LE JARDIN DE L'ENTOMOLORINTE
Depuis le commencement du printemps jusqu'à la fin de l’automne, armé de mon filet et muni d’un flacon de chasse, je fais chaque jour de beau temps et même de temps passable, de préférence le matin entre huit et dix heures, car ce sont les moments les plus favorables, ce que j'appelle le tour entomologique de monjardin.
J'inspecte plus ou moins rapidement la plupart des plantes, la surface de leurs feuilles, leurs fleurs, j’examine l'écorce des troncs d’arbres et ne néglige pas les murailles exposées au soleil.
Il est rare que je ne capture pas quelque chose; tantôt une bonne espèce manquant à mes collections, tantôt plusieurs individus destinés à compléter une série insuffisamment représentée, tantôt un échantillon devant remplacer un spécimen trop vieux et défraichi. Ce qu’on arrive ainsi à récolter en fait de Lépidoptères, de Coléoptères, de Diptères et d'Hyménoptères sur un terrain dont tous les détails vous sont familiers est réellement extraordinaire.
En lisant ces lignes, un lecteur se dira peut-être : mais il est donc bien vaste le jardin de ce monsieur, une espèce de parc!
Pas du tout, c’est un très modeste jardin mesurant un peu moins de huit cents mètres carrés ; il a l’avantage de toucher au nord et au sud à deux jardins de superficies analogues et le désavantage d’être entouré à l’est et à l'ouest par des maisons.
Un second lecteur que mes affirmations laisse sceptique haussera les épaules en disant : moi aussi, je jouis d’un jardin, bien cultivé, je vous prie de le croire, mais j'ai beau m'y promener, je n'y trouve guère d'insectes
intéressants ; je n’y vois, hélas! que:des espèces parasites contre lesquels il me faut lutter constamment, pucerons des rosiers, chenilles communes dévastatrices, etc.
Avec sa permission, allons voir le jardin dont ce second lecteur est si fier; nous aurons tout de suite l'explication du désaccord : des pelouses bien tondues encadrent de belles corbeilles de fleurs aux couleurs éclatantes auxquelles des massifs d’arbustes toujours verts forment un fond bien approprié, les murs disparaissent sous un revêtement de rosiers grimpants et de clématites aux grandes fleurs bleues ou pourpres. Ensemble réellement très réussi au point de vue décoratif, pitoyable et absurde au point de vue entomologique.
Quelles sont en effet les plantes qui constituent la florule de ce jardin? De beaux rosiers, mais dont les fleurs doubles ne sont pas visitées par les insectes, des Pelargonium zonale (vulgairement Géranium rouge) que les insectes dédaignent, des Begonia bulbifera (vulgairement Bégonia tubéreux) à peu près dans le même cas, des Lis blancs normalement sans visiteurs ailés, des Celosia cristata (vulgairement Crête de coq), des Hydrangea hortensia à fleurs stériles groupées en boules (Rose du Japon ou Hortensia des jardiniers), des Clématites exotiques, Clematis lanuginosa var. Jackmanni et autres tout aussi négligées, etc., etc.
Pas d'arbres fruitiers ; fi donc, on n'est pas paysan! Les arbustes sont des Lauriers-cerises, Prunus laurocerasus, des Lauriers de Portugal, Prunus lusitanica, des Fusains du Japon, Evonymus japonicus, tous végétaux à belles feuilles luisantes, mais qui ne fleurissent presque jamais chez nous. Les arbres sont quelques Conifères et pour faire contraste par son feuillage blanc, l'Erable panaché, Negundo fraxinifolium, qui, s’il fleurit, présente le phénomène de l’auto-fécondation. J'en passe.
Il semble que ce jardin, comme bien d'autres analogues, ait été disposé pour que les insectes n’y viennent pas, ou pour démontrer l'exactitude de la thèse que je soutiens depuis longtemps, que ce ne sont pas les couleurs des fleurs qui attirent les insectes vers ces organes.
Certes l’entomologiste peut,et je le fais aussi pour le coup d'œil, planter les espèces énumérées ci-dessus, mais s'il veut que son terrain lui fournisse d’amples récoltes d'insectes, il doit y cultiver, en outre, en quantité, des végétaux entomophiles, surtout des représentants des quatre grandes familles des Labiées, des Scrophulariacées, des Ombellifères et des Composées. Il doit éviter de céder à la mode en n’élevant que des plantes d’horticulteurs etne doit pas dédaigner les végétaux sauvages indigènes qui, dans un sol bien fumé, deviennent souvent très beaux, acquérant une plus forte taille et des fleurs plus grandes. Enfin il lui faut proscrire les variétés horticoles à fleurs doubles.
Les diverses espèces seront, autant que possible, représentées non par un ou deux pieds isolés, mais par de grosses touffes offrant par conséquent des surfaces attractives sérieuses.
Voici, à titre d'exemple bon à imiter, la liste abrégée des principaux végétaux entomophiles indigènes ou étrangers dont la floraison se succède dans mon jardin aux diverses saisons. J'y ai ajouté, pour mieux préciser, les noms des familles botaniques, les noms vulgaires et l'indication sommaire des insectes visiteurs les plus habituels.
J'ai laïssé de côté nombre de curiosités cultivées en :
vue de recherches personnelles et qu'il n’est pas donné à tout le monde de posséder.
Cette liste n’a pas été écrite d'imagination; elle est l’expression de faits réels et pour la dresser j'ai parcouru mon minuscule domaine le crayon à la main.
Les noms des plantes attirant le plus d'insectes sont imprimés en caractères gras.