LA FEMELLE
Ainsi que je l’ai dit au début de ce travail, la femelle du Phosphène est extrêmement rare et je n'ai, pour ma part, jamais pu réussir à en trouver un seul exemplaire.
Celle dont je donne ici la figure (voir fig. 2) fait |
partie de la collection Fairmaire qui est actuellement au Muséum d'Histoire Naturelle de Paris. Elle est la seule que j’aie pu voir en nature et, par une chance très appréciable, elle a été bien préparée et ne s'est ni déformée ni télescopée, ainsi que cela arrive presque toujours aux femelles de Lampyrides.
Mulsant a très certainement vu en nature la femelle du Phosphænus hemipterus, puisque, ainsi que nous l’avons signalé précédemment, il a relevé les quelques inexactitudes de la description de Müller ; toutefois il ne dit pas s’il
Fig. 2 — on en a eu un ou plusieurs spécimens nus remipterus e= S melle). entre les mains.
Quant à Müller, qui est le premier qui ait décrit cette femelle, il raconte lui-même combien il eut de peine à se la procurer : « Déjà depuis trois années, à la fin du mois de mai 1800, le premier exemplaire de ce Coléoptère (1) m’avaitété apporté parun tâcheron qui l’avait trouvé dans un champ planté de pommes de terre. Son attention avait été attirée par la singulière structure de ce petit animal. Si étranger que je fusse également moi-même à l'aspect de cet insecte.je le reconnus cependant rapidement pour une espèce de Lampyre etje le trouvai clairement décrit dans le Système de Fabricius sous le nom de L. hemiptera. — Je cherchai aussitôt avec beaucoup de soin dans le même champ, lequel est exposé du côté du soleil de notre Glanthals et consiste en terre glaiseuse, et je trouvai encore plusieurs exemplaires qui couraient cà et là sur la terre; mais il n’y avait absolument que des mâles, tout comme le premier exemplaire qui m'avait été apporté. — Enfin, après de longues recherches, je fus cependant assez heureux pour trouver la femelle de cette espèce, mais une seule... En l'été 1802, je me donnai toutes sortes de peines pour découvrir encore quelques femelles, et dans ce but je visitai très souvent le lieu de prédilection de cet insecte; je fis ces visites à différentes heures de la journée, en particulier pendant la chaleur, mais, malgré les investigations les plus minutieuses je ne pus découvrir aucune
(1) C'est du mâle dont il est ici question.
autre femelle, et c’est ainsi que jusqu'à ce jour j'ai vu toujours déçu mon espoir de rencontrer peut-être un couple à l’état de copulation. »
J’ignore si le regretté M. Fairmaire avait pris lui-même la femelle de Phosphène que je figure ici ou si elle lui avait été donnée, mais Lucas, qui s'était également occupé de ce Lampyride, n'avait pas réussi pour sa part à s'en procurer la femelle. Voici de quelle façon il raconte son insuccès : « Ayant fait, dit-il, vers le milieu d'août 1887, l’autopsie de plusieurs Bufo calamita, espèce assez commune dans les environs de Huppain (Calvados), j'examinai l'estomac de ces Batraciens et trouvai que cet organe contenait un assez grand nombre d'insectes. Je distinguai dans le magna... des élytres courtes, un peu atténuées, arrondies et déhiscentes à leur extrémité, ainsi qu'une portion de tête à laquelle restait encore une antenne, et, dans ces débris j’ai reconnu le Phosphænus hemipterus de Geoffroy.
Pensant rencontrer cet insecte dans la localité où j'avais rencontré le Bufo calamita, je l’explorai avec soin, et, avant le coucher. du soleil, j'avais capturé quatre individus ©” de ce malacoderme, que je pris errant sur une muraille. Je constatai que l’on peut augmenter, en les excitant, leurs propriétés lumineuses qui sont ordinairement très faibles, et que la lumière qu'ils émettent provient de deux points phosphorescents situés sur le pénultième segment abdominal.
La femelle de ce Coléoptère, que je n'ai pas rencontrée malgré toutes les recherches que j'ai faites, a été décrite par Müller, in Illiger, Magaz., t. II, p. 175, qui a publié sur ce sexe des observations intéressantes. »
Bien que la figure que je donne ici de la très curieuse femelle de ce Lampyride se suffise à elle-même, il me semble, en raison de la très grande rareté de cet insecte, et de la difficulté de se procurer l'ouvrage d’Illiger, qu'il est utile, à titre documentaire, de traduire ici, dans son entier, la description originale de Müller :
« La femelle, dit-il, est longue de 4 lignes environ, « large d’une ligne un quart, légèrement rétrécie en « avant, complètement aptère, ce qui veut dire sans « aucune espèce de trace d’élytres ou d’ailes (1). Sa cou- « leur est d’un brun noir; seuls les antennes, les jambes « et les deux derniers arceaux du corps sont jaunâtres. « La tête et les yeux sont à peu près comme chez le « mâle; les antennes, par contre, sont remarquablement « différentes. Indépendamment de leur couleur jaunâtre, « elles se distinguent aussi par leur longueur moindre, à « ce point qu’elles sont à peine aussi longues que le pro- « thorax considéré isolément et que leurs articles, tout « en ayant la plus grande analogie de structure avec les « antennes du mâle, sont cependant proportionnelle- « ment beaucoup plus courts, plus étroits et plus briève- « ment soudés les uns aux autres.
« Le prothorax a dans son ensemble la même confor- « mation que celui du mâle; toutefois il est tant soit peu « plus large et plus court où plus arrondi en avant, de « telle sorte qu’il représente davantage un demi-cercle. « Les bords latéraux sont aussi moins relevés et les « angles postérieurs ne sont pas aussi pointus. Le res- « tant du corps se compose de dix arceaux, dont les
(1) Nous avons prévenu dans le cours de ce travail qu'il y a là une inexactitude très justement relevée par Mulsant. Notre figure indique précisément la différence d'aspect de tésumentation qui existe entre les élytres et le restant du corps,
« bords sont légèrement épaissis et dont les angles laté- « raux postérieurs sont arrondis, et ne sont pas angu- « leux comme chez le mâle.
« Le premier arceau après le prothorax, qui est celui « où les élytres prennent leur point de départ chez le « mâle, est ici entièrement étroit et indivis, et possède « uniquement, au milieu de son bord postérieur, une « petite saillie en forme de coin, tronquée en arrière, « laquelle semble indiquer que c’est là que l’écusson « devrait prendre naissance.
« Le milieu de la partie dorsale présente, à partir du « troisième arceau, une ligne légèrement saillante qui « s'arrête au dernier arceau, c’est-à-dire à celui qui fait « suite au onzième. Les jambes sont construites exacte- « ment comme chez le mâle; seulement elles sont plus « fines et aussi plus courtes. Les bandes et les tarses « sont jaunâtres. »
L'on sait que les œufs du Lampyris noctiluca sont phosphorescents; il est donc vraisemblable que ceux du Phosphène le sont aussi ; cependant je ne saurais l’affirmer car je n'ai pas eu l’occasion de m'en rendre compte par moi-même et je n'ai pu trouver aucune donnée à ce sujet.
L'on ne possède pas davantage d'indications sur ce qui a trait à l’accouplement du Phosphène.
Les résultats d'une observation publiée à cet égard dans la faune gallo-rhénane de M. Fauvel (page 85) ont été en effet rectifiés ultérieurement de la facon suivante :
« La femelle que nous avons mentionnée (supra, p. 85, obs. 2) comme ayant été observée in copula, n’était qu’un petit exemplaire de L. noctiluca. Ce fait d’accouplement entre deux espèces appartenant à des genres différents est intéressant à noter. » (Cf. Ern. Oliv., Essai 41.)
On connaît d’ailleurs d’autres cas d’accouplements ou
re
de tentatives d’accouplements entre des insectes d'espèces ou même de genres différents. C’est ainsi que dans le Bulletin de la Soc. Ent. du 28 sept. 1887, page CLVI, Lucas a signalé l’accouplement d'un mâle de Gnorimus avec une femelle de Cetonia aurata.
Pour en revenir à notre Phosphène, il reste également à découvrir les conditions dans lesquelles s'effectue sa nymphose.
Le hasard seul ou mieux encore les chances d'une éducation suivie pourraient documenter à ce sujet. L'éducation de la larve, en effet, ne doit pas être très difficile à mener à bonne fin, car l'épaisseur et la nature très coriacée de ses téguments semblent indiquer un animal fort résistant; d'autre part, malgré sa rareté habituelle, cette larve parait se trouver parfois en nombre. Müller rapporte, en effet, que pendant l’automne de l’année 1802, alors que les pommes de terre ont été déterrées, il trouva sur le sol, à la racine des plants de cette solanée, une quantité de larves du Phosph. hemipterus, qui parfois étaient en masse les unes sur les autres et qui semblaient déjà parvenues au terme de leur croissance.
Louis PLANET.