JUILLET
Si, par sa forme, notre oiseau se rapproche assez du Psittacus Meyri (1), du Psittacule du pays de Taran (2) et autres individus semblables, la variété de ses teintes et leur distribution seraient moins caractéristiques. Les espèces du genre pionus, vivant en Abyssinie et au pays des Somalis, offrent en effet moins de diversité dans leur coloration, ayant, pour la plupart, le ventre rougeâtre ou jaune orange. L'image de Beni-Hassan n’est donc l'effigie réelle d'aucune des espèces que nous venons de mentionner, mais elle peut, en tous cas, être l'interprétation capricieuse de l’une d'elles; c’est ce que nous allons examiner.
Joignant à une certaine intelligence la faculté d'imiter la parole humaine, possédant en outre les facultés et les passions du Singe, les Perroquets sont appelés des Singes ailés. Comme le Singe, cet oiseau est prudent, faux, rusé, colère etgarde la mémoire des mauvais traitements: mais, ainsi que le Singe, on peut l’instruire et le rendre obéissant,
Les livres sacrés de l'Inde nous le montrent, en outre, recevant de la part des Brahmines un culte spécial. Le nom de Çuka ou de Perroquet yest donné au fils de Krishna, quand il lit le Mahabharâta aux monstres ; Kama, le dieu de l’amour, avait pour monture un Perroquet; aussi est-ce cet oiseau qui, dans les contes Hindous, révèle les secrets des amants. Dans une élégie boudhiste, le Çuka n’aspire qu'à mourir en voyant se dessécher l'arbre Açoka qui, toujours, lui servit de refage (3j.
Quelques-unes de ces croyances, relatives au Perroquet, s’infiltrèrent peu à peu dans l’ancienne Grèce et nous en retrouvons l'écho dans Elien (4).
Il semble donc qu'un oiseau si précieux et doué de facultés extraordinaires eût dû produire, sur un peuple superstitieux comme les anciens Égyptiens, une impression profonde. Or tandis que le Singe a joué un si grand rôle dans l'Égypte ancienne, non seulement on ne rencontre rien de semblable pour le Perroquet, mais nous ne possédons de cet oiseau qu'une seule image et encore n'est-elle accompagnée d'aucune légende susceptible de faire connaitre son nom égyptien.
Un fait aussi étrange nous amène à rechercher si l'espèce connue des anciens habitants de la vallée du Nil, tout en possédant de brillantes couleurs, n’aurait pas été privée de la plupart des facultés propres à cet oiseau.
Parmi les pionus réunissant ces conditions, la PER- RUCHE A TÊTE ROUGE, vulgairement connue sous le nom de Moineau de Guinée(5), nous semble la mieux indiquée pour servir de type.Abondamment répandue dans tous les climats méridionaux de l’ancien continent, on la rencontre en Éthiopie, aux Indes orientales et à Java aussi bien
(1) Psirracus Meyenr. Crelzschmar dans Rüppell, Allas zu der Reise im nôrdlichen Afrika, Tab. 11 (1826).
(2) Boumor Samr-Hirare. Hist. nat. des Prroquels, 3° vol, (suppl.) pour faire suite aux 2 volumes de Levaillant. La Psittacule du pays de Taran ou d’Abyssinie, pl. 99 (1837-1838).
(3) De GuBERNATIS. Mythologie zoologique, vol. IT, chap. xr. page 336 et suiv. (Ed. franc., 1874.)
(4) De Natura Animalium, Lib. XIII, 18.
(5) G. Enwarps. Glanures d’hist. nal., t.T, pl. 237, La petite Perruche à tête rouge ou le Moineau de Guinée (1758). — Bur- FON, pl. Eulum, n° 60. — Bousor SainT-Hicarre. Hist. nat. des Perroquets, 3° vol. (suppl.) pour faire suite aux 2 volumes de LEvaizLanT, Psillacule à léle rouge ou Moineau de Guinée, n° 90 (1837-1838).
qu’en Guinée. Cette petite Perruche: mesure 45 centimètres de longueur totale et a tout le corps d'un vert émeraude; le bec, le front et la gorge sont rouges, une belle teinte outremer s’enlève au bord de l’aile et sur le croupion ; la queue, très courte, est ornée de trois bandes transversales, l'une rouge, l’autre noire, la troisième verte et formant bordure. Ces diverses colorations se retrouvant dans l’image de Beni-Hassan, on peut, je crois, considérer celle-ci comme une interprétation fantaisiste du Moineau de Guinée, à moins toutefois qu’elle n’ait été exécutée de souvenir (1). Non seulement ce psittacidé n'imite pas la parole humaine, sa voix n'étant qu'un petit gazouillement, mais par ses déprédations il est un véritable fléau pour les régions qu'il habite et l’objet d'une chasse sans merci. Ces considérations expliqueraient suffisamment le manque d'enthousiasme des anciens Égyptiens pour un semblable oiseau et le silence des monuments à son sujet.
Peut-être encore faut-il voir dans notre figure l'unique reproduction d’une espèce à jamais éteinte dont le dessous des ailes était, comme dans le Charmosyna subphloga de la Nouvelle-Guinée, ornée de bandes multicolores.
Quoi qu'il en soit, le Perroquet qu'on ne rencontre aujourd’hui dans L'Afrique orientale qu'à partir du 15° de gré de latitude Nord, remontait donc, sous le moyen-empire, jusqu’au 28e degré. On objectera, sans doute, que notre oiseau put, à titre de curiosité, être importé de l'Éthiopie avec tant d’autres animaux figurés sur les parois des syringes; mais alors nous le trouverions domestiqué et jouant, auprès de quelque personnage égyptien, un rôle analogue à celui du Singe, du Chacal, du Chien, du Chat ou de la Gazelle. Loin d’en être ainsi, nous le voyons, au contraire, mêlé à divers oiseaux sauvages et, avec eux, prenant ses ébats en pleine liberté.
Une autre raison permet, en outre, d'affirmer qu'aux, temps pharaoniques l’ère de dispersion du Perroquet s'étendait beaucoup plus haut vers le nord.
On a remarqué, depuis longtemps déjà, que les régions habitées par les singes contiennent également des Perroquets, à tel point qu’on pourrait presque considérer ces animaux comme inséparables (2). Or, dans la même syringe, la paroi opposée faisant face à notre image est ornée d'un figuier envahi par des Babouins (3), quadrumanes forts abondants jadis en Égypte et d’où ils ont entièrement disparu. ;
A ces considérations vient s'ajouter encore un témoignage historique. Suivant Pline (4), des explorateurs, envoyés par Néron à l'intérieur de l’Afrique,ont rapporté que de Syène, située sur le Z%e degré de latitude Nord, à Méroé, placée au 17°, on comptait 873.000 pas dont 443.000 jusqu’à Tergedum, localité à partir de laquelle l'expédition vit des Perroquets et un peu plus loin des Singes. Tergedum n'étant pas à moitié chemin entre Syène et Méroé, on peut conclure que les émissaires de
(1) Le manque de précision dans la structure du bec, phénomène peu fréquent sur les images égyptiennes, où les formes sont généralement bien observées, et la distribution arbitraire des couleurs, non seulement rendent fort vraisemblable cette dernière hypothèse, mais permettraient de croire que, déjà, sous le moyen-empire, cet oiseau commençait à devenir rare dans la contrée et n’y était pas très connu.
(2) Breu. La vie des anümaux illustrée. Les Oiseaux, t. T, p-. 6. (Ed. française.)
(3) Læpsius, Denkmaeler, Abth., II, pl. 127. Beni-Hassan, XIIe dynastie, Grab.2, Westseite B. à
(4) Hist. nat., VI, 35, 6.
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Néron rencontrèrent des Perroquets entre le 20° et le 21° degré.
Ainsi donc, depuis le moyen-empire jusqu'au 1° siècle de notre ère, c’est-à-dire au cours d’une période d'environ 2.500 ans (1), ces oiseaux auraient émigré de 7 degrés vers le Sud. Comme aujourd’hui on ne les rencontre qu’à partir du 15e degré, ils ont, depuis Néron, soit en moins de 2.000 ans, reculé de 6 degrés; d’après cela, leur marche rétrograde se serait effectuée dans une proportion presque constante durant 4.500 ans.
On ne peut fixer l’époque à laquelle les Perroquets commencèrent à être apprivoisés. Venant de l'Inde, ils parurent pour la première fois en Grèce au temps d’Alexandre-le-Grand. Aristote en fait mention, mais ne semble pas les avoir vus. « L'oiseau de l'Inde qu’on appelle le Perroquet, écrit-il, et dont on dit qu'il a la langue de l’homme, est un de ces oiseaux (imitateurs). On ne peut le faire taire quand il a bu du vin (2). » Par sa gentillesse et la facilité avec laquelle ilimite la parole, le Perroqnet fut vivement recherché des Romains comme un oiseau de luxe. « O sénateurs! O Rome malheureuse! Quel augure pour toi! s’écrie le rigide Caton, à quel temps sommes-nous arrivés de voir les femmes nourrir les chiens sur leurs genoux et les hommes porter sur le poing des Perroquets. » Somptueusement entretenus, ils saluaient les empereurs et prononçaient les paroles qu'on leur avait apprises (3). Les artistes, maintes fois,se sont plu à représenter leur forme et leur plumage. Une peinture de Pompéi nous montre un Perroquet attelé à un char minuscule gravement conduit par un criquet pèlerin (fig. 2).
PHippolyte-Boussac del.
Fig. 2. — Peinture de Pompei.
C’est également de l'Inde, où il portait le nom de sittace (4), que Rome tirait les Perroquets. Cette espèce avait, selon Pline, tout le plumage vert et seulement un collier rouge; description d’après laquelle on a reconnu la GRANDE PERRUCHE A COLLIER (5). Il en était encore ainsi au temps de Pausanias (6). Par la suite, on importa sans doute, des Perroquets d'Afrique; ils devinrent alors tellement communs, qu'on les servait dans les festins. Héliogabale ne croyait pouvoir servir à ses hôtes de: mets plus délicats que des têtes de Perroquets.
(1) Il est bien entendu que ce chiffre n’est qu'approximatif: il serait peut-être plus exact de dire de 2‘500 à 2.400 ans.
(2) Aristote. Hist des anim., VIII, 14, $ 12.
(3) Puine. Hisl. nat., X, 58, 1.
(4) Prune. Hist. nat., X, 58, 1. D'où est venu le grec citramoc, Virraxos et le latin Psittacus. :
(5) Psillacus Alexandr. Lath. Cette perruche, la plus anciennement connue en Europe, était originaire de l'Inde et de l’ile de Ceylan. C'est l’image de .cet oiseau que représente la peinture de Pompéi, corroborant ainsi la description de Pline,
(6) Pausanras. .Corinthe, XXVIII.
Nous trouvons l'intervention de l’un de ces oiseaux mélée à l’histoire byzantine. Faussement accusé de conspiration contre son père, Léon, fils de Basile Ier (4), dut à un Perroquet de recouvrer sa liberté et ses droits au trône de Byzance. Jeté dans un cachot sans avoir été entendu, il dressa un Perroquet, lui apprit à parler et le fit porter daus une salle du palais où l’empereur présidait un banquet d’apparat. À peine introduit, récitant la lecon qu'on lui avait apprise, l’oiseau se mit à crier : « Léon, mon cher Léon. » En entendant ce nom que, sous les peines les plus sévères, Basile avait défendu de prononcer en sa présence, tous les assistants furent frappés de stupeur. Mais l’un des convives, ami du jeune prince, osant intervenir en sa faveur, demanda à ce qu'il füt interrogé et admis à se défendre. Mandé sur-le-champ, Léon /2) n’eut point de peine à se justifier et à confondre son accusateur, lequel fut à jamais banni du territoire de l'empire (3).
Le Perroquet a joué un rôle considérable dans la découverte de l'Amérique. Cédant aux instances du commandant de la caravelle Pinta, Martin Alonzo, qui, vers le soir, avait vu une nüuée de Perroquets voler vers le Sud-Ouest, à la recherche d’une terre pour y passer la nuit, Colomb navigua dans cette direction et c'est ce changement qui, le 12 octobre 1492, amena la découverte de l'ile Guanahani (4). « Elle possédait de l’eau, des arbres, des plantes aussi, mais on n'y aperçut point d’autres animaux que des Perroquets. » Le lendemain et jours suivants, les indigènes ne cessèrent d’affluer chez les explorateurs, avec des Perroquets, du coton et des paillettes d'or, pour en faire l'échange contre des sonnettes, des fragments de poteries et autres objets sans valeur apportés dans les caravelles espagnoles (5).
Malgré de nombreux défauts, les Perroquets sont, de nos jours, assez recherchés, pour la délicatesse de leur chair, la beauté de leur plumage et surtout à cause de leur ramage qui en fait de très amusants compagnons.
P. HIPPOLYTE-BOUSSAC