CHAPITRE VHT L'originalité du néo-réalisme
La philosophie que nous achevons d'exposer nous apparaît maintenant avec ses traits généraux, assez liaidio, riche en détours inattendus, malpré la rigidité de ses principes. Avant de la considérer une dernière fois dans son enseml)le, et de résumer notre appréciation à son sujet, il nous faut rechercher ce qu'elle doit au passé. La nouveauté absolue n'existe pas dans l'histoire de la philosophie. Nous ne nions certes pas les initiatives du génie. Mais les plus fortes i)ersonnalités se rattachent à des antécédents ; leurs intuitions sont souvent l'effet indirect des pensées contre lesquelles ils réagissent ; leurs plus belles créations sont parfois des transformations d'idées préexistantes ; elles ne cessent pas, pour cela, d'être (tes créations ; mais elles ne sont entièrement comprises que replacées dans leur milieu. Cela est encore beaucoup plus vrai lorsqu'il s'agit, non d'une puissante individualité, mais d'un mouvement collectif, d'où n'émerge, jusqu'à présent, aucune personnalité dominatrice. 11 est plus nécessaire de rechercher les antécédehts d'un ])nreil mouvement, car il leur doit probablement l)eaucoup. Même ici,* cela va de soi, il tant faire la part de la spontanéité de l'esprit, et ne pas croire que les systèmes existent, préformés, les uns dans les autres. Mais cette analyse dégagera ce qui fait l'originalité du néo-réalisme, et nous le jugerons plus facilement.
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C'est un fait digne de remarque, que les auteurs auxquels les néo-réalistes eux-mêmes prétendent se rattacher ne sont pas de ceux que l'on classe d'ordinaire parmi les réalistes : Hume, Avenarius et Mach, tels sont les patrons dont on se réclame le plus ouvertement.
Une intéressante suggestion de Hume a été le point de départ delà construction épistémologique de M. Montagne ^), et M. Perry la reprend pour son compte ^), On sait que pour Hume le moi n'est pas une substance. 1\ est « un amas ou une collection de différentes perceptions, unies ensemble par certaines relations, et que l'on suppose, quoique à tort, douées d'unité et de simplicité parfaites. Or, chaque perception est distincte des autres, et peut donc être considérée comme existant séparément ; il suit évidemment, de là qu'il n'y a pas d'absurdité à séparer une perception particulière de l'esprit, c'est-à-dire à rompre toutes ses relations avec cette masse de perceptions réunies qui constitue un être pensant... Si le nom de perception ne rend pas absurde et contradictoire la séparation d'avec un esprit, le nom d'objet, employé pour désigner la même chose ne peut pas non plus rendre leur réunion impossible. Les objets extérieurs sont vus et sentis, et deviennent présents à l'esprit ; c'est-à-dire qu'ils acquièrent, avec cet amas réuni de perceptions, une relation telle qu'elle les influence d'une manière très considérable en augmentant leur nombre par des réflexions et passions présentes et en fournissant d'idées la mémoire. Le même être continu et
1) Cf. A Neglected Point in Hime's Philosophy, Phil. Rev., XV (1905), pp. 30-39.
2) Cf. Près. Phil. Tend., pp. 137-138, 306-308. Voir aussi Spaulding, New Rationalism, pp. 108, note, 181.
ininterrompu peut, par conséquent, être tantôt présent à res[)rit, tantôt absent, sans changer essentiellement lui-même pour cela r, ^j, Ilurne admet donc qu'il n'y a j)as de. contradiction à ce qu'un objet puisse être à la fois ^ dans l'esprit ^ et ind<''pendant de lui, même persistant. Il cxidique ainsi comment peut s'être formée, sans a1)surdité, la croyance vulgaire à l'existence d'objets sensibles extérieurs. Il est vrai qu'aussitôt il dévie et cherche à montrer, conformément à son atomisme psychologique, que ces éléments n'ont qu'une existence actuelle, et sont de nature, non physique, mais psychique. Il n'en a pas moins posé un principe qui pourrait servir à interpréter tout autrement ses raisonnements et les faits sur lesquels il s'appuie. Si l'objet n'est qu' « une grappe de sensations ^ et le sujet ou la conscience « un assemblage de perceptions ou de sensations ^, il n'y a plus lieu de les opposer et de parler de transformation de l'un par l'autre. On arrive tout naturellement à concevoir le monde comme formé d' '• entités neutres ?>, unies par des relations diverses ; ces relations en font tantôt des objets physiques, tantôt des objets de conscience. Le principe du •• monisme épistémologique ^ est posé, et aussi celui de 1' '■ indépendance •«. Le fond du néo-réalisme, la notion de l'entité neutre et dp la relation externe est également entrevu.
C'est le même principe que MM. Perry. Holt et Bush ont trouvé chez Richard Avenarius. C'est une philosophie complexe que la sienne : on y trouve des idées qui annoncent le pragmatisme et la théorie de l'économie de la pensée, aussi bien que les bases d'un réalisme étrange. M. Busli lui a consacré une monographie ^) ; M. Perry lui emprunte
1) Trcafisc of Hiiman Nature. Bnok I, p. iv, s. II, éd. Lindsay, I, Londres, s. d., p. 200.
2) Avenarius and the Standpoint of Pure Expérience, New-York, The Science Press.
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en grando partie sa notion de la conscience ; M. llolt ne cesse de se réclamer de lui comme d'un initiateur de grand mérite ^). On connaît les détours de l'analyse laborieuse qui fait retrouver au théoricien de l'empirio-criticisme le réalisme naïf ; il commence par le prendre comme point de départ, puis il l'abandonne provisoirement, en essayant de réaliser l'état d'esprit auquel doivent mener les objections idéalistes ; il essaie de se figurer un monde oii lui seul serait doué de conscience ; mais il s'aperçoit, en confrontant à leur tour les critiques idéalistes avec 1' '• expérience pure ^', que la conscience suppose un système nerveux, un milieu, des réactions ; il finit par s'apercevoir que l'idée d'une conscience qui serait un milieu dans lequel serait situé l'univers, est une imagination grossière ; enfin il formule sa théorie du monde en termes d'éléments rapportés .les uns aux autres par des relations physiques et biologiques. La conscience a sa place dans ce monde, mais ne le constitue pas. Elle est conçue à la manière l)iologique, comme une activité élective, subordonnée à un organisme. De là la théorie biologique de la connaissance, ou plutôt l'idée nominaliste d'une connaissance qui ne serait qu'un système d'abréviations commodes pour s'orienter dans le monde. M. Perry et M. Holt n'ont rien retenu de cette dernière théorie, mais Al. Bush en subit visiblement l'intluence lorsqu'il nous confine strictement dans le monde de l'expérience, et lorsqu'il trouve la source de la logique dans le besoin d'interpréter commodément les éléments de celle-ci. Dans cet agnosticisme qui refuse de poser la question de la réalité du monde et de son indépendance par rapport à l'expérience, M. Bush est aussi le fidèle disciple d'Avenarius : le réalisme de celui-ci, en effet, ne se dégage jamais entière-
1) Cf. Près. PMI. Tend., pp. 299-300 ; Conc. of Consc, pp. 2, 23, 77-79, 85, 257, 307, 318.
ment (le ce concept trouble qu'est l'expérience, auquel s'associent toujours des restes de psychologisme. 11 ne semble pas que la plnlosophie de l'immanence, de Scbuppe et d'autres auteurs allemands, quoiqu'elle doive beaucoup à Avenarius, ait exercé une r<^elle inlluence sur les néoréalistes américains; M. Perry la mentionne en passant, mais sans s'y attarder. L'idéalisuje allemand n'a guère inspiré directement M. Perry et ses amis ; de l'idéalisme anglo-saxon ils ont au contraire retenu le ~ monisme épistémologique •?.
Les doctrines d'Avenarius ont pénétré chez M. Perry surtout sous la forme ]»lus radicale que leur a donnée Ernest Macb ^). Il approuve sans réserves son analyse de la conscience : les éléments en soi ne sont ni physiques, ni psychiques ; ils sont dits physiques, quand ils sont rapportés les uns aux autres, par exemple ABC ; ils sont dits sensations lorsqu'ils entrent en relation fonctionnelle avec d'autres éléments, également indifférents, qui constituent le système nerveux et qu'on peui symboliser par KLM ; même les images représentées par y/y; ne doivent leur caractère psychique qu'à leur arrangement. M. Perry va jusqu'à appeler l'ouvrage de Mach sur l'analyse des sensations - l'un des classiques du réalisme moderne - -). Nous savons déjà combien M. Perry est éloigné de tout noniinalisme ; fait curieux, on ne trouve même pas d'allusion chez lui à la théorie de l'économie de la pensée ^), Et son réalisme luimême est bien plus net que celui de Mach ; celui-ci — le titre de son livre le dit — a voulu étudier les relations du
1) Cf. Près. PMI. Tend , pp. 78-79, 298, 310. Voir aussi Holt. op. cit., p. 307.
2) Die Analyse der Empfindungen iind das Verhûltniss des Physischcn zum Psychischen, 3" éd., lena, G. Fischer, 1903. Cf. Près. Phil. Tend., p. 310.
3) Il parle, il est vrai, de la critique pr;ïgmatiste de la science d'Henri Poincaré et de M. Edouard Le Roy ; mais c'est à propos de philosophie religieuse plutôt que d'épistémologie proprement dite. Cf. Près. Phil. Tend., pp. 79 83.
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corps et de l'esprii, et non pas faire une tliéorie de la connaissance ; M. Perrv, au contraire, est préoccupé avani tout de la question de l'idéalisine.
M. Spaulding reconnaît aussi dans la théorie des sensations de Macli une des idées qui ont préparé la voie au néo-réalisme ; comme les positivistes en général, Mach a attiré l'attention stir les faits concrets. Mais M. Spaulding lui reproche avec plus d'insistance le pliénoménisme dont il n'est pas assez éloigné ^).
Une influence plus sensible encore, c'est celle de William James et du pragmatisme en général. Nous avons déjà dit en quel sens elle s'est exercée. Rappelons d'abord que, sur un point particulier, la philosophie religieuse, M. Perry n'a guère fait que reprendre les idées de son maître. Mais l'influence du fondateur du pragmatisme déborde de beaucoup cette question particulière. Les réalistes, s'ils ne lui doivent pas tous personnellement le souci du concret, du précis, doivent reconnaître en lui le précurseur qui leur a préparé un milieu intellectuel favorable, en détruisant bien des préjugés idéalistes. Son affirmation du réalisme du sens commun, la sympathie avec laquelle il traitait les conceptions du sens commun, enfin et surtout l'esprit largement empirique avec lequel il abordait tous les problèmes, tout cela ouvrait les voies aux néo-réalistes. Bien plus, leur théorie biologique de la conscience dépend, évidemment du pragmatisme ; eux-mêmes ne se font pas faute de le rappeler. Mais même la thèse capitale de l'indépendance de l'objet a été en grande partie inspirée par la « théorie relationnelle ^ de James. M. Montagne a utilisé cette théorie dès son apparition, M. Perry avait" été loué par James pour l'avoir exposée ^) ; James ne l'avait pas précisé-
1) Cf. New Rationalism, pp. 241-256.
2) Cf. Essays in Radical Empirism, p. 24, note 2.
ment découverte ; nous veiirnis de voir comment d'autres, avant lui, l'avaient formulée en Allemagne. Mais il a plus que tf»ut autre contribue* à la répandre ; il l'a notablement clarifiée. El peut-être la ditlérenfe de clarté chez certains réalistes a-t-elle pour raison, au moins en partie, des origines intellectuelles ditterentes : M. Perry est sorti de l'entourage immédiat de James ; son exposition claire, son style généralement élégant se ressentent sans nul doute de l'intluence d'un maître si brillant et d'une culture si largement liuiiiaiiie ; rien d'étonnant à ce que M. Perry ait dédié son ouvrage principal - à sa mémoire chère et vénérée -. Chez MM. Spaulding et Pitkin, au contraire, la fréquentation des universités allemandes et le contact avec leurs philosophes semblent bien avoir engendré cette obscurité de langage et de conception que William James regrettait chez les hommes de la nouvelle génération ^).
Les ascendances proprement réalistes du mouvement actuel sont plus rares. On pourrait croire que le réalisme écossais qui n'a jamais com}ilètement disparu des collèges américains, a inspiré les lointains successeurs de Me Cosh. Ne trouve-t-on pas de part et d'autre une même confiance dans le sens conniiuu. une même défense des convictions spontanées sur l'indépendance de l'objet de la connaissance l Mais il y a de notables ditîérences : Reid et ses disciples étaient de timides philosophes, qui n'osaient i)oint dépasser le niveau de ce sens commun, règle de toutes leurs certitudes ; c'étaient des moralistes, effrayés des conséquences du scepticisme de Ilume et plus tard du criticisme kantien. Au lieu d'aborder la discussion de ces systèmes, ils leur opposent une tin de non-recevoir. Le sens commun n'est
1) Pour les relations du réalisme et du pragmatisme, voir plus haut pp. 5-8, 10-11, 21, 1()3-114 ; M. Holt reconr;iit aussi sa dépendance par rapport à James ; Cf. Conc. ofConsc, p. xiii, par exemple.
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pas pour eux, comme pour la plupart des néo-réalistes, un point de départ provisoire, c'est une norme définitive ; ils renouvellent sans cesse les actes de confiance en son infaillibilité. Puis, le réalisme écossais est dualiste, tant au point de vue épistémologique qu'au point de vue métaphysique : idées et 'réalité sont acceptées sans contrôle ; pour sauvegarder tant bien que mal le sens commun, on ajoute, par un acte de foi, que les idées représentent la réalité comme elle est ; un instinct naturel, infaillible, nous pousse à l'affirmer. Aussi les signataires du programme ne parlent-ils qu'avec dédain de ces lointains ancêtres ').
Les études d'épistémologie de M. Kûlpe sont trop récentes pour avoir influencé les philosophes américains. Son réalisme est d'ailleurs plus empirique — au sens usuel du mot — que celui d'outre-Atlantique. Il lui manque la tendance dialectique qui caractérise ce dernier ; on n'y voit apparaître ni la théorie des relations, ni celle de l'indépendance. Aussi M. Perry, tout en exprimant sa vive approbation pour, ses idées, ne peut s'empêcher de trouver la base de la construction un peu étroite ^).
A cet égard, deux philosophes qui écrivent la même langue que M. Kûlpe sont plus rapprochés que lui du groupe américain, bien qu'on ne puisse pas les qualifier proprement de réalistes. La Gegenstandstheorie de M. Meinong et la Eeine l.ogik de M. Husserl ont une affinité évidente avec la logique ob]'ectiviste et l'analyse de MM. Perry ^),
1) Cf. Perry, Près. Phil. Tend., pp. 307-308, New Realism, pp. 100-103; Spaulding, New Ration., p. 408. Peut-être en retrouverait-on quelques traces chez M. Montague, qui se défie un peu des audaces de certains de ses alliés.
2) Cf. Compte rendu de Die Realisierung, I, dars Phil. Rev., XXII (1913), pp. 550-553.
3) M. Perry cite, parmi les auteurs qui ont préparé l'état d'esprit objectiviste actuel, Renouvier, Husserl, Meinong et Russell. Cf. Compte rendu des Essais de critique générale dans Journ. Phil. Ps. Se. M., XI (1914), p. 388.
Marvin, llolt, Si)aul(liiig. Celui-ci, qui cite M. Husserl '), doit s'en être ins]»iré particulièrement dans sa notion du Slule of afj'ans, qui est rol)jet du jugement : c'est la traduction littérale du Sdchvcrhalt de la Logique pure et de la Phénoménologie. De même, le passage où M. Holt rappelle, contre les logiciens psycliologistes, que la contradiction, non seulement ne jieut exister, mais ne peut mémo être i)ensée ^j, nous fait songer à M. Husserl qui nous dit qu'un o1)jet contradictoire peut bien être - intendé « i)ar l'esprit, mais non ^ réalisé ~> [crfiiUl] \vdY lui; ce n'est qu'un essai de pensée, non une conception achevée. A {)art ce point, il n'y a sans doute nulle di'penilance directe }tar raj»- ])()rt à M. Husserl.
Il est enfin une autre pliilosojihie, très éloignée du réalisme, en apparence, mais qui n'est pas sans analogie avec le logicisme qui est un des caractères distinctifs du néoréalisme de M. Spaulding et de M. Holt : c'est l'idéalisme logique de l'école de Marbourg ; M. Perrv professe pour cet idéalisme un certain respect. La négation de la substance, l'insistance sur la notion de relation sont des traits communs à cette école et à la - logique moderne -^ de nos philosophes, mais nous ne sommes pas en i»résence d'une influence immédiate.
Il n'en est jtas de même en ce qui concerne les néoréalistes anglais, et particulièrement leur représentant le plus en vue, M. Herti"and Russell. Les réalistes américains se n'chiment assez souvent de leui's - confrères ^ anglais. On se douterait d'ailleurs de la ressemblance : même doc-
1) Cf. New Ration., pp. 12, 103, 107. Voir aussi le compte rendu par Perry, de Meinonq, Af>fwndliinf,'cn ziir Erkcnntnistfworie und Gegenstandsthcorie, louin. l'hil. Ps. Se. M , XII (1915), pp. 301-305. et Pitkin, Time and the Percept, lourn. Phil. Ps. Se. Al.. X (ii)l3), p. 311.
2) Cf. New Realism, pp. 3(31 3o2.
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trine fondamentale de l'indépendance de l'objet par rapport au sujet ; accord sur l'objectivité des qualités secondaires; où MM. Percy Nunn et 8. Alexander ont eu la priorité, du moins en ce qui concerne l'établissement d'une théorie développée ^) ; enfin et surtout, importance égale accordée à l'anah^se intellectuelle, à la logique objective et à la pensée mathématique, eji particulier à la théorie des relations externes. L'autorité de M. Bertrand Russell est même si souvent invoquée par ses admirateurs américains qu'on pourrait croire que certains d'entre eux abdiquent devant lui toute personnalité. M. Russell lui-même, lors de la publication du •> programme ^ de 191U, s'est déclaré d'accord avec eux sur le principe fondamental : la doctrine « externe '• de la relation. Elle conduit, dit-il, à un pluralisme logique, plutôt qu'à la doctrine appelée du nom de réalisme ; cela veut dire qu'il faut se mettre à l'étude inductive des objets, sans tenir compte des arguments a priori des philosophies courantes. M. Russell ajoutait sa critique du " prédicament égo-centrique :' : c'est, disait-il, une pure pétition de principe ; nous pouvons parfaitement savoir qu'il existe des êtres que nous ne connaissons pas, bien que nous ne soyons pas en mesure d'en donner un exemple particulier. Ainsi " tous les produits de multiplication auxquels aucun être humain n'a jamais pensé et ne pensera jamais concernent des nombres au-dessus de 1000 ;•> est une proposition vraie, quoique l'on ne puisse jamais donner d'exemple d'un pareil produit ^).
Mais les divergences ne manquent pas, La '• réfutation de l'idéalisme ^ par M. Moore, point de départ du réalisme anglais, parait simpliste à M. Perry, parce qu'elle s'appuie uniquement sur l'analyse de l'aperception consciente ^).
1) M. Holt reconnaît cette priorité, New Realism, p. 303.
2) Cf. The Basis of Realism, Journ. Phil. Ps. Se. M., VIII (1911), pp. 158-161.
3) Cf. Près. Phil. Tend., pp. 321-322, et plus haut pp. 168-169.
D'ailleurs, eu général, les analyses de la conscience des réalistes anglais paraissent bien sommaires aux Américains : elles s'ai)puient uniquement sur l'introspection, et la conscience y parait coiuuh^ une entité, tandis que, pour les Américains, elle se réduit généralement à une relation '). De plus, on clicrclierait vainement chez les Anglais le ])oint de vue biologique, la notion de <- comportement v, celle de - réaction s}»écilique -> , la théorie des " éléments •' ou ^ entités neutres •', qui jouent un si grand rùle chez les Américains. Bref, à part la théorie abstraite de la relation, les échanges d'idées entre les deux groupes se réduisent à fort peu de chose.
' Et M. Russell lui-même a pris une attitude distante. Déjà dans un petit, mais substantiel ouvrage de vulgarisation ''^), il exposait un réalisme })lus nuancé et plus modéré que celui des Américains. Il continuait à croire à l'existence de la conscience, et admettait une sorte de corresj)ondance entre les idées et les choses qui était loin du ^ uKjnisme épistémologique •'. 11 semblait se pronont-er jxuir l'existence de suljstances, et gardait d'ailleurs dans toute la question de l'existence du monde extérieur, hi réserve d'un probabiliste prudent.
Un peu plus tard, dans un travail }»lus étendu ^), il semblait se rapprocher des signataires tlu programme américain. Il niait l'existence des substances, en vertu du •• rasoir d'Occam r, le principe d'économie. Deux éléments sutlisent à former l'univers : les principes logiques, doués d'une valeur al)Solue, indépendante des réalisations con-
1) Voir la ci.iirvoyante note de M. M. T. Me Cluri', A Point of Différence betwcen American and English Realism. Joiirn Phil. Ps. Se. M , IX (1912), pp. 684 (387.
2) The Prcb'.cms of Philosophy (Home University Library), Londres, Williams aiul Norgate, s. d.
3) Our Knowledge of the Externat World as a Field for Scientific Method in Philosophy, Chicago, Open Court. 1914,
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crêtes, et les •• sensibilia •', cléments sensibles indécomposables, nullement subjectifs. Les arrangements de ceux-ci forment les qualités sensibles telles qu'elles apparaisssent à la conscience ; celle-ci n'intervient pas dans cet arrangement : c'est affaire de relations objectives, d'action du S3^stème nerveux et des éléments premiers. Les qualités sensibles peuvent être aperçues sous une infinité d'aspects, dans des perspectives d'une extrême variété, qui s'opposent même lorsqu'on les réunit. De là la distinction vulgaire entre les apparences et la chose. M. Russell, qui veut remplacer la métaphysique par la logique, substitue à la notion de chose celle de classe totale des apparences. Mais ici encore M. Russell n'admet pas que la conscience se réduise à de simples relations. Si près qu'il soit de M. Holt, par exemple, il reste pur logicien ; ni la psychologie, ni aucune forme de l'ontologie n'interviennent.
Enfin, peu après, M. Russell a heurté de front ce « monisme neutre ■• qui fait le fond de l'épistémologie réaliste ^). Cette théorie est trop contraire aux données les plus évidentes de l'introspection, que M. Russell se refuse à sacrifier. Elle supprime toute différence véritable entre le moi et le non-moi ; les explications naïves qui font intervenir le système nerveux sont sans pertinence : la différence entre le moi et le non-moi est immédiatement évidente et ne suppose, pour être comprise, aucune connaissance du système nerveux. Enfin le monisme neutre ne peut pas rendre compte de l'individualité de l'expérience : comment, en effet, différencier, sans recourir à quelque élément nouveau, les perceptions que deux individus peuvent avoir d'un même objet ?
\) Nous ne connaissons malheureusement que par le résumé de Miss M. W. Calkins, Bertrand Russell on NeoRealism, Phil. Rev., XXIV(I915), pp. 530-535, les articles que M. Russell a publiés à ce sujet dans Tfie Monist ; malgré toutes nos recherches il nous a été impossible de nous procurer les derniers numéros de cette revue.
On le voit, le réalisme de M. Russell allie un dualisme assez conservateur à un logicisme très radical ; celui-ci semble prédominant et pourrait l)ien finir par l'amener à une position tout à fait identique à celle de M. Husserl '), simple description abstraite de la pensée et de son olget, qui ne se préoccupe pas de savoir au juste quelle est la " réalité •' de celui-ci.
11 serait assez naturel de rechercher les rapports du néoréalisme et de la philosophie d'Aristote, qui a toujours été le point de mire des attaques idéalistes. Mais l'information historique des réalistes américains est assez courte : au delà de Descartes, les systèmes anciens leur sont peu connus ; même quand ils en parlent, ils les déforment souvent. Xous l'avons vu pour M. Spaulding ^). MM. Holt, Marvin et Sellars sont plus équitables envers le Stagirite ^) ; mais on ne peut dire qu'ils en dépendent directement.
Pour nous rendre compte des caractères propres et des sources du néo-ré<ilisme, il ne suffit pas de le comparer à d'autres systèmes. T'no pliilosojihie dépend de l'état général des idées, du milieu intellectuel et social aussi bien que des systèmes proprement dits ; ceux-ci mêmes correspondent la plupart du temps à l'une ou l'autre de ces tendances générales. Ainsi, dans les doctrines que nous venons de passer en revue, le pragmatisme représente l'emjiirisme des sciences
1) M. Bosanquet le remarque fort bien dans son compte rendu de Otir Knowledge ofthe Extenial World, Phil. Rev., XXIV (1915), p 435. Pour voir combien le réalisme rie M. Russell se rapproche de la « logique pure » ou encore de l'idéalisme objectif de l'Ecole de Marbourg, il suffit de lire sa thèse sur le Réalisme analytique et la discussion à la Société Française de Philosophie, Bulletin de la Soc. Franc, de Phil.. XI (1911), pp. 53-82.
2) Voir plus haut, pp. 31. 39, 71, 130, 146.
3) Cf. HoLT, Conc. of Consc., pp. vni, 219 ; Sellars, Critical Realism, pp. 205, 253. Voir aussi Pitkin, New Realism, p. 444.
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naturelles et de la psychotoyie ; le logicisme de Husserl, Meinong-, Russell, est dû à l' influence des sciences mathématiques. Ces deux tendances, empirisme et réalisme naïf d'une part, rationalisme de l'autre, se retrouvent dans le néo-réalisme, L'empirio-criticisme d'Avenarius est un premier essai de synthétiser ces deux éléments de la pensée. Chez les néo-réalistes, l'inlluenco des sciences et de leur lang-age de sens commun est visible ; c'est à elles qu'on doit la première affirmation de l'indépendance des objets visà-vis du sujet ; c'est à la biologie et à la psychologie que sont empruntés les principes de l'épistémologie ') ; mais c'est à la logique pure qu'on demande la confirmation de ces assertions [)rovisoires.
Au terme de cette longue enquête, deux questions se posent : une philosophie inspirée de tant de motifs différents et même divergents, est-elle vraiment une ? Ensuite, les nombreux éléments idéalistes ou pragmatistes qu'on y trouve permettent-ils de la considérer comme un véritable réalisme? Ou ce nom n'est-il qu'un abus de langage?
Les solutions différentes que nous avons vu donner au problème de la connaissance feraient douter de la cc»hésion de l'école. A quoi bon signer des programmes communs, si l'on est en désaccord dès qu'il s'agit de les expliquer ? La difficulté est d'autant plus grave qu'il s'agit d'un point essentiel de la théorie ; que peuvent bien être des réalistes qui ne parviennent pas à s'entendre sur le problème d'où
1) La chimie psychologique de M. Holt s'inspire aussi des vues hardies de son maître, le psychologue un peu aventureux Hugo Munsterberg : voir, entre autres, Conc. of Consc, p. xiv, New Realism, pp. 337-339.
ils tirent leur nom ' ) ? Et les réticences ou les limitations de l'épistémolo^ne nouvelle ne la font-elles pas à l»on droit •soupçonner d'idéalisme ? En ra|)pelant le caractère général du néo-réalisme et les résultats obtenus, nous répondrons à ces questions.
Le néo-réalisme est avant tout une méthode, une attitude générale à adopter vis-à-vis de l'objet de connaissance. Le prendre pour ce qu'il est, se garder des fantaisies personnelles, mais le pénétrer, ou mieux, se laisser pénétrer par lui au moyen de l'expérience et de l'analyse logique, voilà ses canons. Par leur application systématique, on espère construire un cor[)S de doctrine compréhensif, où l'univers entier sera rendu présent petit à petit ; on ne lui fera pas violence, on ne lui imposera pas de cadres a prio^^i, mais on suivra dooilement ses révélations successives. L'homme prendra conscience de la place qu'il occupe dans l'univers, aussi bien pour son action que pour sa connaissance ; place toujours subordonnée à des conditions indépendantes de lui ; ces réalités lui montreront un idéal de bien à réaliser librement, dans certaines limites, en se servant du milieu luimême.
L'évolution historique de la philosophie exigeait que le programme fût d'abord appliqué à la théorie de la connaissance : l'épistémologie reste la grande voie d'accès à la métaphysique. Ici les divergences s'accusent et mettent en relief la manière plus ou moins radicale d'entendre la méthode. L'empirisme qu'on préconise comprend deux éléments, l'expérience au sens ordinaire du mot, et 1' - observation idéale ~, l'analyse logique. Tantôt l'une, tantôt l'autre domine.
1) Cf. W. H Sheldon, Professor Montagne as a Neo-Rcalist on Error, Joiirn. PMI. Ps. Se M., X (1913), pp. 573-574 ; LovEjov. Error and the New Realism, PMI. Rcv , XXII (1913), pp. 410-411.
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Mais l'expérience est souvent le résultat d'investigations, vulgaires ou scientifiques, qu'on accepte toutes faites. Ainsi les systèmes philosophiques reçoivent souvent comme des faits ce qui n'est que déduction, théorie ou même hypothèse.
Tous les réalistes sont d'accord pour admettre, en fait, l'intervention de l'expérience sensible dans la connaissance du monde concret. Tous, aussi, acceptent comme un fait l'évolution du monde physique et des espèces organiques. Tous, avec plus ou moins de netteté, soustraient à cette évolution les principes intellectuels, les catégories mentales : l'évolution explique le fait psychologique de leur apparition, elle ne rend pas compte de leur contenu, qui reste au-dessus de ses vicissitudes. Chez certains, comme M. Bush, le pragmatisme a laissé des traces profondes, et leur réalisme épistémologique pourrait bien n'être que provisoire. Pourtant, malgré quelques flottements, tous les réalistes, conformément à l'acception usuelle de ce terme, admettent que l'objet connu est indépendant du sujet connaissant, comme tel.'
Mais pour les uns, c'est plutôt là une de ces inférences du sens commun, qui répondent à l'observation de la conscience, mais qu'on ne se préoccupe pas de justifier d'une manière absolue : le tenter serait illusoire, peut-être dangereux. Tel est l'état d'esprit de MM. FuUerton, Ewer, Me Gilvary, Drake, de M. Bush, et semble-t-il, de MM. Pratt, Rogers et Sellars.
D'autres, tout en tenant compte des résultats de l'observation dans tous les domaines, cherchent en outre à établir le réalisme épistémologique sur des principes plus généraux. Sans doute, ils sont empiristes aussi, mais ils relient l'observation concrète aux vérités abstraites ; malgré les nuances individuelles, ce sont les dernières qui dominent ; on en tire un tableau déductif de l'être et de la nature, où la connaissance vient à son rang et n'usurpe pas le rôle de
créateur de l'être. On a reconnu les signataires du - programme •' de 1910.
Presque tous les néo-réalistes, et à coup sur tous les signataires du programme, se rallient au - monisme épistémologique •'. Cela fait déjà, au moins pour ces derniers, un principe d'unité assez étroite. « Il n'y a pas de dualité d'espèce entre les objets perçus et les objets réels ; la conscience est un fait naturel exploitable phvsiologiquement ; l'erreur aussi est susceptible en général et en particulier d'une explication parfaitement objective, empirique et naturaliste -^ ^). Que maintenant M. Pitkin se place au point de vue biologique, que de plus il fasse entrer l'objet dans la conscience ; que MM. Montagne et Holt adoptent plutôt le point de vue à la fois logique et psyclio-physiologique, et que l'un considère davantage l'aspect dynamique ; que tous deux cherchent à montrer, ainsi que M. Ferry, comment la conscience atteint un objet distinct, ce sont sans doute des ditférences accessoires auprès de l'accord de principe. Mais de plus, '■ monistes « et « dualistes y> épistémologiques sont moins éloignés les uns des autres qu'il ne semble à première vue. Les deux groupes nient que la connaissance des objets « extérieurs^ se fasse par une inférence; les dualistes disent que les - idées ^ ne sont pas des intermédiaires aperçus pour eux-mêmes ; et les monistes admettent que le mécanisme psychologique de la perception, s'il a pour but de nous procurer la présence immédiate de l'objet, est cependant assez complexe. De plus, de part et d'autre on admet une certaine intervention de la personnalité et de l'organisme dans la perception ; c'est elle qui explique les lacunes et les erreurs de la connaissance. Enfin, tous les néo-réalistes nient l'existence d'une chose en soi in(N)nn;ii!^s;i1)le. et même celle d'une substance quelconque.
1) Cf. MoNTAQUE, Unreal Siibsistcnce and Consciousness, Phil. Rev., XXIII (1914;, p. 62, noie.
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Il y a donc unité de tendaiices chez les représentants les plus divers du néo-réalisme. Ces tendances sont objectivistes et réalistes avec plus ou moins de rigueur. Elles donnent lieu à des thèses qui s'opposent parfois en apparence ; mais ce n'est pas un phénomène rare en philosophie de voir des intentions analogues se formuler en thèses contradictoires ; au critique de distinguer l'unité de la pensée profonde sous les apparentes divergences des formules explicites.
Au point de vue purement épistémologique, le réalisme n'est pas toujours également accusé ; nous venons de le faire remarquer. Mais en dehors de quelques personnalités secondaires, l'idéalisme est nettement repoussé. Les autres systèmes, pragmatisme, empirio-criticisme, logique pure, sont également dépassés ; nous n'avons pas affaire à un travail de marqueterie, mais à une synthèse ; elle pourrait être plus consistante, mais elle a pourtant un caractère original et elle comporte des conceptions nouvelles.
Nous avons devant nous un effort remarquable, tendant à constituer une philosophie objective complète. Les critiques de l'idéalisme, quoique un peu minutieuses, méritent d'être utilisées '). Les analyses de la conscience si multiples et si inattendues forcent l'esprit à retourner la question sous toutes ses faces, à l'aborder des points de vue les plus différents. Ces théories neuves et radicales désorientent au premier contact, secouent les habitudes prises et font faire un précieux examen critique de l'acquis antérieur.
Les thomistes ne seront pas les derniers à faire bon accueil à certaines théories : la présence immédiate de l'objet a la conscience, la continuité du physique et du psychique, où ils retrouveront, sous une forme parfois
1) Le R. p. Garrigou-Lagrange, O. P., a fort bien tiré parti de l'argumentation de M. Me Gilvary, dans Dieu, so/i existence et sa nature, Paris, 1915, p. 137.
étrange, des thèses péripatéticiennes bien connues, l'objectivité de la logique. Nous ne voudrions pas avoir l'air de collectionner des "• autorités ^^ en faveur de ces thèses ; elles ne valent que par leurs arguments ; et les néo-réalistes, tout en faisant appel à la coopération, d'où qu'elle vienne, ne prétendent sans doute pas instaurer le sutfrage universel en philosophie. Il n'en est pas moins intéressant de signaler des accords, parfois même explicites ^). Accords non concertés et d'autant plus précieux qu'ils sont plus rares parmi les philosophes !
Les néo-réalistes gagneraient sans doute en influence s'ils ne s'attachaient pas trop à former des clans isolés. Ils y perdraient le bénéfice de la marche en formation serrée, et de l'impression de force qu'elle donne, mais ils y gagneraient })lus de souplesse. Le travail sj)ontané des esprits ne tardera guère, sans doute, à produire ce résultat.
Par le fait même ils abandonneront bientôt la terminohigie compliquée ou étrange qui empêche leurs doctrines de pénétrer chez ceux que rebute une rude initiation préliminaire. Ils mettront aussi, espérons-le, plus de modération dans l'énoncé de leurs programmes, de manière à n'avoir plus à y apporter des corrections ou des ex}>lications qui ressemblent fort, pour des lecteurs peu sympathiques, à des palinodies ou à des rétractations partielles.
1) M. Sellars fait grand cas de VBpistemology de M. P. Coffey, docteur en philosophie de l'Université de Louvain, et de ses doctrines, voire de sa terminologie, scolastiqiies. Cf. compte rendu dans /oiirn. PMI. Ps. Se. M.. XV (1918). pp. 557-558. M. Spauldinij renvoie à la Logique du même auteur comme au traité qui expose le mieux le principe de l'implication par la négation, New Rationalism, p. 132, note. M. Marvin ne mesure pas les éloges au manuel du R. P. Dubray, S. M., Introductory Philosophy. Cf. compte rendu, Journ. Phil. Ps. Se. M., X (1913), p. 446. Ils trouveraient intérêt à étudier \:i Critériologie de S.E. le Cardidal Mercier; cette œuvre vigoureuse et personnelle a été, peut-on dire sans exagération le p.iint de départ des études d'épistémologie chez les thomistes contemporains; les néoréalistes y trouveraient des argunjents semblables aux leurs et des considérations qui les aideraient à élargir leur point de vue.
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Dans la psychologie do la couscience, il leur iaudrait examiner de plus près si les faits n'imposent pas la notion d'une substance vivante, spirituelle, qui dure aussi Lien dans et par les formes intérieures les plus variées qu'après la dissolution de l'organisme qu'elle anime. On pourrait ainsi trouver une explication du fait ca[iital de la vie consciente : l'affirmation, et l'on atteindrait le fond même de la connaissance humaine. En effet, la connaissance proprement dite n'est pas la simple présence d'un Dbjet, moins encore d'une image ; elle s'exprime toujours par un jugement qui dit que telle chose est ou n'est pas. Pour que nous puissions parler de réalité perçue, d'objet au seiis propre, il faut plus que la simple existence d'une chose et même que son action sur les sens ; il faut une réaction, une attitude du sujet ; entre différentes possibilités, nous prenons parti. Ce n'est pas une attitude purement extérieure, ni même une orientation pratique au sens plus élevé de choix volontaire ; c'est une réaction d'un ordre particulier par laquelle nous prétendons atteindre le réel tel qu'il est, qu'il soit rendu présent par la perception ou qu'il soit atteint par des intermédiaires conceptuels qui vont rejoindre et interpréter la perception. Cette réaction, qui est d'un ordre à part, les néo-réalistes l'ont trop négligée. Si nous admettons que la substance spirituelle n'est pas limitée par des bornes matérielles mais est " en quelque sorte capable de devenir toute chose ", suivant le mot bien connu d'Aristote, nous conclurons que son acte caractéristique, et, par suite, sa tendance vitale, sera d'affirmer, de déclarer réel ou irréel ce avec quoi elle entre en relation. Perception ou image, tout éveille en elle cet instinct, tout lui est matière à interprétations, à explications et à jugement. C'est dans les obstacles que rencontre, soit au dedans, soit au dehors, l'exercice normal de cette faculté que se trouve la source de l'erreur : emportée par son élan naturel, faite pour saisir la réalité, l'âme croit à tort la trouver partout.
Cette première application de la notion fie siil)Stance à la })sycl»o]ogi(' pourrait aider à rendre à cette notion la place i|ui lui revient en métaphysique. Une étrange phobie des substances fait suspendre en l'air toutes les relations en leur enlevant les termes sur lesquels ils s'appuient. Pourtant les objets matériels peuvent fort bien être des substances, sans devenir pour cela d'inconnaissables choses en soi. La substance n'est pas ce suljstratum qu'on se figure volontiers depuis Locke et Berkeley. Elle est ce qui apparaît, et les phénomènes sont précisément l'aspect qu'elle présente à nos sens, en raison, et de sa propre richesse, et de la multiplicité de nos facultés. Elle n'est pas non plus la simple collection de. ces phénomènes ; elle est ce qui fait leur unité réelle, leur lien interne, la loi immanente de leur apparence et de leur évolution.
Dans l'interprétation générale du monde, il faudrait critiquer le scientisme naïf auquel on s'attache parfois avec trop de confiance. La foi robuste à l'évolutionnisme en serait un peu ébranlée. Réduite à de justes limites, l'hypothèse évolutionnisie rendrait plus de services ; moins ambitieuse, elle ne tenterait plus d'expliquer complètement l'origine de la conscience ; ainsi on éviterait de décorer du nom de faits de simples vues systématiques ; ce serait tout bénéfice pour l'empirisme véritable.
Enfin, dans le principe même de la méthode réaliste, un examen approfondi apporterait plus d'ordre, parlant, plus de fécondité. Deux grandes tendances, opposées ou combinées à des degrés divers, ont donné naissance à toutes les philosophies. C'est qu'elles correspondent à la constitutif)n même de l'esprit humain ; il em])runte ses données à l'expérience et les féconde en les interprétant par l'intelligence. Le néo-réalisme n'échappe pas à cette loi. Mais, nous l'avons vu, chez quelques auteurs, c'est l'emitirisme qui domine ; chez d'autres, le rationalisme ; chez la plupart,
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les deux tendances sont juxtaposées ; le rationalisme essaie vainement d'absorber reni[>irisme dans les d('ductions de MM. Holt et Spaulding ; nulle [)art elles ne sont vraiment harmonisées et unifiées. Les novateurs ont eu le tort, dans leur épistémologie, de ne pas aborder de front l'énigme, dont l'appel attirait leur pensée. Tant en critique qu'en psychologie il faudrait étudier les relations des deux éléments de la connaissance. Et sans doute il ne s'agit ni de les séparer définitivement, ni de les réduire l'un à l'autre par des artifices verbaux ; ainsi envisagé, le problème serait insoluble. La vraie solution ne consiste pas à supprimer ou à nier la difficulté, mais à l'éclairer. La philosophie doit pour cela prendre conscience de ses grands problèmes, se rendre compte de leur portée exacte et de leur raison d'être, constater leur ordre et leur origine.
En appliquant cette méthode on verra qu'en fin de compte le sensible n'est jamais parfaitement assimilable par l'intelligence, mais que pourtant l'union des deux éléments est nécessaire à la pensée humaine ; de là résulte aussi le caractère contingent de nos certitudes d'expérience, toujours sujettes à revision, et le sentiment d'incomplet que laissent nos certitudes idéales, qui, tout en dominant le réel et en nous faisant connaître ses lois, ne nous en donnent point l'intuition intégrale. La constitution même de la nature humaine, faite de corps et d'àme, de matière et d'esprit ou d' •- idée ^, rend raison à la fois de ce dualisme nécessaire de nos moyens de connaître et de leur union dans l'action et le résultat. En insistant sur l'union de l'àme et du corps, les néo-réalistes ont pressenti cette vérité ; mais ils se sont trop complu à s'opposer à ce qu'ils appellent le dualisme métaphysique ; s'il s'agit de la doctrine de Descartes qui établit une séparation radicale entre les deux moitiés de l'homme, nous sommes d'accord avec leurs critiques ; mais autre chose est d'admettre deux substances
réellement distinctes, mais incomplètes, et s'unissant pour n'en former qu'une : l'honuiie existant ; c'est la doctrine d'Aristote, à laquelle on ne peut opposer ni fait décisif, ni argument rationnel invincible.
Le néo-réalisme répond à un l^esoin frénéral de l'esprit contemporain : le désir de l'ordre, de la certitude, la nécessité de respecter la science. C'est ce qui fait son succès en Amérique ; c'est ce qui a provoqué des mouvements similaires en Angleterre et en Allemagne. Mais en même temps on constatait, il n'y a pas longtemps, dans ces pays et ailleurs un renouveau de l'idéalisme métaphysique. Si le réalisme veut vivre, il doit s'assimiler ce que l'idéalisme possède de vital : l'atfirmation de la pensée personnelle, d'une part, des lois objectives de l'être et de la pensée, de l'autre. Seule la métaphysique peut opérer cette sA'ntlièse, et par suite, donner au problème des valeurs une solution satisfaisante. Il s'agit d'en assurer la justification Hnalc, théorique et pratique, en les appuyant sur l'être, qui est en même temps le vrai, le bien, le beau ; il ne faut pas pour cela absorber le fini dans l'Absolu, le mal dans le bien, mais il faut reconnaître, au-dessus des esprits bornés et des volontés défaillantes, l'Esprit Infini, origine et terme de tous les êtres. La philosophie ancienne, celle de Platon, d'Aristote, de saint Augustin, de saint Thomas, celle qui illumina la poésie du Dante, doit sa vitalité à la recherche de cette synthèse. Son oeuvre n'est point morte, sa tâche, jamais achevée, se continue sous nos yeiL\ ; de toutes parts des esprits élevés et sincères y travaillent ; de leurs efforts peut sortir, dans le monde des idées comme dans celui des faits, cet ordre dont le besoin se fait sentir plus impérieusement que jamais.