RAISONS DE SA DURÉE
Le secrel dont il se couvrait lui a d’abord amené des recrues et souvent garanti la sécurité. Il aimait, en effet, à s’envelopper d’ombre. Les textes l’attestent, lorsqu'ils parlent des « découvertes » auxquelles on procède et de l’émotion qu elles provoquent ; les textes l’expliquent, puisqu’ils disent les persécutions qu’organisent les Catholiques, les rites infâmes que célèbrent les Manichéens. Ils enseignaient la licéité du mensonge : c’est donc qu’ils comptaient s’en servir. Ils continuaient de se mêler aux Catholiques et participaient au culte ecclésiastique ; afin de les démasquer, Gélase doit donner aux fidèles la communion sous les deux espèces, et le récit que fait Léon au peuple de Rome montre qu’il craint les faux frères (1). Les Priscillianistes se prétendaient orthodoxes, et leur dialectique équivoque ne tendait qu’à allier à des formules catholiques des doctrines manichéennes. Les églises proscrites visaient à donner le change au public ou à se cacher tout à fait. Tactique peu loyale, mais très efficace. Le mystère pique la curiosité et stimule la croyance : celui qu’il allèche vit dans l’attente d’une révélation merveilleuse. Beaucoup d’âmes purent être conduites ainsi à entrer dans l’Eglise de Mani. Le secrel assurait la sécurité, et le mensonge reculait la persécution.
11 est vraisemblable, en outre, que les troubles politiques et sociaux qui paralysaient la force de l’autorité, et la décadence intellectuelle et religieuse qui s’aggravait chaque jour, malgré quelques résistances, du sixième au dixième siècle, ont contribué à sauver les églises proscrites. Les empereurs de circonstance qu’envoyait Constantinople ou qu’élisaient les Barbares avaient de plus pressants soucis que la lutte contre elles ; d’autant que, parfois, leur zèle pour l’orthodoxie était assez mince :
(1) P. L. 54, 689, A: « Icleo... ad Ecclesiam catholicam cum tanta cordis diversitate conveniunt ut et quos possunt suos faciant, et legum severitatem, dum se nostros mentiuntur, effugiant. — Le secret dont les Manichéens s’entourent est réel : en neuf ans, S. Augustin n’a pu assister une seule fois à une communion.
J’ajoute que peut-être le Priscillianisme est-il un reflet — dans le domaine religieux — de la personnalité et de l’autonomie des pays de Galice aux cinquième-sixième siècles. Le Priscillianisme a une couleur proprement galicienne. La personnalité de la Galice est sans doute en rapport avec l'établissement des Suèves et avec la configuration géographique du pays. Noter qu’elle apparaît, ou reparaît, au début du cinquième siècle : les évêques de Bétique et de Carthaginoise conduits par l’évêque Jean s’opposent aux évêques qui ont admis Symposius à la communion. Voir la lettre d’innocent Ier au concile de Tolède Saepe me et nimium [vers 404, Jaffé, 292 ; P. L. 20, 485, 494; Maassen, I, 243; Cacciari, P. L. 55, 1026].
LE NÉO-MANICHÉISME. SA NATURE
le plus énergique d’entre eux, Arithemius [466-/472 1, donne le consulat à un partisan du Paganisme, Severianus, et protège contre le pape Hilaire [461-468] le Macédonien Philothée (1). Les Wisigoths d’Espagne professent l’Arianisme jusqu’à la fin du sixième siècle ; ils n’ont pas dû avoir grand’peine à tolérer le Priscillianisme. Et dans ce pays, à ce moment, les lettres tombées du ciel trouvent du crédit, même auprès d’un évêque ! Si la culture des Chrétiens de ce temps eût été plus forte, si l’empire romain avait retenu dans ces pays la même autorité qu’il y exerçait autrefois, on peut croire que la vie des églises manichéennes eût été dangereusement atteinte (2).
La persistance des églises s’explique encore, comme les faits du même genre, par l’action des causes sociomorphiques : tout individu naît dans un groupe qui l’encadre, et l’enchaîne, et pèse sur lui, et s’impose à lui. La pesée du groupe sur l’enfant qui vient au monde, sur l’homme qui entre en contact avec le groupe, ces deux faits rendent compte de la persistance et de la propagation de la foi proscrite. Je rappelle toujours que le Manichéisme vient d’Orient, que les Manichéens doivent être nombreux parmi les Orientaux, et que les Orientaux constituent une partie influente de la classe des marchands. La puissance de ces marchands orientaux est attestée pour la Gaule à la fin du sixième siècle : à la mort de l’évêque de Paris Ragnemod, ce n’est pas son frère Faramod, c’est un marchand syrien, Eusèbe, qui obtient l’épiscopat, à beaux deniers comptants (3) ; voici un autre marchand syrien, Eufronius, qui apporte à Bordeaux une relique de saint Serge (4) ; la colonie orientale d’Orléans est si
(1) « Gelasius ad episcopos Dardaniae. Sanctae memoriae quoque papa Hilarus Anthemium imperatorem, cum Filotheus Macedonianus eius familiaritate suffultus diuersarum conciliabula noua sectarum in urbem uellet inducere, apud beatum Petrum apostolum palam, ne id fieret, clara uoce eonstrinxit in tantum ut non ea facienda cum interpositione sacramenti idem promitteret imperator. [Gunther, Collectio Aueltana, 390-391.] — Cf. Cantarelli, an. 467, p. 53.
(2) La persécution vandale a peut-être fort affaibli l’Église manichéenne d’Afrique.
(3) Grégoire de Tours : H. F., X, 26. « Ragnemodus... obiit. Cumque germanus eius Faramodus presbyter pro episcopatu ,concurreret, Eusebius quidam negotiator, genere Syrus, datis multis muneribus, in locum ejus subrogatus est. » [P. L. 71, 558, A.] Voir concile Narbonne de 589. Mansi, IX, 1015, 1017.
(4) H. F., Vil, 31. « Proditus ab episcospo Bertchramno Eufronius negotiator... regreditur. Ait ergo episcopus : est hic quidam Syrus, Eufronius nomine, qui de domo sua ecclesiam faciens liujus sancti reliquias collocavit. » [P. L. 71, 435, C.] Voir Bréhier, dans la Byz. Zeit., 1903. 1.