LES ORIENTAUX EN OCCIDENT
importante que, le jour de la fête de saint Martin, les chants syriaques font concurrence aux chants latins (1). J’imagine que ces marchands devaient être d'une religiosité très fervente plutôt que d’une orthodoxie très rigide et que plusieurs d’entre eux pouvaient facilement s’agréger aux églises manichéennes, — si, par leur naissance déjà, ils ne leur appartenaient pas.
Ce qui m’amène à la cause dernière de leur persistante vitalité. L’invasion des religions orientales, parmi lesquelles le Christianisme a fait son entrée dans le monde romain, atteignit au troisième siècle de notre ère son maximum d’intensité. Au quatrième siècle, on les aperçoit partout très puissantes encore. Au cinquième et au sixième siècle, elles ont disparu (2). Que sont devenus leurs fidèles? Que sont devenues ces âmes qui trouvaient dans le Mithriacisme, ou dans l’Isisme, ou dans le culte de Cybèle la satisfaction de leurs besoins, l’idéal de leur rêve? Beaucoup sont venues à la grande Église, je l’accorde. Qui sait si beaucoup 11e sont pas venues aussi à l'Église manichéenne ? Entre la doctrine manichéenne et la doctrine mithriaque, j’aperçois une analogie très précise : la communauté d’inspiration dualiste. — Et peut-être ce fait, si grave soit-il, a-t-il moins d’importance que les analogies liturgiques des deux religions. On peut probablement en faire état : les cultes de l’une et de l’autre se sont organisés à la même époque, dans les mêmes régions, peut-être chez les mêmes races, sous l’inspiration de la même doctrine ; le culte du Soleil (3) et des astres devait leur fournir
(1) H. F., VIII, 31. « Cum ad urbem Aurelianensem venisset, erat ea die sollemnitas beati Martini... et bine lingua Syrorum, hinc Latinorum..., in diversis laudibus varie concrepabat, dicens Vivat rex. » [P. L. 71, 449.]
(2) Je ne connais pas de texte attestant le contraire.
(3) Noter que, dans les gestes si suspects de Nérée [12 mai, § 8], le Christ est dépeint sous les traits du Soleil et presque identifié avec lui : « Christum... diadematum décoré auricomum, splendiclum et fulgenlem , corusco caeli potins micantem lamine. Nam cum Sol eins servus probetur et famulus , quanta potest esse pulchritudo domini cum tanta pulchritudo sit servi. » Le soleil semble être conçu comme limage matérielle de Dieu. — Or, l’auteur de Basilide [12 juin, 509, \ 6] attaque ceux qui affirment « solem esse creatorem omnium rerum quia uidetur totum lustrasse orbem ». Et saint Léon se plaint que, le jour de Noël, beaucoup adorent, non pas le Christ, mais le Soleil. « Dilectissimi..., stabiles permanete, ne idem ille tentator cujus jam a vobis dominationcm Christus exclusit, aliquibus vos iterum seducat insidiis et haec ipsci praesentis diei gaudia sucie fallaciae cirte corrumpcit , illudens simplicioribus animis de quorumdam persuasione pestifera , quibus haec dies solemnilatis nestrae non tam de naliuitate Christi quam de novi ut dicunt Solis ortu honorabilis videatur. Quorum corda vastis tenebris obvoluta... trahuntur... stultissimis gentilitatis erroribus... Absit ab animis christia-
LE NÉO-MANICHÉISME. SA NATURE
à toutes deux la matière ou la forme de leurs symboles ; initiations, sacrements et mystères ne devaient pas beaucoup différer de l’une à l'autre. Je crois que la disparition de l’Église mithriaque et des autres Églises orientales a beaucoup contribué à accroître et à affermir les Églises manichéennes.
Et cela nous autorise à revenir pour conclure sur le caractère essentiel de la religion proscrite : ni sa théologie, ni son organisation ne présentaient des contours très rigides. Radicalement extérieure au Christianisme par son principe, elle a montré une merveilleuse aptitude pour se modeler sur les ennemis qu’elle attaquait (1) : peut-être a-t-elle adopté, ici et là, les divers prophètes hérétiques comme autant de manifestations de l’Esprit (2). A l’origine et tout le long de son cours, elle apparaît sous une double forme, l’une franchement dualiste, l’autre à moitié seulement (3). Il est fort probable enfin qu’elle a absorbé toutes les
nis impia superstitio... [Sermon 21 (22), 6. — P. L. 54, 198, P>. G.] De même, dans le sermon 34 (33), je note le passage suivant : « Ecclesiam Dei... perturbare non desinunt (Manichaei)..., ut quos tantorum sacramentorum virtute privaverint, doceartl in sole et lima colere Christum. » [P. L. 54, 248, B. G.] Voiries textes d’Agobard et supra, p. 103. Dans la seconde moitié du cinquième siècle et au début du sixième siècle [Cf. aussi Vit a Eligii. P. L. 87, 528-529], le Soleil est donc toujours l’objet d’un culte, et ce culte déteint , si j’ose ainsi dire, sur le culte catholique. N’est-ce pas la preuve que les croyances mithriaques, païennes, manichéennes fusionnent entre elles, pour former le syncrétisme néo-manichéen ?
Peut-être faut-il ajouter que l'influence de S. Augustin — qui juge si durement la nature humaine — a entretenu une atmosphère favorable au Néo-Manichéisme.
La partie la plus vivante, et peut-être la plus vivifiante du culte manichéen, ce furent sans doute les prières adressées au Soleil et à la Lune, comme aux plus hauts représentants qu’il y eût en notre monde de la Lumière inaccessible et bonne. Le Manichéen priait quatre fois par jour: à midi, un peu avant, un peu après, trois heures après le coucher du Soleil. 11 priait d'abord debout, après s’être lavé ; venaient ensuite douze génuflexions ; nouvelle invocation, debout, à la Lumière. La première prière s’appelle la prière du «Héraut du Salut» (Mani) [Fihrist, dans Flügel, p. 96] : elle semble avoir été modelée sur les hymnes à Mardouk.
(1) Un manuscrit manichéen, écrit en caractères ouigouriques, trouvé à Idiqut-Schahri, raconte le combat de Zrusc burxan contre des démons. Von Le Coq conclut que Zrusc burxan est Zarathoustra, et donc que, dans l’Iran les Manichéens accaparaient le personnage de Zarathoustra, COMME ILS ACCAPARAIENT EN OCCIDENT LE PERSONNAGE DE JÉSUS. Voil*
les Sitzungsberichte de Berlin 2 avril 1908, page 398 (phil.-hist. Classe) : communication du 19 mars.
(2) Mani, Adimante, Montanus, Basilide, Simon, Aldebert, Proclianus, Seleucus... ?
(3) Chez les Cathares, certaines églises croyaient au triomphe final du dieu bon. Ce dualisme atténué dérive-t-il en quelque chose d’un Prisci îlianisme transformé ?