LES POISSONS
Sur les Monuments pharaoniques
Si à toutes les époques, les animaux terrestres furent intimement Jiés à l'existence de l’homme, on ne saurait en dire autant des poissons qui, de leur vivant, n’ont jamais rendu aucun service. Leur race et leur séjour nous sont tellement étrangers, si peu semblables aux nôtres, qu'on les croirait issus d’un autre monde. Aussi l'antiquité connut-elle, d’une manière imparfaite, ces habitants des plaines flottantes. Néanmoins leurs formes variées, étincelantes parfois des plus brillantes couleurs, des caractéristiques souvent étranges, s'imposant à l’attention des anciens, ils leur attribuèrent des qualités d'autant plus grandes que leurs mœurs étaient plus mystérieuses.
En Egypte, quoique diverses espèces fussent l’objet d’un culte spécial, le poisson était réputé aliment impur, et son usage formellement interdit aux prêtres. Cette défense trouvait son origine dans une antique légende, d’après laquelleles compagnons de Set s'étant changés en poissons pour fuir le dieu Horus, celui-ci en débarrassa les eaux en les massacrant par des coups sur la nuque (1).
Malgré cette prohibition, les Egyptiens en consom-
et d’autres jaunâtres. Le premier point est petit; le second, plus grand, est plutôt une tache. Entre les nervures 2 et 4, et à la place cù se trouvent deux yeux bien formés chez le type, on voit deuxgroupes d’écailles noires et d’autres jaunâtres.
Environs de Perpignan (Pyr.-Orientales) décrit,sur une © unique que j'ai recueillie, volant avec le type, et que je suis très heureux de dédier à notre collègue M.le Dr Louis Monod, de Paris.
Mecoceras nitocris cr., v. albimacula n. var. — Conforme au type, mais dans la cellule des ailes inférieures, au lieu de deux petits points blancs entourés de carminé,
FHippolyte-Beussac del
Fig. 1. — Préparation des Poissons d’après Prine d’Avennes,.
maient une quantité prodigieuse, quelques-uns d’entre eux même ne vivaient que de poissons, ils les vidaient, les faisaient sécher au soleil et les mangeaïent quand ils étaient secs (2). Une sculpture de Sakkarahnous montre ce genre de préparation (fig. 1).
(4) Liv. des Morts, chap. cxxxiv, lig. 2.
(2) Héropore, liv. Il, 92.
La pêche du lac Mœæris rapportait au trésor royal un talent par jour, revenu que le pharaon donnait à sa femme pour ses parfums et sa toilette; on y trouvait,diton, vingt-deux genres de poissons, et l’on en prenait une si grande quantité, que les nombreux ouvriers employés à leur salaison pouvaient à peine suffire à ce travail (1).
La grande consommation de poisson dans l'ancienne Egypte est, non seulement attestée par les écrivains grecs, mais la Bible y fait aussi allusion : « Nous nous souvenons des poissons que nous mangions en Egypte pour rien » (2).
Encore aujourd’hui la quantité de poissons que l’on prend sur le Birket-el-Qorn (ancien lac Mæris), est fort grande et approvisionne abondamment les marchés du Fayoum, la qualité en est même supérieure, Comme saveur, à Ceux du Nil.
Le soin qu'ont mis les Egyptiens à reproduire, sur leurs monuments, les types de chaque espèce, maritime ou fluviatile, nous sera d’un grand secours pour l'étude de ces différents individus.
Le Latus. Perca lalus, Geoffroy Saint-Hilaire. — Connu des Européens, qui habitent l'Egypte, sous le nom de Variole du Nil, ce poisson appartient à l’ordre des Acanthoptérygiens et à la famille des Percoïdes. Il est caractérisé par une grosse tête, assez courte, uue mâchoire inférieure projetée en avant, une première dorsale, formée de huitrayons épineux dont le troisième est leplus long; une caudale arrondie et des écailles couvrent tout le corps, excepté la partie antérieure de la tête, laquelle n'offre qu'une peau unie. Sa
Fig. 2. — Le Latus, Sculpture de l’ancien empire.
tonalité générale est d’un blanc d'argent, nuancé de vert glauque sur le dos (3).
Une image de cette Variole nous est offerte par un basrelief de la ve dynastie où, à défaut de coloration, ses particularités essentielles sont traitées avec une rigoureuse exactitude (fig. 2).
(4) Dionore »E Sins, Liv. I, 52. Le talent valait 5.500 francs. (2) Les Nombres, chap. x1, 5.
(3) Georr. Sar-Hiz. Descript. de l'Egypte. Les poissons du
Des diverses espèces de poissons, vivant dans le Nil, c’est ce Percoïde qui atteint la plus grande taille; vers la première cataracte on capture des individus ayant jusqu’à dix pieds de longueur. Paul Lucas déclare en avoir
oussac ciel:
Fig. 3. — Le Lalus, Peinture de Medum, d’après Griffith,
vu pesant jusqu’à trois centslivres (1). D’une extrême voracité, il dépeuple entièrement certaines régions dufleuve. Sa chair savoureuse, ferme et très nutritive, en fait l'un des meilleurs poissons du Nil. Les Arabes le nomment Keren, Keschr ou Keschéré (2), lorsqu'il atteint de fortes dimensions et kemmor quand il estencore toutpetit.
Sonnini, le premier, a reconnu dans la Variole du Nil, le Latos de Strabon et d’Athénée; Geoffroy Saint- Hilaire émet une semblable opinion, et assure qu'aujourd'hui encore, ce poisson porte le nom de Latous dans la haute Egypte (3).
Ilest très abondant, non seulement dans le Nil et le lac du Fayoum, mais aussi dans le Bar Yousouf, le Niger, le Sénégal. À partir des rives de l’Indus, on le rencontre également dans toutes les mers de l’Inde, de l’Archipel malais, de la Chine et de l'Australie (4).
Avec plus de lenteur que les espèces terrestres les] animaux et les plantes aquatiques subissent l'influence du milieuoù ils se trouvent, aussi le Latus des anciens Egyptiens est-il entièrement semblable à celui qu'on rencontre actuellement
Nil, vol. XXIV, p. 276 et suiv., atlas. Hist. nat. I, pl. 9, fig. 1.— Cuvier et VALENcIENNES. Hist. nat. des pois... t. IT, p. 65 et suiv. (1828). — Lacérène, His. nat des pois.,t. IV, p.277. Le Centropome nilotique.
(1) Pauz Lucas. Voyage, t. IT, p.. 242 (1720)
(2) Ce mot signifie écaillede poisson, c’est peut-être la raison pour laquelle on l’a appliqué à la variole, dont le corps se convre d’écailles jusqu’à la caudale.
(3) Voyage dans la haute el basse Egypte, vol. II, p. 299. — G. Sainr-Hiz. Des. de l'Eg., vol XXIV, p. 279-280.
(4) F. Day. The Fishes of India, vol. I, p. T: lo
atlas, pl. I, fi
(de)
dans le Nil, et ne présente dans sa morphologie, aucune différence.
Une peinture de Medum, nous montre deux pêcheurs portant, attaché à une rame un Latus fort bien caractérisé, mesurant environ 4 m. 50 de longueur; la légende hiéroglyphique, dont il est accompagné, le désigne sous le nom de Khera (1), le combattant (fig. 3). On le capturait alors, ainsi qu'àänotre époque avec de grandes sennes manœuvrées par plusieurs embarcations ; quelquefois des fênes munies de deux harpons servaient à cet usage.
(A suivre.) P. HipPOLYTE-BOUSSAC.
Silhouettes d’Animaux
Le Tigre
Le Tigre pourrait servir de type au groupe des Félins, dont il a la forme gracieuse et la souplesse devenue proverbiale. Les Félins ont tous une tête sphérique et un cou épais. Leurs canines, énormes et pointues, constituent des armes terribles. Les molaires sont très tranchantes. La langue est recouverte de papilles cornées qui en font une véritable râpe. Mais leur arme de chasse la plus utile est certainement leurs griffes puissantes, qui garnissent leurs pattes, aussi bien celles de devant que celles de derrière. Pour ne pas qu’elles s’usent sur le sol pendant la marche, elles sont munies d’un ligament qui les relève à l’état de repos et les ramène vers le haut, entre les poils des phalanges. Ce n’est qu’au moment de s’en servir qu'un muscle les fait abaïsser et alors saillir en avant.
Le Tigre est au moins aussi beau que le Lion. La robe fauve, marquée de zébrures noires, et son ventre blanc sont véritablement superbes. Le mâle est analogue à la femelle : tous deux ressemblent à la Lionne par l’absence de crinière. On ne rencontre le Tigre qu’en Asie, mais sur une étendue dépassant celle de l’Europe. Il se tient presque toujours dans les jungles, c’est-à-dire dans les régions boisées des cours d’eau. Ses rayures s’harmonisent très bien avec les roseaux qui l’entourent. Il rôde presque toute la journée, grimpant ou nageant quand il est besoin. Quand il a faim, il se met en embuscade dans les taillis d’une forêt ou sur les branches d’un arbre et ford sur la victime qui vient à sa portée, lui enfoncçant ses griffes dans la nuque et la mettant bien vite en lambeaux. Tous les Mammifères lui sont bons et il ne dédaigne même pas de s'attaquer aux gros Oiseaux et aux Reptiles. Son audace est sans pareille : il pénètre dans les villages même en plein midi et y enlève les habitants. Il attaque aussi sans vergogne les caravanes les plus nombreuses et les mieux armées. En un clin d'œil, il s'empare de sa proie et l'emporte au loin, quel que soit son poids; on en a vu emporter des chevaux et des buffles entiers. Quand il a goûté à la chair humaine, il ne peut plus se passer de cette nourriture, Très vorace, il mange énormément et engloutit aussi bien les os que la chair, après quoi il tombe de sommeil et reste à digérer pendant une bonne journée. Les Hindous, on le comprend, professent à l'égard du Tigre, une grande horreur, mitigée cependant d’un certain respect pour sa
(4) C'est le même radical que l'arabe Keren.
force. Autrefois, on soumettait les accusés à l’ « épreuve du tigre », c’est-à-dire qu'on les jetait dans une arène peuplée de tigres; si le malheureux en réchappait, ce qui n’arrivait presque jamais, d’ailleurs, il était déclaré innocent. Un grand nombre de personnes se livrent à la chasse au Tigre, les unes par plaisir, les autres par nécessité. Ordinairement on procède par bandes nombreuses : chaque chasseur se place sur un Eléphant, et, derrière lui, un domestique lui passe des armes toutes chargées. Du haut de cette tour, le chasseur peut viser le Tigre tout à son aise, mais s’il le manque l'animal peut fort bien sauter sur lui et alors une lutte terrible s'engage entre les deux adversaires. Des rabatteurs poussent le gibier versles chasseurs, en tirant des coups de fusil, en battant du tambour et surtouten faisant partir de grandes fusées qui leur causent une peur indescriptible. C’est là, en somme, une partie de plaisir, qui revient même fort cher et ne détruit pas beaucoup de gibier. Les chasses isolées sont bien plus fructueuses, mais aussi plus dangereuses. Autant le Tigre est timide devant une réunion d'hommes faisant du bruit, autant il est hardi quand il rencontre un homme isolé ou presque. Il est rare alors qu’on puisse retirer de ses griffes le malheureux qui s'y est laissé prendre, d'autant plus que, généralement, le saisissant par un bras ou par une jambe, ilse sauve au loin avec lui. Si, à ce moment, on vient à tuer l'animal, il ne lâche pas sa proie pour cela, et il faut couper la tête du fauve pour retirer de la gueule le membre de sa victime. Le Tigre est d'autant plus dangereux qu'il glisse sans bruit entre les roseaux et d’un bond fond sur l'homme qu'il a vu; il manque rarement son but et un seul coup desa patte suffit à aplatirle crâne le plus solide,
Le Léopard
Le Léopard se distingue de tous les autres Félins par ses formes élancées et notamment son corps qui paraît plus long qu’il ne l’est en réalité. C’est un chat magnifique atteignant environ un mètre et demi de long, réunissant toutes les qualités de ses congénères, depuis la douceur de sa patte. quand il est bien disposé, jusqu'à sa prudence, son agilité et son audace. Il est difficile d'imaginer une robe plus jolie que la sienne, avec son fond jaune orangé, et ses taches ocellées, noires avec un centre jaunâtre ; on ne peut le voir sans avoir envie de le caresser, envie que l’on réprime d’ailleurs vite quand on voit ses crocs formidables et ses griffes qui, se montrant de temps à autre, sont d'une puissance extraordinaire. On le trouve surtout en Afrique dans les régions boisées, si peu le fussent-elles, par exemple dans les endroits montueux où les forêts peuvent se développer dans les régions élevées. Comme le meilleur des sportsmen, il excelle à toutes sortes de sports. Il fuit avec ane rapidité étonnante, quoique n’ayant pas l'air de se presser, et procédant par bonds si légers qu'il parait à peine toucher le sol. Vient-il à rencontrer un arbre, il y grimpe mieux que ne pourrait le faire le chat le plus habile. Quant aux rivières, elles n’arrêtent nullement sa fougue : il les traverse en nageant comme un poisson, Mais, naturellement, en maintenant sa tête hors de l’eau. Il met toutes ses qualités au service de sa voracité : avec une audace sans pareille, il attaque tous les animaux, quelles que soit leur taille et leur force ; il cherche surtout à se procurer des daims, des antilopes et des brebis. Mais 1l fait aussi la chasse aux singes qu’il poursuit de branches
en branches et passant même d’un bond d’un arbre à un autre. Il pénètre avec effronterie dans les villages et y enlève les bestiaux au nez et à la barbe des indigènes qui le poursuivent sans qu’il paraisse même s’en apercevoir; il tue même les enfants et les emporte. En général, il n’attaque pas l’homme et fuit quand il l’aperçoit et que celui-ci ne paraît pas en vouloir très sérieusement à sa vie. Maïs, par exemple, quand il a été blessé, il ne fait pas bon d'en approcher. Il saute avec fureur à la gorge de son adversaire et l’étrangle,tout en le labourant à coups de griffes, qui, à eux seuls, suffisent à le mettre en danger de mort. On détruit les Léopards avec des armes à feu ou, plus souvent, avec de vastes pièges semblables aux souricières. Quand l’un d’eux est pris, c'est une fête dans le pays, et on se donne souvent le plaisir de le faire dévorer par les chiens après lui avoir attaché les pattes de derrière avec un anneau. Lichtenstein raconte à ce propos un incident qui eut lieu dans ces circonstances : « La plupart des spectateurs venaient de partir pour tout disposer au combat, lorsque, sous un choc plus fort que les autres, l’anneau s’ouvrit et l’animal se précipita avec fureur sur le prévôt du pays, et sur les visiteurs les plus curieux qui se trouvèrent auprès. Dans notre effroi commun, nous primes tous la fuite, et déjà nous entendions le terrible animal haleter derrière nous, lorsque nos propres chiens coururent au devant de lui etle saisirent parles oreilles et la gorge. Le meilleur de ces chiens, qui avait perdu une de ses canines avec la vieillesse, se vit bientôt forcé de lâcher les oreilles et un seul coup de dents que le Léopard lui donna dans la tête, l’étendit mort. En attendant, les autres chiens étaient arrivés; ils le saisirent facilement et deux d’entre eux le mordirent si violemment à la gorge qu’en moins d’un quart d'heure le Léopard étranglé ne donna plus signe de vie. Il s'était défendu jusqu'à la mort et avait blesséavec ses griffes un autre chien, qui mourut le jour suivant. En dépouillant la bête, on reconnut que les muscles du cou et de la nuque étaient broyés ; quant à la peau elle était si coriace et si bien protégée par des poils épais, que les dents des chiens n'avaient pu yfaire le moindre trou. » Pris jeune, il supporte assez bien la captivité.
VICTOR DE CLÈVES