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CHAPITRE V

LA LITTÉRATURE NÉO-MANICHÉENNE L’ÉCRITURE ET LA LÉGENDE NÉO-MANICHÉENNES

Lorsque les Manichéens furent découverts à Rome au temps de saint Léon, la quantité des livres qu’on trouva chez eux frappa l’opinion publique : Prosper d’Aquitaine s’en fait l’écho, j’imagine, quand il parle, non sans quelque stupeur, des magnae moles [codicam] interceplae (1). — Lorsque les Manichéens furent découverts à Rome à l’époque ostrogothique, l’attention fut encore attirée de ce côté : le rédacteur du livre pontifical atteste qu’on brûla à trois reprises les codices des hérétiques (2).

Qu’est-ce que ces livres?

Si l’on met à part quelques traités de théologie (3) et quelques

(1) Cf. supra , p. 2.

(2) Cf. supra , p. 39. Voir dans saint Augustin, Contra Faustum , XIII, 18, P. L. 42,293-294, une autre allusion à l’importance que les Manichéens attachent à leurs livres : « Aut proicite iam libros Manichaei, quibus testibus credidistis lucem pugnasse cum tenebris... Cur adhuc ea quaeritis testimonia librorum... Incendite omnes illas membranas eleganlesque tecturas decoris pellibus exquisitas...

(3) Voir les titres que je relève dans le décret pseudo-damasien [sur lequel cf. infra , p. 165] : liber qui appellatur Fundamentum, liber qui appellatur Thesaurum , liber qui appellatur Nopotis, liber Proverbiorum ab hereticis conscriptus et sancli Xisti nomen praenolalus [P. L. 59, 175-178.]

Ces livres peuvent avoir compris deux séries de textes (comme les ouvrages de Fauste de Milève) : les uns étaient sans doute des traités didactiques, des expositions doctrinales, qui souvent n’avaient rien de chrétien, tels YIIeptalogus,]c\ Theosophia ; les autres étaient des commentaires du texte sacré tel, peut-être, le commentaire des Proverbes attribué à saint Sixte.

On voit, par le liber Proverbiorum ( Xysti ), que ces livres étaient souvent pseudépigraphes. Sur le pseudo-Sixte, voir ce curieux texte :

« Illam autem temeritatem, imo insaniam ejus, quis digno possit explicare sermone, quod librum Xysti Pythagorei, hominis absque Christo

LES ÉCRITURES MANICHÉENNES

hymnes liturgiques (1) dont nous ne connaissons guère que les noms, on peut les répartir en deux classes : les écrits canoniques et les écrits apocryphes ; les uns sonl des éditions de la Bible, les autres des fragments de la Légende que lit l’Église proscrite.

Les uns et les autres, c’est l’évidence, procèdent directement des livres dualistes de l’époque antérieure, christianisés (gnostiques) ou non christianisés (proto-manichéens, mithriaques, etc.).

Il y a eu des éditions priscillianistes et des éditions manichéennes de l’Écriture.

Les Chrétiens voient dans l’Écriture une révélation de Dieu ; les sectes chrétiennes s’appuient donc sur elle : elles y cherchent une justification de leur doctrine et de leur conduite ; et, comme le texte du livre sacré est parfois incertain, elles en fixent la lettre conformément à leurs tendances. On ne voit pas qu’au cinquième

atque ethnici, immutato nomine, Sixti Martyris et romanae ecclesiae episcopi praenotavit (Rufinus) ! in quo iuxta clogma Pythagoricum, qui hominem exaequant Deo et de ejus dicunt esse substantia, multa de perfeclione dicuntur : ut qui volumen philosophi nesciunt sub martyris nomine bibant de aureo calice Babvlonis... » [Jérome à Ctésiphon, § 3. — P. L. 22, 1152. Cf. Gennadius, Script. Eccl. , 17. P. L. 58, 1070.]

Y a-t-il un rapport littéraire entre le Thésaurus et l’écrit de Hegemonios ?

(1) Le plus fameux est le Cantique ci Amour, sur lequel voir saint Augustin, Contra Faustum , XV, 5, P. L. 42, 307 : « Ostende nobis mœchos tuos, Splenditenentem ponderatorem et Atlantem laturarium. Ilium enim dicis capita elementorum tenere mundumque suspendere ; istum autem genu fixo scapulis bajulis subbajulare tantam molem...

Annon recordaris amatorium canticum tuum, ubi describis maximum régnant em Begem, Sceptrigerum perennem, floreis coronis cinctum et facie rutilantem... 6 [308] Invitauit... te doctrina daemoniorum mendaciloquorum ad fîctas domos angelorum ubi fiat aura salubris, et ad campos ubi scatent aromata, cujus arbores et montes, maria et llumina, dulce nectar fluunt per cuncta saecula [Cf. Nérée). Et credidisti et finxisti baec in corde tuo... Cum quaedam talia dicuntur de ineffabili affluent ia spiritualium deliciarum, utique in aenigmate dicuntur... Itane [309] lu facie ad faciem vidisti regnantem Begem Sceptrigerum, floreis coronis cinctum etdeorum agmina, et Splenditenentem magnum, sex vultus et ora ferentem micantemque lumine ; et alterum Begem honoris, angelorum exercitibus circumdatum ; et alterum Adamantem heroam belligerum, dextra liastam tenentem et sinistra clypeum ; et alterum Gloriosum Begem très rotas impellentem ignis aquae et venti ; et maximum Atlantem mundum ferentem humeris et eum genu fixo brachiis utrimque secus fulcientem... ». Sur Adamas, voir Cumont [Mélanges... Havet, 1909, 79]. : il vient des Gnostiques.

LA LITTÉRATURE NEO-MANICHEENNE

ou au sixième siècle le texte biblique ait été à l’abri de ces corrections théologiques. Cassioclore connaît une édition pélagienne des Épîtres de saint Paul, il regrette d’y voir pelagiani errons venena... seminata (1). Pourquoi les Manichéens auraient-ils agi autrement que les Pélagiens?

Le décret pseudo-damasien (2) condamne comme apocryphes les deux textes que voici : Evangelium quem falsavit Lucianus ; Evangelium quem falsavit Eusicius et Lucius. Il s’agit des éditions (plus ou moins retouchées) attribuées à Lucien, ou à Hesychius, ou à un Lucius, d’ailleurs inconnu (3). — Le décret pseudo-damasien signale encore les textes que voici :

Evangelium nomine Mathiae.

Evangelium nomine Pétri.

Evangelium nomine Jacobi minoris.

Evangelium nomine Barnabae.

Evangelium nomine Thomae quibus Manichaei utuntur.

Evangelium nom en Bartholomaei (4)...

Revelatio qui appellatur Pauli.

Revelatio qui appellatur Thomae.

Revelatio qui appellatur Stephani (5).

Ce sont, le fait est clair, des évangiles et apocalypses datant sans doute de l’âge gnostique, qui prétendaient à la même autorité que les Evangiles des Catholiques. Sans doute, le document pseudo-damasien n’attribue aux Manichéens que l’Evangile selon saint Thomas; mais peut-être serait-il téméraire d’interpréter l’absence de cette indication comme la preuve que les Néo-Manichéens usaient seulement du livre où elle se remarque. Sans vouloir trop préciser dès maintenant, on peut dire que les Manichéens prétendaient introduire parmi les évangiles et l’apocalypse canoniques des évangiles et des apocalgpses apocryphes.

Voici, du reste, deux textes qui attestent formellement l’existence d’une Bible manichéenne. Saint Léon écrit à Thoribius :

(1) Div. inst ., 12. — P. L. 70, 1123. Cette édition était attribuée à Gélase ! Cassiodore ne vise explicitement que les commentaires ; il est très vraisemblable que le texte même avait été retouché.

(2) Voir infra.

(3) (4) Cod. Vatic. Font. — P. L. 59, 175-176 ou Tliiel, I, 462. Le texte n'est pas sur: le Berolinensis Phill. 1742 ne donne pas Lucianus. (Leucius ?)

(5) Cod. Vatic. Font. —

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