dans le pays sous le nom de Tias-tias, en raison du cri qu’elles font entendre en volant : la Draine ou la Litorne.

Ces oiseaux ne viennent que pendant deux ou trois jours : le 12 janvier je ne les vois plus : mais j’ai eu en même temps dix Merles, pâturant dans la corbeille de rosiers : ils restent en partie jusqu’à cinq heures du soir. Comme il s’est établi entre eux quelques luttes, il est probable que quelques-uns n’ont pu trouver leur part qu’après le départ des plus forts ou des plus hargneux.

Le 14, dans la matinée, j'entends deux ou trois coups de feu dans le voisinage : aussi les Merles sont moins nombreux. La neige a recommencé à tomber, elle est bien plus épaisse : j’en profite, pour tenter do familiariser encore plus les Merles qui restent. Je fais balayer la neige tout près de ma fenêtre, qui est au rez-de-chaussée, et je fais répandre les sorbes jusqu’à un mètre du mur. Bien qu’il en reste dans la corbeille de rosiers,

j’ai le plaisir de voir les oiseaux s’approcher jusqu’à deux mètres de moi. En tenant mon rideau fermé je peux les observer sans qu’ils s'envolent ; je parviens même à le soulever un peu sans les trop effrayer : néanmoins, leur queue est animée d’un mouvement fréquent et saccadé, l’oeil est constamment au guet, et après chaque coup de bec donné sur les sorbes, un coup d’œil aussi est lancé dans ma direction.

Le 17, je ne vois plus que trois ou quatre Merles et parmi eux, un qui donne la chasse aux autres et veut les empêcher de manger : la scène des premiers jours se renouvelle, et de même chacun est successivement chassé, sans opposer de résistance : et chose remarquable sept ou huit Pinsons, et une Linotte, attirés par du chènevis que j’ai fait mêler aux sorbes, ne sont nullement inquiétés, et s’en vont sautillant et picorant sans que les Merles paraissent les apercevoir. Le froid est devenu très vif, 22°5 au-dessous de zéro et la neige continue à tomber : les Merles enflent leurs plumes et se soutiennent ainsi plus facilement sur la neige, dans laquelle leurs pattes pénètrent tout entières. J’observe alors une singulière manœuvre de ces oiseaux. Les sorbes sont sans doute un peu gelées et difficiles à détacher de la neige durcie. Le Merle alors s’élance le bec tendu en avant ainsi que les pattes et frappe de tout son poids le grain qu’il s’agit de conquérir et le mouvement se répète fréquent et renouvelé presque à chaque seconde. La récolte semble plus difficile à faire, je vois souvent la sorbe tomber du bec de l’oiseau : le froid est excessif, 22°5 au-dessous de zéro pendant la nuit, et peut-être il fait perdre aux pauvres oiseaux leur adresse habituelle ; ils paraissent se tenir avec peine sur leurs pattes. Leur nombre n’est plus que quatre. Comment ont-ils été réduits ainsi ? Probablement quelques-uns ont été tués; peut-être quelques-uns sont-ils aussi morts de froid du de faim. On vient de me rapporter qu’on a trouvé sur la route doux Corbeaux morts au pied d’un arbre, serrés l'un contre l’autre. Peut-être aussi l’oiseau de proie, que cependant je n’ai plus revu, est-il parvenu à en prendre.

Quoi qu’il en soit, les quatre survivants continuent à venir jusqu’au dégel ramasser les sorbes et restent jusqu’à cinq heures du soir chaque jour et sont là dès le matin.

Enfin, la température se détend un peu et le 21 janvier le dégel commence : la neige a recouvert les sorbes, mais les Merles savent les trouver en la grattant avec leur bec et leurs pattes. Le 22, le dégel s’accentue, la terre commence à apparaître par places : je continue à faire répandre des sorbes et du chènevis, que trois ou quatre Merles et six ou sept Pinsons, viennent encore ramasser pendant quelques jours. Le 25, il no reste que très peu de neige dans les endroits où elle s’était accumulée, les oiseaux reparaissent encore par instants dans les endroits où ils ont trouvé la nourriture dans les rudes jours d’épreuve par où ils viennent de passer : ils paraissent trouver déjà quelque chose dans les bosquets où ils se tiennent une partie du jour. Le 27, je vois voltiger quelques moucherons et des tipules au soleil. Enfin, le 28, je n’aperçois plus de Merles au jardin : ils ont sans doute repris leurs habitudes et ils trouvent à se nourrir loin des hommes, dont ils ont appris à redouter le voisinage.

Le 10 février le thermomètre est descendu à 10 degrés. Deux Merles reviennent visiter la corbeille de rosiers, mais n’y trouvant pas de table servie, ils s’éloignent. J’y fais replacer quelques sorbes ; mais ils ne reviennent pas. Le 17 février encore grand froid, le matin j’aperçois encore deux Merles : je n’en ai plus vu depuis.

E. Pissot.

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