LES NARCISSES
« Narcisse, fleur blanche et quelquefois jaune qui croit dans les jardins. Il a la feuille semblable au porreau, quoyque plus menue et plus étroite de beaucoup. » Ainsi
s'appelait ainsi et qui se noya estant amoureux de luymême et voulant embrasser son image qu’il voyoît dans l’eau ».
Le Narcisse est une de nos premières plantes du printemps; elle est restée aussi l’une des plus populaires. Le carreau des Halles en regorge dès les premiers
s’exprime messire Antoine Furetière, de l’Académie Françoise, en l’an de grâce 1690. Nous ne nous appesantirons pas sur les malheurs de ce pauvre Narcisse qui donna son nom à la plante dont nous allons parler. Ovide et ses Métamorphoses sont là pour nous conter par le menu, les aventures de « ce beau garçon qui LE NATURALISTE, Paris, 46, rue du Bac.
beaux jours. Les promeneurs qui hantent les bocages classiques de Vincennes, de Robinson, de Clamart, etc,, ne sauraient rentrer à Paris sans un énorme bouquet de ces fleurs jaunes du faux Narcisse qui se mêlent agréa-, blement aux hampes azurées de la jacinthe des bois.
En quelques points de la France, c’est le Narcisse des
poètes qui agrémente de ses jolies fleurs blanches, aux couronnes safranées, les vignes et les friches des coteaux. Dans les prairies du Midi, les Narcisses abondent ; ce sont les A. biflorus, Tazetta, Bülbocodium, etc., qui se confondent souvent en nombreux hybrides où le botaniste a bien de la peine à discerner les liens de parenté.
Depuis longtemps déjà, les jardins se sont enrichis de ces messagères du printemps. Et pourtant il en a été d’elles comme de tout ici-bas ; la mode s’en est mêlée et ce n’est plus que dans les vieux parterres, dans les Jardins de curés ou d’apothicaires, qu’on a quelque chance de les rencontrer. Là encore les Narcisses à fleurs simples ou doubles apparaissent en grosses touffes abondamment fleuries et tranchent par leur éclat sur la terre encore nue.
Les Anglais, amateurs de plantes à oignons, se sont livrés, alors qu’on la délaissait à peu près partout, à la culture de ces charmantes plantes. Ils ont su obtenir par le croisement, par des semis habilement faits, de superbes variétés que nous n’avons pas encore adoptées. Ce sont pourtant de bien belles plantes que ces formés de Narcissus incompardbilis que nous admirons chaque année, aux premiers jours de février, aux expositions du concours général du Palais de l’Industrie. La maison Vilmorin a su comprendre quelle précieuse ressource il y avait là pour l’ornementation. Mais, aurait-elle prêché dans le désert? il ne semble pas que le vent soit aux Narcisses.
Et même sans avoir besoin de recourir aux produits de la culture anglaise, ne pourrions-nous pas accorder une meilleure part dans nos préférences horticoles à quelques espèces qui ne demandent qu’à fleurir sans exiger beaucoup de soins? le Narcissus Bulbocodium est du nombre de ces plantes que nous devrions compter parmi les privilégiées des premiers beaux jours. 11 brillerait certainement au premier rang parmi les végétaux d’appartement et par l’éclat de son coloris et par la longue durée de ses fleurs.
La description en est facile à faire : fleurs en entonnoir, d’un beau jaune d’or, avec une couronne en cloche plus longue que le tube ; hampe florale cylindrique haute de 13 à 20 centimètres terminée par une seule fleur. Les feuilles sont grêles , junciformes, plus longues que les fleurs. Les bulbés de petites dimensions se plantent en septembre-octobre, époque où il convient de séparer les caieux. Sous le climat .le Paris, il est préférable de le cultiver en pots que l’on peut conserver en appartement où il fleurit dès la fin de mars. Il réussit également fort bien pour la formation des bordures.
La flore française renferme aussi une fort belle espèce de Narcisse qui* doit peut-être à sa rareté de ne pas être plus cultivée. Sur quelques îlots du Morbihan, aux Glenans, qui ne sont que rarement visités, croît le Narcissus reflexus qui y a établi son séjour. Il serait inutile de le rechercher sur quelqu’autre point du globe. Jusqu’ici, du moins, il n’a pas encore été rencontré ailleurs. Il est bien caractérisé par sa fleur terminale, généralement 'solitaire et penchée, blanche légèrement teintée de jaune, à divisions florales réfléchies égalant la couronne. Les feuilles sont plus larges que la hampe, fréquemment retournées ou tortillées, linéaires, un peu canaliculées, marquées à la face supérieure de deux nervures.
Il n’est pas toujours facile d’aller recueillir celle plante sur des ilôts battus des vagues et qu’il n’est pas aisé
d’approcher à toute époque de l’année. Parmi les botanistes qui ont voulu voir, en son lieu natal, une des plus rares espèces de la flore française, il en est qui ont bien failli ne pas revenir de leur pèlerinage. Croirait-on que l’appàt du gain ait pu rejaillir jusque sur le Narcissus reflexus '! On nous affirmé qu’un brave Breton bretonnant, dont la curiosité avait été mise en éveil par les botanistes qui abordaient aux Glenans, a établi une sorte de droit sur la jolie Amarylidée qui croît près de sa demeure, et n’en autorise la récolte qu’à beaux deniers comptants... Malgré cela, on a pu la planter sur quelques points de la côte où elle prospère et il faut espérer que nous la verrons dans les jardins qu’elle contribuera à animer à une époque de l’année où la nature avare n’a encore livré qu’une bien faible partie de ses richesses.
P. Hariot.
L’OCÉANOGRAPHIE
A propos d'un ouvrage publié par M. Thoulef.
L’« Océanographie « ! Voilà un nom que plusieurs personnes n’ont pas entendu souvent prononcer, et qui est celui d’une science dont elles n’ont peut-être jamais vu personne s’occuper. Aussi, je suis persuadé qu’en lisant le titre de l’ouvrage (1) que M. Thoulet vient de faire paraître, bien des gens instruits ont dit : l’Océanographie, qu’est-ce que c’est que cela ?
L’océanographie est la science de l’Océan; c’est l’application à l’étude de la mer des principes de la physique, de la chimie et de la mécanique. L’océanographie, comme le dit M. Thoulet, s’efforce de connaître et d’expliquer la forme du relief sousmarin, la nature, le mode de déposition, l’induration des couches sédimentaires qui s’accumulent dans les profondeurs, la composition chimique des eaux, leurs propriétés physiques diverses, la répartition au sein de leur masse de la chaleur, de la salure, de la densité, des différentes substances gazeuses ou non gazeuses, les courants qui sillonnent la surface de l’Océan, les glaces qui le couvrent dans certaines régions. On voit, d’après cette définition, que l’océanographie, qu’il ne faut pas confondre avec l’hydro graphie, ni avec la géographie physique même restreinte au domaine de la mer, n’appartient pas plus aux sciences naturelles qu’aux sciences physiques. En réalité c’est une science très complexé, qui emprunte à toutes les sciences, y compris les sciences mathématiques, mais qui, réciproquement, est susceptible de îeur rendre service, en particulier à la géologie en lui faisant connaître les lois suivant lesquelles les terrains sédimentaires se sont déposés, à la zoologie en lui fournissant des renseignements précis sur la nature et les variations du milieu dans lequel vivent les animaux marins.
Si le terme « Océanographie » est nouveau pour plusieurs personnes, c’est que cette science est tout à fait actuelle : on peut dire qu’en tant que science indépendante, elle vient de naître. Mais si le terme est inconnu, la chose ne l’est pas, et il n’est pas une personne un peu au courant de la science qui n’ait eu connaissance des expéditions maritimes scientifiques entreprises depuis une vingtaine d’années. Le mot « Océanographie » nous vient de l’étranger et il a déjà été employé depuis quelques années par les savants anglais et allemands. Cela tient à ce que ces études spéciales, négligées par les Français, sont fort en honneur à l’étranger, surtout en Amérique' en’ Allemagne, en Angleterre et dans les pays du nord de l’Europe, qui, par leur position géographique, sont naturellement portés à l’étude des mers polaires. Bien des découvertes ont été faites dans les expéditions scientifiques auxquelles la France a pris part (campagnes du Travailleur et, du Talisman)-, mais comme le fait remarquer JI. Thoulet, il ne suffit pas d’examiner les phénomènes à la mer, il faut encore mesurer et expérimenter le long des côtes dans des observatoires fixes, coordonner tous ces documents et surtout les appuyer par des
(1) Océanographie (Statique), par J. Thoulet, professeur à la Faculté des Sciences do Nancy.
expériences de laboratoire. Aussi les Américains ont-ils fondé le U. -S. Coast and GeodeticSurvey, au service duquel est attaché un vapeur, le Black, dont les observations recueillies à la mer, ainsi que les travaux publiés dans les laboratoires de Washington, sont exécutées dans des Reports annuels; et la IJ. -S. Fish Commission, qui étudie à bord des deux vapeurs Fish Uawk et Albatross les conditions d’existence des animaux propres à l’alimentation. L'Allemagne a fondé à Kiel une Société pour l'étude des mers allemandes, qui étudie les pêcheries, fait des observations océanographiques et a entrepris récemment un grand voyage sur le National; elle a à Hambourg un observatoire maritime. L'Autriche subventionne à Trieste une commission dite de l’ Adriatique : le Danemark possède des stations océanographiques à Christiansoé et à Copenhague. Enfin l'Angleterre possède, près d’Edimbourg, la Scottish marine station, comprenant le laboratoire fixe de Granton, un yacht à vapeur, Médusa, et un laboratoire flottant, VArk. On peut encore signaler la Suisse, qui, malgré sa situation géographique, a rendu de grands services à l’océanographie, grâce aux études très complètes dont ses lacs ont été l’objet. Il est regrettable qu’en France il n’existe aucune station de ce genre, qu’il serait cependant facile d’installer dans un des nombreux laboratoires de zoologie que l’Etat entretient sur le littoral de nos côtes.
11 n’y a donc rien d’étonnant à ce que l’Océanographie soit une science tout à fait nouvelle et encore fort peu connue en France. M. Thoulet est peut-être le seul savant qui s'en occupe, et on peut dire qu’il a fondé l’enseignement de l'océanographie en France, d’abord par ses cours à la Faculté des Sciences de Nancy, puis par les leçons qu’il fait chaque année, à Paris, aux officiers de marine délégués à l'observatoire de Montsouris, . et enfin par le cours qu’il vient d’inaugurer tout récemment à la Faculté des Lettres de Paris. Des séjours nombreux au bord de la mer, une campagne de 6 mois à bord de la frégate la Cloriode autour de Terre-Neuve, des missions en Norwège, en Ecosse et en Suisse, lui ont permis de recueillir une grande quantité do matériaux et de documents qu’il étudie ensuite dans son laboratoire, et qui lui servent de base pour établir des recherches expérimentales. Aussi son enseignement, et le livre qu’il vient d’écrire, ont-ils un caractère tout à fait personnel, très original et presque entièrement neuf. Son Océanographie n’est pas une compilation, mais l’œuvre d’un homme qui a vu et qui a fait; il suffît de la parcourir rapidement pour voir que dans les questions importantes qu’il traite, il n'en est guère à propos desquelles il n’ait pas à rappeler un de scs mémoires ou une de ses observations. Je n’ai pas l’intention de donner ici une analyse détaillée, chapitre par chapitre, du livre de M. Thoulet ; ce n'est pas en copiant la table des matières d'un ouvrage qu’on peut espérer le faire connaître. J’ai indiqué assez nettement ce que je pensais de la science, du livre et de l’auteur, pour que les personnes que de telles questions intéressent soient suffisamment renseignées sur la valeur du traité d’Océanographie. Cependant quelques renseignements sur le contenu de cet ouvrage ne seront peut-être pas inutiles.
Le livre qui vient de paraître est le premier volume d’un ouvrage qui sera complet en 2 volumes. Il comprend la Statique de l’océanographie et il sera suivi prochainement d’un volume traitant de la Dynamique, c'est-à-dire des vagues, des marées, du modelé des côtes, de l'érosion, des dunes, deltas et estuaires, des îles de corail, des courants, etc. Dans le volume déjà publié, la Statique, M. Thoulet étudie la topographie de la mer, la minéralogie et la géologie sous-marines, la chimie et la physique do la mer et enfin les glaces. Avant d’aborder l'étude de chacune de ces branches, qui ont chacune leurs méthodes distinctes, M. Thoulet passe soigneusement en revue les différents instruments propres à chaque méthode. C’est ainsi qu'il nous fait connaître d’une manière très détaillée les différents appareils de sondage sondeurs de faible et de grande profondeur, sondeurs à ligne de chanvre et à fil métallique, bathomètre, etc.) qui servent à établir la forme des bassins océaniques et les reliefs sous-marins ; les instruments qui servent à récolter, conserver, mesurer, trier, analyser, etc. les sédiments et les dépôts sous-marins de toute nature; les appareils destinés à recueillir des échantillons d’eau do mer à différentes profondeurs et les méthodes à employer pour en faire l’analyse ; les thermomètres, les aéromètres, les piezomètres, les polariscopes destinés à faire connaître la température, la pression, la densité, les propriétés optiques de l'eau de mer à différentes profondeurs, etc. Je signalerai aussi un chapitre sur la Biologie de la mer dans lequel M. Thoulet, après avoir décrit
les appareils employés dans la pèche des animaux marins, dragues, chaluts, fauberts, nasses, filets fins, etc., attire l’attention sur l’importance de l’océanographie dans les études ■ zoologiques, et rappelle les variations de la faune suivant les conditions de milieu, les caractères différentiels des faunes littorale, pélagique et de fond, etc. Je mentionne aussi particulièrement les chapitres relatifs à l'étude des sédiments marins, des températures et des glaces : non pas que les autres soient moins intéressants, mais parce qu’ils renferment de nombreuses observations personnelles de l'auteur et résument ses recherches sur ces différentes questions.
Les résultats obtenus par les grandes expéditions maritimes qu'on a effectuées dans ces dernières années nous ont ce serait prématuré de dire montré, — tout au moins fait entrevoir l’importance considérable qu’avait, pour la zoologie marine, l’étude des conditions de milieu dans lesquelles vivent les animaux : température, densité, profondeur, salure, courants, etc., en un mot, des études océanographiques. Les savants étrangers l’ont si bien compris qu’ils ont réclamé, et su obtenir, la création des stations que je citais tout à l'heure, dans lesquelles ils étudient concurremment la zoologie et l'océanographie, et que, dans plusieurs laboratoires de zoologie pure, on n'a garde de négliger les recherches océanographiques. Et de cette association, la science n’est pas seule à profiter, car dans ces stations on fait aussi des recherches pratiques, qui intéressent un grand nombre de personnes, sur les conditions d’existence des poissons, les meilleurs modes d’installation des pêcheries, le repeuplement des côtes épuisées par une pêche intensive, etc.
Il est une autre science qui, plus encore que la zoologie, tirerait grand profit de son association avec l’océanographie : c’est la géologie ; mais je me trompe, ce ne serait pas un profit qui en résulterait, ce serait un rajeunissement, un renouvellement complet. « Je ne saurais admettre, dit avec raison M. Toulet, que le dernier mot de la science de la terre consiste en une carte géologique, et que le jour où la surface du globe tout entière sera représentée sur un dessin peint de diverses couleurs, la géologie aura achevé sa tâche. Des pierres éparses ne sont pas un monument, un catalogue n’est pas de l’histoire. Les phénomènes possèdent leur enchaînement ; chacun d’eux, après avoir été conséquence, devient cause a son tour, nous devons découvrir le lien qui les unit et montrer alors, dans sa majestueuse splendeur, l’admirable tableau de la terre suivant une marche dont la fatalité même fait la grandeur de la science et passant, à travers ses transformations successives, par ce qu’on pourrait nommer les phases de sa vie. Laissant de côté les roches éruptives, l’histoire de la terre est l’histoire de la mer. On prétend étudier l’Océan silurien, devonien, jurassique ou crétacé, l’Océan datant de millions d’années, et l’on ignore les lois de l’Océan actuel ! Connaissons d’abord ce qui est, puis nous nous occuperons de qui a été, et nous rechercherons ensuite à en conclure ce qui sera; procédons du certain à l’incertain, du présent au passé et du passé à l’avenir. Quand l’océanographie nous aura enseigné comment se forment, se distribuent et se déposent les sédiments, quelles actions physiques, chimiques, biologiques s’cûcctuont au fond des eaux, quels motifs imposent leurs cours aux courants marins ; lorsque nous saurons par elle les lois auxquelles obéissent les vagues, les effets de transport des glaces, l’économie des densités ou des températures dans les abîmes, alors nous serons en mesure d’aborder les problèmes du passé avec chance d’en tirer autre chose qu’une énumération ou des hypothèses, peut-être vraies, mais le plus souvent encore dépourvues de sanction. » ...
C’est parce que je suis naturaliste que j’ai insiste sur les relations étroites que présente l’océanographie avec la zoologie et la géologie ; mais en dehors des services qu’elle peut rendre à telle ou telle science, que de questions intéressantes se rattachent à l’étude delà mer! que de problèmes cette étude soulève dont la portée est plus vaste et plus générale, et combien d’autres viendront ensuite que nous ne pouvons pas imaginer actuellement! Car l’océanographie est née d’hier et nous ne pouvons pas encore prévoir quel rang elle prendra parmi les autres sciences; mais à coup sur, elle est appelée à jouer un rôle important. Aussi M. Thoulet aura-t-il eu un grand mérite en écrivant un ouvrage sur une science toute nouvelle, ouvrage tel qu’il n’en existait pas encore un seul écrit en français sur ce sujet, et beaucoup plus complet, et surtout plus original, que les quelques ouvrages étrangers qui traitent des mêmes questions. 11 a comblé ainsi une grosse lacune, et il a rendu service aux savants qui poursuivent le même but que lui
6t aux élèves, qu’avec sa foi ardente en sa science favorite, il ne manquera pas d’entraîner avec lui.
HISTOIRE DES ACARIMS DES TMÉTAÜX