CHAPITRE IV
LE NÉO -MANICHÉISME. — SA NATURE
Nous sommes maintenant en mesure d’aborder ce difficile problème : quelle est précisément la nature du Néo-Manichéisme ?
Les textes qu’on a cités montrent qu’il consiste en une croyance radicale — le dualisme, — laquelle supporte un certain nombre de théories secondaires (1).
Les textes cités montrent encore que le Néo-Manichéisme consiste en un groupement d’églises locales qui dissimulent soigneusement leur existence.
Le présent chapitre a pour objet de préciser la nature de ces doctrines et le caractère de ces églises.
La doctrine manichéenne se présente parfois sous des apparences assez diverses. Je rappelle le schisme rigoriste des Mattarii { 2), et celui que provoqua peut-être l’introduction d’un rite
(1) Cf. supra , p. 6, 24, 36, 44-49. 1° L’Ancien Testament est l’œuvre du Dieu mauvais : 2° la création matérielle est l’œuvre de ce Dieu mauvais ; 3° le mariage et l’usage des viandes sont abominables ; 4° la liberté n’existe pas.
(2) Contra Faustum , V, 5. « Adhuc in rebus humanis est ille Constantius, modo iam frater noster catholicus christianus, qui multos vestrum Romae in domum suam congregaverat propter implenda praecepta Manichaei... Illi qui in eis perdurare voluerunt a vestra societate schisma
MANICHÉISME ET PRISCILLIANISME
infâme dont il a été question plus haut (1). J'insiste sur les différences superficielles et sur les essentielles ressemblances du Priscillianisme et du Néo-Manichéisme.
Entre les deux doctrines on aperçoit d’abord une divergence notable : le Priscillianisme est monothéiste, le Néo-Manichéisme est dualiste ; les Priscillianistes renoncent à voir dans l’Ancien Testament l’œuvre d’un dieu mauvais, ils l’acceptent au même titre que le Nouveau et, en même temps que lui, ils accueillent tous les écrits canoniques de l’Église. Priscillien attaque les Manichéens comme font les Catholiques :
Animaduertentes enim sensum lectae lectionis dicentis : in principio fecit deus caelum et terram, scitote omnia deum fecisse quae facta sunt... Videns ergo futura liaereticorum dogmata et diuersa ingénia disputantum, quod alii amant non factum sed perpetuum fuisse mundum etideo cuius non sit initium futurum semper aeternum, alii sibimetipsi in voluptatibus blandientes, dum omne quod peccant non si bi sed malitiae diaboli uolunt imputare uel saeculi, cum scribtum sit : Efrem ipse... ; sic mundi per haec accusantes naturam, propter quod hoc malum iudicant, nihil in his quae apparent deum fecisse confirmant et corporalibus concupiscentes delectantes facturam corporis sui adsignantes diabolo, putant se nescire quae faciunt et quae in corporibus suis peccant diuinae dispositionis sollicitudine non teneri, cum scribtum sit : corpus... alii Solem et Lunam luminaria ad ministerium hominum constituta aestimantes deos principatibus mundi aelementorum tribuunt potestatem, cum scribtum sit : quid lucidius sole ? et hic deficiet, et alibi: qui aduocat aquam maris..., — sed hii omnes, dilectissimi fratres, ignorantiae tenebris inuoluti dubios euertunt et consentientes ad perditionis suae pericla deducunt (2).
Voici, d’autre part, saint Augustin qui atteste la différence du canon priscillianiste et du canon manichéen :
Manichaei canonicum librum cuius titulus est Aclus Apostoiorum répudiant...; Priscillianistae vero accipiunt omnia et canonica et apocrypha simul (3).
fecerunt, et quia in mattis dormiunt, Mattarii appellantur : a quorum stratis longe dissimiles fuerunt plumae Fausti ». [P. L. 42, 223] Cf. de Moribns Manich. II, 20, P. L. 32, 1376. D’après Yiator, il y aurait eu trois formes, formae , du Manichéisme : orthodoxes, catharistes, mattaires : hcier., 46, P. L. 42, 36.
(1) Voir plus haut p. 7, n.
(2) Priscillien : Tract. Gen., Schepps, 66, 63-64.
(3) Ep. ad Ceretium , P. L., 33, 1035, 1038.
LE NÉO-MANICHÉISME. SA NATURE
Ce qui éclaire l’attitude que, vis-à-vis de Priscillien, garde d’abord saint Jérôme : le De Viris illustribus assure que beaucoup protestent contre le reproche de Gnosticisme qu’on lui lance (1).
Malgré ces faits, 1 étroite parenté du Priscillianisme et du Néo-Manichéisme n’est pas niable.
Priscillien a été mis à mort par Maximus, à Trêves, en 385 (2). Le Priscillianisme semble encore attesté par pseudo-Isidore au milieu du neuvième siècle. Durant ces cinq siècles d’existence probable, le Priscillianisme a pu évoluer ; de ce que la doctrine de Priscillien s'écarte, ou paraît s’écarter (3), de la doctrine
(1) Priscillianus, Abilae episcopus, qui factione Hydacii et Ithacii Treveris a Maximo tyranno caesus est, edidit multa opuscula de quibus ad nos aliqua pervenerunt. Hic usque hodie a nonnullis gnosticae, id est Basilidis et Marci, de quibus Irenaeus scripsit, haereseos accusatur, defendentibus aliis, non ita eum sensisse, ut arguitur [S. Jérôme : de Viris, 121. P. L. 23, 711 A.j. Voir aussi les deux textes suivants :
« Et quia haereseos semel fecimus mentionem, qua Lucinius noster dignae eloquentiae tuba praedicari potest ? Qui, spurcissima per Hispanias Basilidis haeresi saeviente, et instar pestis et morbi totas intra Pyrenaeum et Oceanum vastante provincias, fidei ecclesiasticae tenuit puritatem, nequaquam suscipiens Armagil, Barbelon, Abraxas, Balsamum et ridiculum Leusiboram caeteraque magis portenta quarn nomina, quae ad imperitorum et muliercularum animos concitandos, quasi de hebraïcis fontibus hauriunt, barbaro simplices quosque terrentes sono : ut quod non intelligunt plus mirentur... [S. Jérôme : Epist. 75 ad Theodoram, 3. P. L. 22, 687J [vers 399].
Manichaeus electos suos, quos inter à<pSaç Platonis in caelestibus collocat, dicit omni carere peccato nec, si velint, posse peccare : ad tanta enim eos virtutum culmina transcendisse ut carnis operibus illudant. Priscillianus in Hispania pars Manichaei — de turpitudine cuius te* discipuli diligunt plurimum — verbum perfectionis et scientiae sibi temere vindicantes, soli cum solis clauduntur mulierculis, et illud eis inter coïtum amplexusque decantant :
Tum pater omnipotens fœcundis imbribus aether Conjugis in gremium laetae descendit : et omnes Magnus alit, magno commixtus corpore, fœtus. [Géorgiques, II).
Qui quidem partem habent gnosticae haereseos de Basilidis impietate venientem. Unde et vos asseritis eos, qui absque legis scientia sunt, peccata vitare non posse. Quid loquor de Priscilliano, qui et saeculi gladio et totius orbis auctoritate damnatus est?... In Hispania Agape Helpidium, mulier virum, cæcum cœca duxit in foveam, successoremque qui Priscillianum habuit, Zoroastris magi studiosissimum et ex mago episcopum, cui juncta Galla non gente, sed nomine, germanam hue illucque currentem alterius et vicinae haereseos reliquit heredem. [S. Jérôme : epist. ad. Ctesiphontem , 123, § 3-4. P. L. 22, 1150-1153] [en 415],
(2) Sulpice Severe : Chron., II, 50-51. Halm, p. 103-104.
(3) Deux théories ont été proposées au sujet de Priscillien, depuis que les traités découverts et édités par Schepps ont permis de le mieux connaître. Pour Paret : Priscillianus... Wurzbourg 1891, l’évèque espagnol est
* Pelagium.
LE PRISCILLIANISME PRIMITIF
manichéenne, il ne s'ensuit pas nécessairement que le Priscillianisme du cinquième et du sixième siècle ne soit pas parent du Néo-Manichéisme contemporain.
un réformateur qui n’est pas hérétique ; afin de se venger, le clergé corrompu qu’il attaquait l’a fait passer pour tel. Pour Hilgenfeld : Zeitschrift fur wissentschaftliche Théologie , 35, 1892, p. 1, suivi par Künstle et par Duchesne, H. A. II. 546, Priscillien a professé des théories hérétiques.
La théorie de Parel semble soulever des difficultés plus graves que la théorie de Hilgenfeld ; l’hétérodoxie de Priscillien lui-même paraît certaine : il juge que les Binionites (catholiques) sont hérétiques (Sch.p.5 et49). A. Priscillien tient essentiellement à se servir des apocryphes, parce que, dit-il, la révélation divine n’est pas close [ liber de fuie et apocryphis, Schepps. 44 et p. 32J. La portée révolutionnaire de cette théorie crève les yeux. Chacun reçoit même le droit d’interpréter les textes qu’a rejetés l’Eglise. — B., Les Canones Epistularum Pauli [Schepps. p. 1 10] ne semblent pas moins révolutionnaires, encore qu'ils aient été , dans leur teneur actuelle , révisés par un Catholique : ils préparent une réforme disciplinaire sans doute radicale, et peut-être annonçaient-ils aussi une réforme doctrinale. — C. Le sabellianisme de Priscillien lui-même, ou son pan-christisme comme dit justement Künstle, est rendu très vraisemblable : n, par les prologues dont Chapman a prouvé qu’ils ont Priscillien pour auteur ; 6, par les textes réunis par Hilgenfeld ; c, par les influences lucifériennes qui, je l’imagine (voir infra), ont grandement influé sur la formation du priscillianisme ; d, par celui de ses disciples (voir Pastor). — D. Le dualisme de Priscillien lui-même paraît très vraisemblable : a , l’ascétisme frise toujours, et nécessairement, le dualisme ; 6, textes réunis par Hilgenfeld et aveux de Symposius ; c, dualisme des priscillianistes après Priscillien ; d, témoignage de Sulpice Sévère [ Gnosticorum haeresis. Chron. IL 46. Halm. p. 99) qui est hostile à Ilhace (l’accusateur de saint Martin et l’ennemi des ascètes), qui s’intéresse particulièrement à l’affaire Ithace-Priscillien, et qui est en situation d’être particulièrement bien renseigné de par ses relations en Aquitaine et de par les nombreuses attaches de Priscillien avec l’Aquitaine ; e, témoignage de Philastrius [Gnosticorum et manicheorum particulam... § 56. Marx, p. 45, voir supra p. 66], qui écrit vers 383 à Brescia, qui ignore nécessairement le témoignage de Sulpice Sévère, et que Sulpice S. a sans doute ignoré ; f, témoignage de saint Ambroise, aussi hostile à Itliace que Sulpice Sévère, et qui accuse Priscillien d’hérésie, Ep. 24 Valentiniano, § 12. P. L. 16. 1039. B. (il vise, sans doute, la même hérésie gnostico-manichéenne que son collègue Philastrius); h, témoignages ultérieurs de Jérôme, d’abord favorable à l’ascète, puisqu’il abandonne ; sans doute s’est-il renseigné. — Comment expliquer, alors, les dénégations formelles de Priscillien condamnant formellement le Manichéisme ? a , ses dénégations sont trop intéressées pour n’ètre pas suspectes ; peut-être connaît-il l’édit de Dioclétien de maleficis et manichaeis ou les autres lois impériales (... 381) ; 6, dans une autre circonstance, nous avons une dénégation formelle de Priscillien qui, contredite formellement par Sulpice Sévère (dont le témoignage a le poids que l’on sait), est très suspecte [a-t-il, ou non, été condamné par le concile de Saragosse ; 380? Voir Cirot : Erreur d'historien ou mensonge d'hérétique. Bulletin critique. 1897. 350] ; c. Au témoignage d’Augustin, Priscillien avait deux doctrines, l'une ésotérique, l’autre exotérique ; il ne reculait pas devant le mensonge pour sauver le secret de sa doctrine. « Quaecumque, quae contra eos sunt, in suae peruersitatis sensus aliquando callida et astuta, aliquando ridicula et liebeii expositione peruertunt. Cum
LE N ÉO -MANICHÉISME. SA NATURE
Or, le libellas de Pastor, qu’on a reproduit intégralement, vise formellement la seclam Priscilliani ; et les caractères qu'il lui attribue, la croyance dualiste notamment, coïncident cinec les traits distinctifs du Manichéisme.
Dans sa lettre à Thoribius, saint Léon, après Pastor (1), nous
ipsi alia cum suis sentiant atque inter suos doceant siue discant quae non audent prodere, quoniam reuera nefaria sunt et detestanda, tamen fldem catholicam eis quos timent, praedicant, non quam teneant sed sub qua lateant. Possunt enim aliqui haeretici fortasse immundiores, sed nullus istis fallacia comparatur... ; etiam cum falsa iuratione (mentiuntur). Hi qui eos experti sunt et ipsorum fuerant..., etiam uerba ipsa praecepti huius commémorant : iura, periura, secretum prodere noli. » [Epist. de origine animae, III, 7. P. L. 33, 723]. d , la réalité de cette méthode double et cette théorie de la licéité du mensonge ne peut être rejetée à la légère comme une calomnie inventée par les adversaires : elle s’accorde avec la division des fidèles en deux catégories que recommandent les Canones Pauli, avec l’importance que Priscillien veut formellement faire reconnaître aux apocryphes, avec les traditions religieuses antiques ; la théorie du mensonge pieux, à cette même époque environ, est prônée très explicitement par un des docteurs de l’ascétisme, Cassien [Coll. XVII. 17. P.L. 49. 1069-1072. Voir G. M. B. II. 82]. — Comparer le Priscillianisme avec les mouvements ascétiques de l'Orient qui glissent vers l'hérésie [concile de Gangres; Eustathe ; Code Théodosien. XVI. 7 ; Apotactites, Saccophores, etc...], soit par ignorance, soit par insertion de Manichéens traqués. (Se défier également des témoignages ithaciens et des témoignages priscillianistes.)
La thèse de Paret vient d'être reprise par M. Babut : Priscillien et le Priscillianisme. Paris, 1909. Bien qu’il cherche à prouver l’orthodoxie de Priscillien (surtout par une discussion des textes d’Hilgenfeld qu’il y aurait lieu de revoir), il échappe à M. B. de significatifs aveux [p. 163-166; il note p. 128 que P. supprime le sacerdoce, p. 163, qu’il traite les Catholiques d 'hérétiques. Schepps, p. 110] sur l’hétérodoxie de l’évêque d’Avila. Il me confirme dans mes conclusions. (Il ne me parait pas prouvé que le témoignage de Sulpice Sévère repos e tout entier sur l’Apologie d’Ithace.) Voir encore Puech, dans le Journal des Savants, 1891: H. Leclerq, Y Espagne chrétienne. Paris, 1906, p. 151; P. Dierich : Die Quellen zur Geschichte Priscillians , 1897. Breslau (montre que Sulpice Sévère a utilisé la tradition hydatienne), Loofs : Theol. Lit. 1890, n° 11, et Menendez y Pelayo : Historiée de los Hétérodoxes Espanoles, I, Madrid 1890, p. 98 et 170.
(1) Voir supra p. 24. On croira difficilement que Pastor ait copié saint Léon. Et saint Léon a été documenté, non par Pastor, mais par Thoribius. — Il est certain, d’autre part, qu’il n’y a pas rapport littéraire direct entre Pastor et Thoribius. Les thèses hérétiques qu’ils énumèrent ne sont pas rangées dans le même ordre. J’ajoute que :
A. Cinq thèses seulement sont énoncées en termes semblables : panchristisme [L. T., 1, P., 2, 3, 4] ; âme portion de Dieu [L. T., 5, P., 12] ; condamnation du mariage [L. T., 7, P. 17]; de la résurrection [L. T., 8, P. 11]; fatalisme astrologique [L. T., 11, P. 16].
B. Trois thèses, effectivement les mêmes, sont présentées de façon différente ici et là : émanations divines extérieures à la Trinité [L. T., 2, P. 15] ; dualisme [L. T., 6, P. 1] ; usage des apocryphes [L. T., 15, P. 13].
C. Pastor, seul, insiste sur 9 points : L le monde n’est pas créature de Dieu [1. 10]; 2. trois articles, 2, 3, 4 contre le panchristisme ; 3. le Fils n'a pas pris une âme humaine [5] ; 4. le Christ est innascibilis [6] ; 5. la