CHAPITRE Yl Le problème de la vérité et de Terreur
A tort ou à raison, le problème de la vérité et de l'erreur passe pour être la pierre de touche du réalisme épistémologique. Il se peut qu'il présente à l'idéalisme lui-même d'insurmontables difficultés ') ; historiquement, il faut reconnaître qu'il a contribué puissamment à l'abandon du réalisme ^) ; de toute façon, en essayant de lui donner une solution, le néo-réalisme s'achèvera et se justitiera complètement ^). Nous pourrons alors juger l'ensemble de ses théories de la conscience. Les essais de réponse à la question présente sont variés. Après les généralités de M. Perrv, il nous faudra voir comment MM. Montagne, Holi. Spaulding et Pitkin tâchent de concilier le monisme épistémologique et le fait de l'erreur. 11 iK.ais fa^udra parfois, à cette occasion, remonter plus haut, et e.xposer au long l'idée qu'ils se font de la conscience elle-même. Leurs travaux n'ont point paru concluants à d'autres réalistes dont nous exposerons les idées, avant de prendre parti.
1) Cf. Perry, Sortie Dixputed Points in Neo-Realism, Journ. Phil. Ps. Se. M. X(1913). p. 462.
2) Cf. New Realism, pp. 2-4, 251-252. 300. 303.
3) Cf. Spauldino, New Rationalism, pp. 433. 438-439. 440.
LE problèmp: de la vhrité et de l'erreur 2i)ii
Le - monisme épistémologiqiie -^ de M. Pern' n'exclut pas toute subjectivité '). H veut plutôt préciser ce qu'il faut entendre par - subjectif r.. Si l'on ne peut admettre qu'il y ait un " domaine purement subjectif ->, qui serait une substance particulière ou un assemblage d'entités à part, il faut pourtant dire que le subjectif existe. Est subjectif, ce qui dépend de la conscience. Il est vrai qu'en l'analysant, on trouvera toujours des éléments indépendants, pareils à ceux des entités physiques ; à proprement parler, l'arrangement seul est dû à l'action de la conscience, et, en un sens, il n'y a rien de purement subjectif.
La conscience choisit ses objets dans le milieu ; par le fait même, ils acquièrent, outre leurs relations objectives, des relations nouvelles, mais ils ne deviennent pas pour cela proprement subjectifs. Cependant il y a lieu de tenir compte de l'arrangement de ces éléments objectifs, du point de vue sous lequel la conscience les saisit. La présence des éléments objectifs dans la conscience dépend des lois psychophysiologiques de la sensibilité, du seuil, de l'attention; en les étudiant, on pourra voir jusqu'à quel point le groupement nouveau modifie les objets, et résoudre, par exemple, le problème des qualités secondaires.
Nous verrons plus loin comment la valeur suppose la conscience, mais sans en être complètement dépendante. De même, l'œuvre d'art, l'histoire, la société, la vie, ne se font que par la conscience, mais elles ne sont pas ses créations exclusives ; elles sont surtout des produits de l'action, dirigée par la connaissance, et elles comprennent des
1) Voir, pour ce qui suit, Près. Phil. Tend., pp. 323-328; New Realism, pp. 136-151 ; The Truth Problem. Journ Phil. Ps. Se. M., XIII (1916), pp. 505- 515, 561-573.
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éléments physiques indépendants ; si ceux-ci sont modifiés, ce n'est pas par la seule connaissance, niais bien par l'action, et de plus, les })roduits de ces activités sont entièrement indépendants de toute connaissance ultérieure, qui nes'accompai^iiera pas d'mie action noiivelh^. h'uno uianiére générale, la subjectivité ou •• dépendance vis-à-vis d'une conscience primaire r> n'implique pas la ~ dépendance par rapport à une conscience secondaire •• ; nouvelle raison pour justifier aussi l'introspection : un état de conscience ne dépend pas de la connaissance ultérieure qu'on en a.
La subjectivité, sans être elle-même l'erreur, rend compte de sa possibilité. Autre chose est d'entretenir des injaginations fantaisistes, voire de l)attie la campaij'ne, autre chose est d'y croire. Il n'y a d'erreur que lorsqu'on prend une fiction pour un fait, et il ny a de vérité que lorsqu'on affirme avec raison qu'un contenu de conscience est en même temps un fait, un olijet indépendant. La vérité est caractérisée par un mélange de dépendance et d'indépendance par rapport à l'esprit. Elle intéresse à la fois l'esprit et le milieu. Suivant la formule, de saveur pragmatique, de M. Perr}-, ^ l'erreur et la vérité proviennent de la divergence ou de riiarmonie pratique entre des ensembles subjectifs et des ensembles d'un autre ordre - '). C'est bien aux pragmatistes que ^L Perry fait honneur de cette découverte. L'accord avec le milieu qui se réalise dans la vérité est tout pratique ; il s'imi)ose à notre action et se constate par elle. Une idée ne doit pas, pour être vraie, coi)ier son objet, ou lui ressembler, il suffit quelle le désigne.
Croire à un contenu de conscience, c'est ladoiiier en vue de l'action. La vérité est relative à l'intérêt qui nous guich^ dans le milieu où il faui agir: une idée peut être fausse si je veux m'en servir pour agir sur le milieu [)hysique, et
1) Près. Phil. Tend., p. 325.
LE PROBLÈME DE LA VÉRITÉ ET DE l'eRREUR 207
vraie dans le domaine de la fantaisie, si je cherche simplenieni à collectionner des cas d'illusions. Même dans un raisonnement, une idée n'est vraie ou fausse que lorsqu'elh' me conduit à agir conformément ou non aux circonstances. La vérité et l'erreur ne dépendent donc pas seulement de l'intérêt, du l)Ut })()ursuivi et des moyens employés, elles dépendent du milieu objectivement déterminé. (Quelque désir qu'on ait d'aller à la pêche des sirènes, dit M. Perry, il est vain de tenter de pourvoir ainsi à sa subsistance ; car les laits ne le permettent pas. L'idée de sirène est faite d'éléments indépendants de la conscience, mais leur union est arbitraire. '• Le fait exprimé par le jugement : Il n'y a a pas de sirènes, est qu'une sirène est un composé subjectif et non physique -^ '). Ainsi donc le milieu, les faits, constituent un absolu, qui, pour n'être pas un Absolu divin, éter-nel, n'en oppose pas moins une barrière infranchissable aux fantaisies subjectives.
Avec M. Montagne, il faut préalablement aborder le problèm-e de la conscience qu'il formule à peu près en ces termes : Un courant nerveux, action physico-chimique parfaitement observable, se propage le long d'une fibre nerveuse ; à un moment donné, il se passe un événement d'une nature toute différente, un fait psychique, accessible à la conscience du seul observateur. Comment expliquer cette différence entre l'antécédent et le conséquent ? La nature présente bien d'autres transformations d'énergie ; mais d'ordinaire, ces activités restent du même ordre ; ici il y a entre les deux faits une diversité qualitative. Comment trouver place pour la conscience dans le cycle fermé de la nature physique ? Quelle continuité peut-il y avoir entre ces
1) Près. Phil. Tend., p. 327,
deux ordres de phénomènes ' ) ^ Comment concevoir que la conscience soit bien une partie du iiiondf réel et non un être fantastique et surnaturel ^
Deux solutions extrêmes doivent ètn* rejetées : le '^ jianpsvchisme •• et le - panliylisni'' -. l-f [ircMiiier n'est qu'un idéalisme plus ou moins déguisé ; on connaît assez ses lacunes ; celles du " panliylisme " ne sont pas moins graves : il n'admet- d'autres n-alités que celles qui sont étendues dans l'espace et le tenips; il n'y a ]ilus de conscience, mais seulement des objets et des organismes : autant dire que les objets seuls existent. Et que deviennent, dans ce monde purement objectif, les perceptions contradictoires? Faudrat-il admettre qu'il existe des cercles carrés, des silences bruyants, des contradictions réelles?
Pour résoudre la difficulté, il faut substituer aux théories statiques de l'univers, une conception dynamique : la notion de causalité ou d'énergie opérera la synthèse de la nature et d<' hi conscience. M. Montagne appelle son système - hylopsychisme - ; d'ajirèslui, ^ la potentialité du physique est Vactualité du psychique, et la potodialité du psychique est tuclualitc du physique. Ou, pour exprimer la même chose sous forme de définition de la conscience : La conscience est la pj7X'sence potentielle ou impdicative d'une chose à un oulroit ou dans wi tcynps où cette chose n^est pas p)'ésente actuellement r>^).
1) Cf. Consciousness a For m of Energy, Essays in Hon. of W. James, pp. 105-106. Dans ce qui suit, nous nous inspirons du mémoire cité. pp. 105-134 du recueil en question, de l'étude : A Realistic Tfieory of Trtith and Error dans New Realism, pp. 251-300, et des articles : Contemporury Realism and Ihe Prohlems of Perception, fourn. Phil. Ps. Se. M.. IV (1907). pp. 374-383: Consciousness and Relativity, ib., V (1908). pp. 209-212; Vnreal Sitbsistence and Consciousness, Phil. Rev., XXill (1914), pp. 4864. Ce dernier article, réponse à des critiques de M. Lovejoy, est très important pour l'intelligence des idées de M. Monta^up et de la notion d'entité subsistante en général.
2) New Realism. p. 281.
LE PROBLÈME DE LA VÉRITÉ ET DE l'eRREUR 209
Le monde physique est un ensemble de qualités étendues dans les trois dimensions de l'espace, auxquelles on peut ajouter comme une quatrième, le temps. Cet ensemble embrasse toute la réalité — excepté deux catégories importantes et parfaitement réelles, la causalité et la conscience. Les phénomènes du monde ph^^sique présentent un certain ordre, une régularité au moins approximative ; ils ne sont pas étrangers les uns aux autres, mais ils se compénètrent et se déterminent les uns les autres par leur activité. Cet aspect de la nature nous la montre dominée par la causalité. La causalité est donc bien une notion objective. Ici encore, nous rencontrons une double opposition : les substantialistes admettent la causalité, mais ils ne parviennent pas à en rendre raison, parce qu'ils séparent le monde en êtres isolés ; les positivistes la nient, ou en font tout au plus une simple succession de phénomènes. Mais il faut bien y voir une action réelle ; si l'on veut s'en faire une idée plus précise, c'est à la notion de force, d'énergie, de tension (stress) telle que la concevaient les anciens physiciens comme Faraday, qu'il faut recourir. Si les êtres sont des centres d'énergie, la causalité est une énergie actuellement invisible, mais non moins réelle pour cela. Le propre de la causalité est d'établir une relation, non point abstraite et statique, mais dynamique et réelle, entre les ditférents objets. Elle fait qu'un objet se dépasse en quelque sorte luimême [self-franscendence] ; il est présent en d'autres temps et d'autres lieux que là où il existe. C'est, si l'on veut, un rapport de potentialité qui inclut aussi bien la « présence virtuelle rétrospective d'une cause dans son effet, que la présence virtuelle prospective d'un effet dans sa cause •• '). Considérons maintenant la conscience, telle qu'elle apparaît à l'introspection. Au lieu de la divisibilité du
1) Unreal Sabsistence and Consciousness, Phil: Rev., XXIII (1914), p. 57.
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monde matériel, la conscience, '•la psychose ^ présente une unité qui eml)rasse les objets les plus divers, abstraits et universels aussi bien que ]»hysiques et concrets. De plus, elle s'c'iend au delà de l'iiistaiit présent, aussi bien dans le passé que dans l'avenir. Le monde i)hysique, considéré comme statique, ne j)eut expliquer cette présence d'objets distants et différents dans mon esprit. Lorsque je pense à un objet loîig de Irois pieds, je n'ai pas dans mon cerveau une Ionii;ueur de trois pieds ; je puis songer aux empereurs romains, et pourtant ils ne sont pas des jirocessus nerveux d'une personne qui habite Xevi-York. Nous retrouvons ainsi raniinomie du panh^'lisme et du panpsychisme, comme nous avons rencontré pour la causalité l'antinomie du su]> siantialisme statique et du })Ositivisme.
Ne serait-ce ])oint la ré[)onse que nous cherchions ? Ne l'aut-il pas résoudre de la même manière ces deux problèmes parallèles ^ Rapi)rochées l'une de l'autre, les deux difficultés vont se résoudre en se complétant ~ comme les deux moitiés également incompréliensibles d'un picz/r -. « Sup- [)osons que cette potentialité de cause à etfet, qui, du point de vue objectif, ne peut être décrite qu'indirectement comme une possibilité d'autres événements, soit en ellemême et réellement la coxscioicr de ces autres faits ; alors la potentialité causale serait actuelle ou réelle, comme le substanfialiste l'admet, et le positiviste, de son coté, pourrait continuer à sotitenir que cette potentialité n'est pas un iy})e d'être nouveau et inintellij^ible - ').• Avec les panhylistes, on pourra dire qtie la conscience n'est pas un objet nouveau, étranger au monde matériel, mais une possibiliK' des (tbjets (jui C(»iisi iiucni son (■hamj> ; avec les panpsychistes on pourra dclinir les obj(»ts comme des possil)ilités de })erception ; le sens positif de ces thèses reste
1) ,VtH' Rmlism, p. 279.
LE PROBLÈME DE LA VÉRITÉ ET DE l'eRREUR 211
debout, seul leur exclusivisme disparaît. Il y a entre la conscience et le phénomène cérébral une relation analogue à celle du mot et de sa signification : la sii^mification est "dans-' le mot, et pourtant la chose signifiée peut être tout autre que le mot.
Les organismes sont des centres particulièrement riches d'énergies variées. Cela explique que la conscience s'y manifeste avec la diversité de ses fonctions. L'énergie peut s'y concentrer et imprimer aux objets cette finalité qui est la marque propre de la conscience, sans nuire aux lois mécaniques. Si l'on peut, dans la conscience, distinguer trois aspects, la mémoire, l'expectation et la perception extérieure, on trouve aussi dans la causalité trois ^ directions " qui leur sont symétriques : tout événement est à la fois effet d'événements antérieurs, cause d'elfets subséquents et en interaction réciproque avec des événements contemporains dans le même espace ; il regarde en même temps en arrière vers le passé, en avant vers l'avenir et à l'extérieur dans l'espace.
Cette théorie de la conscience va nous permettre de rendre compte de la nature et du fait de la vérité et de l'erreur. Mais il nous faut d'abord définir ces notions. La vérité et la fausseté ne sont pas des propriétés psychologiques de la pensée, mais des propriétés relatives du jugement pour autant qu'il se rapporte aux choses. Le vrai est la même chose que le réel, mais considéré sous un autre angle ; il y a entre ces deux aspects du même objet la même différence qu'entre George Washington et le président George Washington : une ditïërence de relations. Qu'est-ce donc que la réalité ? M. Montagne distingue d'abord, parmi les objets de pensée, les entités subsistantes, qui comprennent même les objets contradictoires et impossibles ; puis les t- événements '^ [events], groupes de qualités occupant une place déterminée dans l'espace et le temps ; enfin
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les rolatioiis a1>straitos impliquées ou pn'su|ij)Osées par le monde spatial et temporel, comme : l'orange ressemble plus au jaune qu'au vert, 7 -j- 5 -= 12 ; ce dernier groupe est donc une subdivision des êtres subsistants. Tous ces objets peuvent être exprimés par des itrojiositions. La croyance, est l'attitude que nous prenons à l'éiiard d'une proposition qui parait vraie ou réelle ; elle comporte une tendance à aiiir conformément à cette proposition.
Les objets physiques, en émettant de l'énergie, sont causes de la connaissance ; si rien ne trouble leur action, celte connaissance est vraie. En ettêt, ils produisent dans le cerveau un effet qui les implique eux-mêmes ; cet effet n'est pas connu lui-même, mais il est l'intermédiaire de la connaissance ; il sert à remonter à sa cause, non par un raisonnement, une implication abstraite, mais par un rapport concret. Seulement, l'erreur est possible, d'abord parce que l'énergie n'est qu'une tendance, qui peut être contrecarrée par des accidents, puis parce que la relation d'un effet à sa cause n'est pas toujours déterminée avec évidence '; il p^'ut y avoir équivoque, un même i)hénomène })ouvant être le résultat de causes différentes ; ainsi l'interprétation erronée est possible : c'est le cas des illusions ; l'esprit est alors victime de la tendance à prendre pour vraie l'implication la plus simple ; il se guide d'ailleurs aussi, ptirtbis à tort, sur son expérience antérieure ; de plus, les énergies en conflit expliquent les divergences de l'attention, sources de nombreuses erreurs.
La vérit(' j*rovient parfois de ce que l'effet de l'énergie a été [iroduil sans altération et correctement interprété. Phis souvent, il a fallu corriger les déviations partielles, soit jiar les tendances innées ou acquises, soit par d'autres perceptions ; à force de coiniailre les causes j^ossibles d'une stimulation, on reconnaît mieux les véritables. Plusieurs photographies inexactes donnent [>arfois une idée plus juste
LE PROBLÈME DE LA VÉRITÉ ET DE l'eRREUR 213
d'un sujet qu'une seule qui est pourtant bonne. C'est ainsi que nous rectifions par le toucher et par la mémoire visuelle la perception du bâton courbé dans l'eau. Mais pour que cette correction soit possible, il ne faut pas que la position dans l'espace et le temps varient en même temps que les qualités, sinon il serait, impossible de découvrir l'écart. Le problème des qualités secondaires ne sera résolu que lorsqu'on aura pu comparer exactement les énergies primaires de l'objet et les voies cérébrales par où elles passent. Notre connaissance du monde est, en somme, inadéquate, mais fidèle dans ses grandes lignes.
Dans la connaissance erronée, ce qui est perçu, c'est un objet purement subsistant. Celui-ci ne passe pas pour cola à l'état d'être existant : le prétendre serait retomber dans l'erreur idéaliste de l'esse est jiercijn ou du percipi est esse. Les sii^ènes n'existent pas et n'ont jamais existé, pas même dans l'imagination des poètes qui les ont rêvées-; elles n'ont d'effet que sur la conduite de ceux qui y croient. Les êtres réels au contraire, sont ceux qui produisent des effets dans le monde réel, spatial et temporel ; il ne faut pas pour cela qu'ils soient eux-mêmes dans le temps et l'espace, il suffit qu'ils y soient impliqués. M. Montagne n'est pas disposé à sacrifier au relativisme, même en matière de qualités sensibles : il est faux qu'un objet objectivement soit bleu pour moi et veft pour vous, carré par rapport à telle position, rhomboïdal par rapport à telle autre ; il peut apparaître différemment à divers sujets, parce qu'il produit sur eux des effets différents ; mais il n'est pas constitué par ces effets ; il reste ce qu'il est en lui-même ^ ) .
1) Telle est l'idée à laquelle M. Montague s'arrête dans son dernier article, Phil. Rev., XXXin (1914), pp. 54-fï6; tout relativisme lui paraît dangereux pour le réalisme, et il se défie des idées de certains réalistes plus radicaux, influencés à leur insu par l'idéalisme. Mais auparavant, il ne craignait pas de dire qu'un même objet pouvait avoir des propriétés sensibles différentes et même opposées
Que devient, dira-t-on avec M. Lovejoy, le monisme épistémologique ^) ? Ne revenons-nous point à la notion d'un intermédiaire de la connaissance, décalque de l'objet réel ? Non, car roffoL des objets peivus n'est point apen;u pour lui-même. Quand je peivois ou que je me rappelle un objet, c'est lui-même que j'atteins, non la trace qu'il [troduit dans le cerveau. L'objet dans la nature est un complexus de qualités, considéré comme existant dans un contexte spatial et temporel ; l'objet perçu n'est autre que ce même complexus, mais en tant qu'il est impliqué par un phénomène cérébral.
M. Montagne résume lui-même toute sa théorie en la symbolisant de la manière suivante : Appelons l'objet existant^dans la nature Oe, l'état cérébral Oc, et l'objet appréhendé Op. Dans le cas le plus simple, Oe sera la cause de Oc et dans tous les cas, Op sera impliqué par Oc. Ce sont les trois sommets du ^ triangle épistémologique y^ ; leurs relations serviront à caractériser la connaissance. On peut les comparer à des images d'un objet lumineux sur un miroir : Oe sera l'objet lumineux, Oc l'etfet jtroduit sur la surface du miroir, et Op l'image virtuelle vue derrière le miroir ou à travers. Il peut se faire que l'image virtuelle coïncide en qualité et en position avec l'objet réel ; c'est le cas lorsque l'objet lumineux est placé derrière le miroir et que son image y est renvoyée à l'aide d'un premier miroir. Il est vrai que dans un triangle, deux sommets ne peuvent jamais être identiques, comme peuvent l'être la cause du phénomène cérébral et l'olijet per(^'u ; à part ceh^, la comparaison de M. Montagne est suggestive.
d'après les Individus et les points de vue. et que l'objet réel n'était autre que la somme des points de vue possibles ; mais il ajoutait que ces points de vue devaient s'harmoniser entre eux et avec l'aspect collectif et soci il de l'univers. Cf. Contcmporary Rcalism and fhc Prohlcms of Perception, /oiirn. Phil. Ps. Se. M . IV (lOOTV pp. 3S2-383; Conscionsness and Relativity, ib., V(1908), pp. 211-212. 1) C(. Error and tlie New Realism. Phil. Rev., XXII (iai3), pp. 416-418.
LE PROBLÈME DE LA VlîRITE ET DE l'eRREUR 215
MM. Holt et Pitkin sont d'accord avec M. Montagne pour dire que la conscience sert à dépasser les Ijornes étroites de l'espace et du temps où les objets individuels sont renfermés et qu'elle est un moyen pour l'organisme de s'adapter à des objets distants. Mais ils n'admettent pas que la causalité soit un rapport transcendant d'un être à un autre. La caractéristique de l'organisme n'est pas la moditication d'une énergie, mais la réponse spécifique à une excitation. M. Holt admet l'existence d'erreurs et d'illusions objectives, et M, Pitkin cherche à substituer à la théorie de la « coupe longitudinale ^^ ^ ) de la conscience une théorie de la '• coupe transversale •' . Commençons par exposer les idées de M. Pitkin 2).
L'organisme est placé dans le milieu spatial et temporel, lequel est composé d'objets qui sont autant de centres d'énergies rayonnant en tous sens ; l'organisme doit s'y adapter, tantôt en s'emparant de l'un de ces centres d'énergies pour se l'assimiler, tantôt en s'en rapprochant ou s'en éloignant pour subir d'une manière convenable l'action de ses énergies. Il doit pour cela s'adapter non seulement aux objets présents, mais aussi à des objets situés au loin, ou qui ont existé ou existeront à d'autres moments du temps, car tous peuvent exercer sur lui une certaine action. Pour les repérer, il ne lui suffit pas de connaître un point unique de la ligne que suit l'énergie irradiée ; un seul point ne donne ni la direction ni la distance du centre ; ces déterminations sont fonction de plusieurs facteurs diiférents.
1) Cf. New Realism, pp. 482-486, où l'on trouvera encore d'autres remarques de ces auteurs, et pp. 480-482, certaines remarques de M. Montague.
2) Cf. Some Renlisfic Implications of Biology. ib., pp. 433-467; Time and the Percept, /ourn. Phil. Ps. Se. M., X (1913), pp. 303 319 ; The Empirical Staius of Geometrical Entities, ib.. pp. 393-403; Concepts and Existence, ib., XI (1914), pp. 131-134; Rejoinder io Professer Bush, ib., pp. 383-385; Time and Pure Activity, ib., pp. 521-525; World- Pictures, Essays in Hon. of W. James, pp. 195-229.
Or, M. Pitkin trouve dans cette situation une curieuse analogie avec les caractères de la géométrie projective. Celle-ci, en effet, fait abstraction de la quantité pour ne considérer que la qualité des figures ; mais du moment que les figures ne sont plus déterminées par la distance, il faut un ensemble de relations bien plus complexes pour les différencier. De plus, leurs différences qualitatives sont constantes et indépendantes de leur distance et de leur direction par rapport au centre de projection. De même, les propriétés du monde physique sont indépendantes par rapport au sujet connaissant qu'on peut comparer au centre de projection ; les relations des objets physiques entre eiLx sont transversales par rapport à celles qu'elles ont avec ce centre, c'est-à-dire qu'elles appartiennent à tme autre « dimension », un autre ordre : ainsi se caractérise la différence entre le monde physique et le monde connu ; c'est toujours le même monde, mais dans des relations différentes. Le sujet est donc le centre de projection ou - réfèrent projectionnel-' comme dit M. Pitkin ; il est individuel, distinct des objets dont il subit l'intluence et auxquels il réagit. La conscience n'est pas l'adaptation, mais le moyen de la préparer. Elle me met en rapport avec des objets très divers, qui ont entre eux des relations variées. Les objets m'apparaissent à travers la conscience comme à travers un plan de projection interposé ; mais le [)lan de jirojection n'est pas du même ordre que les objets projetés ; de là vient que les relations entre les objets spatio-temporels [)ervus ne sont pas nécessairement des relations spatio-tomi»orelles : elles peuvent être, par exemple, des relations d'implication. Grâce à la conscience, je puis me mettre en rapport avec les objets de l'univers entior, et même avec des objets imaginaires; je puis m'intéresser à ceux-ci par curiosité ou par jeu, je puis aussi les prendre au sérieux, y conformer
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ma conduite, comme s'ils étaient des objets physiques, et dans ce cas, je suis dupe de ma propre conscience.
L'erreur s'explique facilement. Une foule d'entités contenues dans le monde sont projectivement indiscernables ; elles ont des valeurs multiples, parce qu'elles ne sont pas déterminées au point de vue métrique. Pour les déterminer adéquatement, il faut des comparaisons nombreuses et des opérations multiples. Ainsi une ligne peut avoir des directions diverses et des longueurs dilFérentes d'après la perspective ; on ne se rend compte de son identité véritable que par le contexte. Ainsi les mêmes concepts peuvent s'appliquer à des objets multiples et à des situations variées. Rien n'est plus facile que de les interpréter à tort ; l'erreur n'est pas une pure construction subjective, elle résulte de la nature même du monde. Par des contrôles répétés on parvient à l'éliminer en précisant les objets auxquels on doit réaeir. Le système nerveux, loin d'être la cause de l'erreur, est au contraire un moyen de s'adapter plus sûrement à ce monde dont l'erreur et l'illusion sont une caractéristique. Ainsi les erreurs et illusions des sens sont dus tout simplement aux multiples relations d'un objet ; une colline peut aussi bien avoir ditférentes couleurs d'après les points de vue qu'elle a des distances différentes par rapport à plusieurs points ; le spectroscope montre d'ailleurs qu'il s'agit de couleurs physiques. Croire que les objets ne peuvent avoir qu'une seule relation, c'est revenir à la théorie interne, à laquelle le néo-réalisme a renoncé définitivement. Par conséquent, il faut se faire à l'idée d'objets caractérisés par des relations différentes, qu'on ne peut pas toujours discerner. Nos perceptions retardent généralement sur leur excitant ; elles vont jusqu'à nous le faire percevoir après qu'il a cessé d'exister. On a fait grand état contre le réalisme de cette erreur de temps inhérente à la perception. Mais les objections viennent de ce que l'on ne veut pas
croire à la réalité du passé : on croit que l'actuel, l'existant seul est réel ; or, l'existant se caractérise par sa position dans le temps. Comment donc le temps ne serait-il pas réel ? A moins de dire que l'existant n'est pas réel non plus! Le temps et la succession sont des éléments qui composent le monde tel qu'il est ; le passé agit sur le présent, c'est un fait universel, et non une particularité de la perception. Pourquoi dès lors y voir une difficulté propre à celle-ci ?
M. Pitkin ne souscrirait sans doute plus aujourd'hui à toutes les affirmations de son étude parue en 19' i8 sous le titre de World- Fiel ares dans les Essays offerts à William James. Il y assimilait les idées à des images du monde extérieur, bien imparfaites, d'ailleurs ; ce seraient plutôt des traces, des vestiges, que des images au sens ordinaire du mot ; M. Pitkin ne les compare-t-il ])as à la trace que laissent sur une toile les pinceaux du peintre ? Cette trace, dit-il, est aussi une image des pinceaux! M. Pitkin semble bien éloigné maintenant de ces th'èses phénoménistes. Sa théorie de la conscience est déjà d'un tout autre ordre. De plus, il accorde aux entités géométriques une existence même physique. Il faut, dit-il, supprimer le vieil antagonisme des sens et de l'intelligence. Celle-ci n'est pas seule à connaître les objets géométriques. Rien n'empêche une ligne droite, par exemple, d'être un objet perceptible aussi bien qu'intelligible. De fait, nous croyons spontanément que les lignes qui terminent les objets physiques, le faîte d'un toit vu de loin, par exemj)le, répondent adéquatement aux définitions mathématiques. Sans doute, vue de près, cette ligne se montre brisée <»u ondulée ; c'est que l'objet physique n'est pas parfaitement droit ; mais il n'en est pas moins exact qu'à un moment donné j'ai per<;u avec mes yeux ime ligne droite. Les qu.ilités sensil)les ne s'évanouissent-elles pas aussi lorsqu'on emploie des instruments plus précis? Et cependant, peut-on nier (|ue nous les percevons de fait l Les
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propositions mathématiques sont impliquées dans l'espace physique et peuvent servir à le définir. La logique et les mathématiques n'en sont pas moins des sciences abstraites, donr les objets sont purement subsistants, parce que ces objets sont des parties des objets physiques qui ne peuvent exister seuls ; l'existence leur appartient en tant que, unis à d'autres éléments, ils constituent les objets de la nature ; mis en relation avec d'autres éléments, ils forment les complexus subsistants, objets des sciences abstraites.
M. Holt n'accorde pas beaucoup de valeur à l'introspection, dans l'étude de la conscience ^]. A tort y a-t-on vu le seul moyen de connaître vraiment la conscience ; plie n'en atteint qu'une faible partie, la conscience réfléchie ou personnelle iscif-consciousness), conscience du second ordre, pour ainsi dire. C'est à cause de cette confusion entre la conscience réfléchie et la conscience en général qu'on en est venu à parler de sensations inconscientes ou subconscientes ; autant vaudrait dire conscience inconsciente. Il suflît, d'ailleurs, de songer aux conditions de l'introspection pour voir combien elle est limitée et faillible : ne faut-il pas d'abord que l'objet soit explicitement remarqué, puis qu'il soit retenu ? Or, la mémoire est si faible, si intermittente ! Un peu de temps suffit à l'eifacer, une excitation dilférente en fait disparaître, au moins momentanément, toute trace. La conscience est plus étendue que cela ; elle est la réponse spécifique, le mode de comportement de l'organisme visà-vis du milieu ; non du milieu tout entier, mais de la partie choisie par le sujet, que ce soient des objets physiques ou des éléments abstraits, tels que l'accélération, la rapidité
1) Les idées de M. Holt sont exprimées dans Coiic. of Cotise, surtout à partir de la p. 166 ; The Place of lUusory Expérience in a Realistic World, New Realism, pp. 303-373; Response and Cognition, Journ. PMI. Ps. Se. M., XII (1915), pp. 365-373, 393-409.
d'un mouvement. De ce point de vue, elle se confond avec l'arc réflexe, non j)as l'arc réflexe tronqué comme on se l'imagine souvent, consistant en une réception et une réponse, avec entre les deux un succédané de l'a me pour les transformer et les unir, mais la réaction eff'ective de l'organisme à une situation. L'objet, c'est ce à quoi l'organisme s'adapte ; le sujet, c'est l'organisme ou le système nerveux qui répond à l'objet; le sentiment est l'état interne de l'organisme : s'il est unifié, il y a plaisir; s'il est dispersé, il y a déplaisir; de l'unité plus ou moins grande et forte découle, la personnalité, qui est essentiellement un caractère synthétique des qualités. C'est donc par la fonction ou le comportement que M. Holt remplace l'ame et la finalité.
En somme, la conscience est loin d'être quelque chose de simple. Il faut voir comment elle se comporte vis-à-vis du reste du monde et quels sont ses principaux éléments. La conscience permet d'entrer en rapport avec les parties les plus diverses de l'univers de l'être, et d'une manière toujours variable. M. Holt la compare quelque part à une feuille de papier percée d'un trou qu'on promènerait sur une carte géographique, de manière à en laisser apparaître tantôt une partie, tantôt une autre ; pour rendre l'analogie complète, il faut supposer que la fenêtre est susceptible de changer de forme, de se dilater et de se rétrécir à ditférents moments. Les sensations sont des éléments simplement présents à la conscience, sans qu'aucune signification s'y attaclie ; les perceptions s(»nt des éléments organisés de manière à présenter une valeur logique ; la mémoire se rapporte aux objets passés, connue la pensée peut se rapporter au futur pour y adapter l'organisme. Mais la conscience Ji'est pas du tout étrangère au monde réel ; les sensations et les perceptions, par exemple, ne sont nullement en dehors du temps et de l'espace ; elles y sont aussi
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bien que les objets physiques ; elles sont, tout comme ceuxci, des entités neutres; rien ne peut être fait que d'être; et ce sont identiquement les mêmes objets qui sont dans le monde physique et dans la conscience ; ces deux mondes sont tout simplement des systèmes d'éléments qui se coupent en un ou plusieurs endroits ; aux points d'intersection, il y a identité entre eux. Plus les points d'intersection sont nombreux, plus l'identité est parfaite.
Mais ne peut -on analyser davantage les sensations ? M. Holt semble avoir cru d'abord que les qualités secondaires sont irréductibles et strictement objectives, au moins j)Our l'introspection ; mais il ne manque pas d'indices, dès son premier ouvrage, pour montrer qu'il cherchait dès lors une " chimie mentale •' qui ferait assimiler les qualités à des composés synthétiques, comme la molécule chimique est une synthèse d'atomes ').
Dans The New Realism, M... Holt s'etïbrce longuement d'établir un - atomisme psychologique » inspiré de Franz Brentano et qui rejoint une suggestion bien oubliée de Herbert Spencer. Singulière façon, à la vérité, de prouver l'objectivité des qualités sensibles, que M. Holt veut y défendre contre les critiques des physiologistes qui s'appuient sur la doctrine des énergies spécifiques de Jean MûUer ! On connaît cette doctrine classique : les stimulations ne produiraient dans la conscience des sensations différentes que par suite de la diversité des énergies nerveuses des sens. Mais, dit M. Holt, le seul fait bien établi expérimentalement sur lequel elle puisse s'appuyer, c'est la production de sensations gustatives par les excitations mécaniques, chimiques ou électriques de la corde du tympan ; c'est une base bien étroite pour une théorie géné-
- 1) Cf. Conc. of Cotise, pp. 132-133, 137-142, 161-162, 213. Rappelons que cet ouvrage, bien que publié en 1914, était écrit dès 1908, donc avant l'essai du New Realism.
222 LE méo-r(^:alisme américain
raie. Puis, une fois le principe admis, il n'y a aucune raison })our ne pas admettre autant deneri^nes spécifiques qu'il j a de sensations distinctes dans chaque sens, et même de nuances particulières de sensations ; mais une telle diversité doit aussi faire supposer qu'il y a dans la structure des nerfs et la nature du courant nerveux des ditîérences nombreuses correspondantes ; or, rol)servation la plus minutieuse n'a rien révélé de semblable. Par contre, on a constaté, entre le courant nerveux et les ondes physiques, une plus exacte correspondance qu'on ne l'avait d'abord admise; des méthodes plus précises, telles que l'emploi du g-alvanomëtre, ont fait conclure à des physiologistes comme M. Sherrington, que la fréquence du courant nerveux est assez élevée pour égaler celle des excitants physiques.
Si njaintenant nous examinons les sr>nsations telles qu'elles nous apparaissent, nous constatons d'abord qu'elles présentent un ordre objectif aussi déterminé que celui des nombres : il n'y est pas plus possible de situer l'orange entre deux nuances de pourpre que de placer le nombre 4 entre 528 et 529. Les sensations ne sont donc pas quelque chose de capricieiLx, de -purement subjectif-. Mais il faut chercher à expliquer cet ordre d'une manière quantitative, comme on l'a fait pour les énergies physiques. On admet assez facilement que certaines couleurs, telles que l'orange ou le pourpre, sont comjmsées. Stumpf et d'autres ont montré que les sons et les bruits peuvent être considérés comme des combinaisons de qualités élémentaires très simples. On a reconnu dernièrement que des .sensations de dillérenles espèces peuvent être cuuiparées au point de vue de l'intensité et de la saturation, par exem[)le. Tout cela invite à considérer les sensations comme formées d'éléments homogènes, syiuhéiisés et si>écitiés par des - qualités formelles - différentes. Une expérience récente met ce fait en lumière : si l'on donne une série d'excitations
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tactiles à une allure assez lejite, les sensations sont perçues isolément ; si on augmente la fréquence, elles se fondent pour donner une impression de rugosité. Le papilloteraent, dans le domaine visuel, csL un phénomène analogue. Cet ensemble de faits amène M. Holt à conclure que c'est une opinion amplement justifiée au point de vue expérimental que celle qui considère les qualités sensibles comme un rapport entre le nombre d'excitations et le temps dans lequel elles se produisent. La sensation élémentaire serait une impression neutre, homogène, la - densité temporelle » donnerait le caractère spécifique.
Où donc se trouvent les qualités sensibles ? Point dans le cerveau, pas plus que les autres objets. Elles sojit là où elles sont perçues. La conscience est là où sont les objets auxquels réagit l'organisme; cela est aussi vrai pour le temps que pour l'espace ; quand je perçois un événement du passé, ce n'est pas en moi que je le perçois, mais là où il s'est produit ; quand je prévois un fait à venir, c'est à son ordre dans la série temporelle. Même les objets imaginaires sont perçus en dehors du cerveau, puisque ro.n réagit à un objet bien distinct du système nerveux. Il est même plus exact de dire qu'ils n'ont pas de place par eux-mêmes, mais uniquement lorsqu'ils sont rapportés à un ensemble. D'une manière générale, nous l'avons déjà dit, il y a entre ma connaissance et la réalité, identité partielle. Notre connaissance est souvent inadéquate, mais il n'y a d'autre connaissance que l'identité ; M, Holt rappelle ici l'aphorisme d'Aristote : Le coimaissant en acte et le connu en acte sont identiques. Les lacunes de la connaissance symbolique sont des points où l'identité s'arrête. Pour qu'une théorie soit vraie, il faut qu'elle - corresponde y> à la réalité, au système physique qu'elle doit décrire. Il n'y a pas pour cela représentation, dualisme, car un objet ne peut être représenté que par lui-même, en tout ou en partie ; la
correspondance entre deux systèmes ne peut être que leur identité logique, au moins partielle. Dans le monde universel de l'être, il n'y a ])as de place pour une - copie « qui serait étrangère à l'être.
Uu'est-ce donc que l'erreur et l'illusion :* Xous remarquons d'abord qu'une connaissance peut en corriger une autre ; })lus on multiplie les points de rencontre entre la conscience et la réalité, plus la connaissance devient adéquate. Mais s'il y a correction, c'est qu'il y a eu conflit, contradiction. En quoi la contradiction et l'erreur peuventelles bien consister ? Sont-elles •• [»urement subjectives « ? L'atïirmer, ce n'est pas expliquer le fait de l'erreur, c'est l'escamoter. L'erreur n'est pas purement mentale ; elle se produit dans la connaissance, mais elle la dépasse ; elle consiste à se trouver en présence d'un cas de contrariété ou de contradiction ; mais la contradiction, sous toutes ses formes, ne peut être qu'une propriété du monde objectif. Loin d'en être bannie, la contradiction est très fréquente dans le monde. Quand une masse de fer est attirée par la terre et retenue en lair par un aimant, il y a contradiction entre ces deux actions, ou, si l'on veut, entre les propositions qui en expriment les lois, ce qui revient au même, car, nous l'avons vu, une théorie vraie est identique à son objet. La contradiction n'est jamais le fait des images ou des simi)les notions, elle ne peut se produire qu'entre propositions ; parmi celles-ci elle est fréquente aussi, mais elle n'est pas toujours explicite. Et ceci va nous permettre d'expliquer plus exactement en quoi elle consiste. Le monde de l'être comprend les objets existants et ceux qui sont purement subsistants. Aucun réaliste ne dira que la contradiction existe ou qu'elle est réelle ; elle n'est même pas plus susceptible d'être pensée que d'exister. Mais elle peut se produire dans les entités subsistantes. Comment cela ? Rappelons-nous la distinction entre les termes et les pro-
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l)Ositions d'un système. Les termes doivent être compatibles entre eux, sinon ils ne peuvent exister ; or, puisqu'ils sont l'élément premier du système, ils doivent exister. Mais les propositions peuvent être opposées snns qu'on s'aperçoive d'abord de cette contradiction. De mêmes deux mouvements pliysiques opj)Osés ne se détruisent qu'au moment de leur rencontre. Seulement, tout comme l'univers physique, les propositions sont actives, elles })roduisent des conséquences qui, à un moment donné, sont en contradiction. Le monde réel, existant, peut donc être assimilé à un système très compréhensif de termes en relations, et l'objet contradictoire à un ensemble de propositions stériles parce que opposées dans certaines de leurs conséquences. Cette conception dynamique de la logique explique aussi pourquoi une erreur ou une contradiction partielle peut être sans influence sur le reste du système : l'activité peut être limitée, et se produire tant que la contradiction n'éclate pas. En somme, le problème de l'erreur n'est pas un problème de la connaissance, mais un problème de l'être. Il ne sert qu'à faire ressortir l'infinie complexité de l'univers.
Nous ne nous arrêterons pas à M. Marvin qui ne s'est pas occupé du problème de la vérité et de l'erreur, mais a esquissé une théorie de la conscience fort semblable à celle de M. Holt, sinon inspirée par lui '). La conscience n'est autre que l'organisme réagissant à une partie du milieu, et « un champ de conscience est une certaine section transversale, une certaine collection d'entités appartenant à l'univers des entités subsistantes, et définissable comme groupe par une relation spéciale à certaines réactions corporelles •'^).
1) Cf. First Book in Metaphysics, pp. 256-267.
La conscience n'est donc qu'une relation, non une substance; ainsi tout dualisme est radicalenKMit supprimé.
M. Sj)aulding- se rapproche beaucoup aussi de M. Ilolt, comme nous l'avons déjà dit. Sa théorie de la vérité et de l'ernair s'inspire manifestement de certains principes idenlicjues, mais a]>})liqu(''S avec moins de rigueur. Le point de dé[)art est d'ailleurs un jicu différent. La connaissance ou conscience sim[)le, qu'il faut bien distinguer de la conscience réfléchie ou personnelle, est une relation spécifique entre un objet ou une situation [siatc of ajjairs) et un sujet ; le sujet comporte, entre autres conditions, un système nerveux ; ](! raisonnement, l'imagination, la mémoire, la perception, sont des espèces particulières de connaissance, qui peuvent être aperçues elles-mêmes, mais ne le sont pas nécessairement. La relation de connaissance est externe, elle ne transforme }ias l'olijet.
- lia vérité consiste en ce qu'il y a une relation spécifique entre le processus de connaissance et l'entité connue. S'il n'y avait pas de connaissance, il n'y aurait pas de vc'rité ni (rcrrciir. Mais, de phis, cette relation s}»('cifique subsiste lorsque, dans l'apperception, l'entité est révélée comme elle est. Dans cet ('tat de choses, la connaissance et l'entité connue sont en une relation extrinsèque du type de la relation foiiciioiinelle, c'est-à-dire qu'elles sont en correspondance •• '). La vérité esL d'ailleurs ilistincie des preuves ([ui l'établissent et du sentiment subjectif de la certitude. La notion de la vérité que nous avons décrite s'établit par elle-même, en vertu de sa cohérence, même si l'on ne }touvait prouvei" (ju'on possède jamais une jiareille connaissance. Et comme dans les preuves, il faut bien un point de départ fixe, il y a des faits et des principes qui n'ont pas
1) New Ratio nulism, p. 423. La tliéorie de la conscience, de la vérité et de l'erreur est exposée dans cet ouvrage, à partir de la p. 364, passim.
LE PROBLÈME DE LA VÉRITÉ ET DE l'eRREUR 227
besoin d'être démontrés, mais qui s'imposent par euxmêmes ; les preuves de détail, par contre, sont souvent plus ou moins sujettes au doute et à l'erreur.
Parmi les entités connues il n'y pas seulement les êtres existants, mais aussi les entités subsistantes, telles que les principes, les relations abstraites, parmi lesquelles se trouve celle de la vérité elle-même. Ceci va nous permettre d'expliquer le fait de l'erreur. - L'erreur est un fait indéniable, mais elle peut être expliquée, et les moyens de l'éviter peuvent, dans une larye mesure, être obtenus par l'acquisition d'une technique scientitique tant analytique que synthétique. <^ Prendre ^ une entité pour une autre qu'elle n'est pas, et la localiser dans un temps ou un endroit, — ou les deux à la fois — ou dans un univers de discours, auxquels elle n'appartient pas, tels sont les types essentiels d'erreurs. Mais toutes les entités, telles que les processus physiques et mentaux, le rêve, les objets illusoires ou imaginés normalement, et tous les objets possibles, peuvent se trouver dans un système cohérent unique, de manière à éviter toutes les contradictions internes. Certaines entités sont existantes, tandis que d'autres sont seulement subsistantes, mais toutes les entités peuvent être en rapport fonctionnel et efficient, quoique non causal, avec le processus conscient dont elles sont le " contenu » -, ^).
Toutes ces considérations visent à faire rentrer l'étude de la conscience et de l'erreur dans celle du monde. La conscience n'est pas un talisman qui supprime toutes les difficultés : on n'a pas expliqué l'erreur ou l'illusion quand on a dit qu'elles sont de nature subjective. Qu'est-ce donc que ce subjectif où l'on peut loger commodément tous les faits gênants pour les théories philosophiques ? Le réalisme, par sa notion des termes en relation, nous a délivrés du monisme
1) New Rationalism, p. 429.
2'^^ LE NKO-KÉALISME AMÉRICAIN
uiétîililiysique ; il nous a fait concevoir la conscience comme distincte do son ol)jel et nous a montré rindé})endance de celui-ci. Reste à savoir quelle est, dans cet univers pluraliste, la place de la conscience et son rôle ; pour répondre à la question épistémologi(}uo. il fout donc résoudre le problème cosmolofiique, celui de la nature du monde.
L'univers est l'ensemble de tous les êtres, non seulement des choses physiques ou organiques, qui sont des synthèses de termes, mais des entités purement subsistantes, et des éléments. Tous les êtres existants sont aussi subsistants, mais la n'cijtroque n'est pas vraie. Dans ce monde, la conlradiciioii est possible, en ce sens qu'il peut y avoir ()pposition entre diverses entités, entre ditîerentes choses physiques ou des entités subsistantes, ou encore entre une cliose physique et une entité subsistante, car dans tous ces cas il n'y a pas d'opposition absolue et inconditionnelle : la contradiction atlêcte des systèmes différents, des éléments placés dans des contextes qui ne sont pas identiques. La contradiction interne, formelle, n'est pas réalisable, pas plus qu'elle n'est pensable ; on peut essayer de combiner des mots, on n'arrivera })as à former une entité contradictoire en soi.
Lue habiiiule [)ersistante de i)ensée porte à donner, maigre tout, aux entités subsistantes une sorte d'existence mentale, t'/est encore le résultat de cette conception classique d'après laquelle la conscience ou l'àme est une substance, un milieu où habitent des idées. Cette représentation naïve- peut trotiver un prétexte dans les faits d'illusion et (riiallucitiaiion des sens. Comment, dit-on. les rails d'un chemin de fer peuvent-ils être à la fois convergents et parallèles^ Comment une couleur peut-elle en même temps être diilérente d'elle-même ! ( )u encore : Où faut-il placer dans resj)ace déjà plein le fantôme qu'on y voit ajjparaitre? Comment localiser les («bjeis hallucinatoires ^ Encore une
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fois, on ne prétend pas que les rails puissent être convergents et parallèles sous le même aspect, vus du même point ; mais ils le sont lorsqu'on les rapporte à des ensembles différents, à d'autres points de repère. La preuve qu'il en est bien ainsi, c'est que la photographie nous montre les mêmes contrastes que l'œil ; ces opj)ositions ne sont pas dues à la conscience, mais à l'action de lois physiques. De même, rol)jet hallucinatoire n'est nullement dans la conscience : il est là où il est perçu, mais il n'est pas existant, il ne peut donc occuper un lieu de la même façon qu'un objet pliysique. L'erreur commune à tous ces raisonnements, c'est de ne concevoir qu'un seul mode d'efficience, la causalité des choses physiques. Mais du moment qu'on a compris qu'un objet peut être fonction d'un autre, on ne s'étonne plus à l'idée qu'un objet non existant puisse avoir une influence sur une connaissance actuelle. Il en est de même des événements du passé : point n'est besoin d'imaginer qu'ils existent dans la conscience actuellement ; ils ont existé, ils sont une partie réelle, quoique actuellement seulement sul)sistante, de l'univers ; la conformation des êtres physiques actuels en dépend, pourquoi ne pourraient-ils pas exercer leur action sur la conscience et être connus tels qu'ils sont ?
Que peut donc être la conscience, si elle n'est pas une substance ? Le mot conscience en général désigne la propriété d'être connu. Mais les éléments particuliers appelés conscients, les images, les sensations par exemple, par quoi se caractérisent-ils? C'est, selon M. Spaulding, en ce qu'ils constituent une nouvelle - dimension r, . En effet, ils forment une série ou des séries comme les différentes sensations visuelles, auditives et autres ; ils sont '• organisés « par des relations qui réduisent à l'unité les éléments séparés ; c'est ainsi que les sensations sont fonction de l'organisme, du milieu, des lois physiques, physiologiques, psychologiques ; elles sont en rapport avec la série du temps et celle de
l'espace; elles-mêmes constituent une série causale. En somme, c'est le concept de dimension qui répond le mieux aux faits qui constituent la conscience ; et comme il s'agit d'une dimension d'un ordre tout particulier, on peut dire que la conscience est une qualité à part dans le monde. 11 ne semble point, par contre, qu'on puisse l'identifier à une ou plusieurs relations; elle suppose des relations entre les éléments qui contribuent à la produire ; elle peut être l'origine de nouvelles relations ; mais elle n'en est pas une, purement et simplement. Malgré ses etforts, M. Spaulding tinit par déclarer les deux hypothèses inconciliables.
De tous les réalistes indépendants, M. Me frilvary est celui qui se rapproche le plus des signataires du programme. Il a cherché, comme eux, à concilier le n'-alisme et le monisme épistémologique '). La conscience peut se définir, en gros, « une relation unique, qu'on ne peut analyser davantage, de - réunion ^ [togetherncss) qui existe entre tous les objets donnés dans le champ momentané, individuel et limité de toute perception particulière -^ •). Cette relation a ceci de particulier qu'elle unit une foule d'objets en les rapportant à un centre unique, strictement individuel. 11 ne suffit pas d'insister, comme l'ont fait James et Woodbridge, sur le fait que la conscience est une relation, il faut encore reconnaître que cette relation est individuelle ; sinon, on ne voit plus comment peuvent se distinguer, par exemple, deux consciences qui ont le même objet. Or, c'est le corps, déterminé dans le temps et res[)ace, qui sert à reconnaître le centre conscient. Si elle n'y était rattachée, la conscience n'aurait aucune relation à un point particulier du temps ou de l'espace ; seul le corjts peut fixer ses limites et sa
1) Cf The Relation of Consciousness and Ohject in Scnse-Perception. Phil. Rev., XXI (1912). pp. 152-173.
2) Art. cité, p. 153.
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perspective. M. Me Gilvary nie d'ailleurs énergiquemont que la conscience ne puisse pas se percevoir elle-même ; il y a une aperception directe du moi, lorsque le sujet y concentre son attention ').
Rien n'empêche un objet d'être, tel qu'il est, immédiatement présent à une et même à plusieurs consciences : il peut avoir plusieurs relations. Rien ne s'oppose non plus à ce qu'il présente différents aspects, d'après le point de vue. Un pupitre peut être à la fois un meuble, une masse de fibres ligneuses, une collection d'atomes. Peut-il être en en même temps une surface brune continue au toucher et à la vue, et une masse discontinue de fibres et d'atomes ? Pourquoi pas ? La philosophie réaliste ne doit pas supprimer une difficulté que la science elle-même trouve dans la nature, le problème du continu et du discontinu. 11 faut accepter l'objet tel qu'il est, avec ses ambiguïtés, voire ses contradictions.
Nous voilà aux prises avec le problème de la vérité et de l'erreur. Comment une chose peut-elle être et ne pas être, un espace être à la fois vide et rempli, comme dans le cas de l'hallucination ? Il n'y a contradiction que si les termes opposés sont pris dans le même sens. Or, l'espace peut être rempli d'un objet et vide d'un autre, comme un vase peut être rempli d'eau et laisser vide l'espace nécessaire au sucre qu'on y fera fondre, M. Me Gilvary ne divise pas les objets en réels et apparents, mais en réels et irréels, ou en matériels et immatériels, le réel ou le matériel étant ce qui est étendu dans l'espace, et l'irréel ou l'immatériel ce qui ne l'est pas, sans être pour cela inexistant. Ainsi l'éther des physiciens est un être immatériel. Dans ces conditions, rien ne s'oppose à ce que le même espace contienne à la fois un corps
1) Cf. art. cité, pp. 171 173, et The Stream of Conscioasness, Journ. Phil. Ps. Se. M., IV (1907), pp. 225-235; Expérience as Pare and Conscioasness as Meaning, ib., VIII (1911), pp. 511-525.
matériel et un être iniuiatcriel ; c'est le cas pour l'ëther ; il en va de même pour l'espace qui se trouve derrière un miroir : il est à la fois occupé par le cori)S qu'il reflète, et par le mur que ma main y sent. L'impénétrabilité n'est donc pas une i)ropriété universelle des cor[is ; elle ne s'exerce que par rapport aux êtres matériels. 11 est superflu (le distinguer l'espace visuel et l'espace tactile : cette distinction, d'origines idéaliste, ne répond pas à la réalité des choses, où il n'y a qu'un seul esjiace.
Le monde n'est pas seulement dans l'espace, il est dans le temps ; il y a nouveauté réelle, développement véritable. Mais alors, comment pouvons-nous percevoir les êtres tels qu'ils sont, alors que notre perception retarde sur son objet, au point de n'avoir lieu, parfois, que longtemps après l'existence de l'objet ? Et pourtant notre perception nous affirme que nous en sommes - contemporains -. Mais qu'est-ce qu'être contemporain ? C'est se trouver ensemble dans la même unité de temps ; mais une unité de temps est autre chose qu'un instant. Deux événements qui se passent dans le même moment sont simultanés. - La contemporanéité est un synchronisme longitudinal, la simultanéité est un synchronisme transversal •• '). Ainsi l'objet est contemporain de notre conscience, ou plutôt de notre corps, qui détermine la position temporelle de la conscience, mais il n'existe })as simultanément avec lui. L'erreur consiste à prendre pour simultané ce qui n'est qu(^ contemporain.
Nous venons d'exposer une série d'essais de conciliation entre le monisme épistémologique du néo-realisme et le fait de l'erreur dont on ne jiourrait contester lù l'originalité, ni
1) The Relation of Consc. and Ohject, Pliil. Rcv.. XXI (1912), p. 170.
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la variété. Ils n'ont guère rallié de sutïrages jusqu'ici. M. Lovejoy persiste à leur opposer des arguments classiques : du moment qu'on admet une dépendance quelconque entre la perception et le sujet, on renonce au pan-objectivisme strict ; or, tout réaliste, comme' tout pliilosojdie de quelque école qu'il soit, admet dans la sensation une certaine ditïérence entre l'objet non pergu et l'objet perçu ; cette diiférence tient, dit-on, à des lois du milieu et du sujet ; soit, mais ces lois expriment précisément l'intervention de la conscience dans la perception ; la science n'a-t-elle pas définitivement consacré la distinction entre les qualités primaires, qui appartiennent aux objets, et les secondaires, qui relèvent du sujet? Qu'on ne dise pas que c'est là une diiférence de relation : la conscience de la qualité n'est pas du tout celle d'une relation quelconque ; on ne peut réduire la chose et ses qualités à un ensemble de relations ^). Seul, M. Morris Raphaël Cohen a maintenu, en les accentuant, les affirmations les plus osées des réalistes, en particulier de M. Holt 2) Il n'est pas exact de dire que la distinction entre l'objectif et le subjectif soit consacrée par la science ; nulle part elle ne fait usage de ces catégories ; si, dans l'exposition des théories scientifiques, on rencontre ces mots, c'est à cause des préjugés philosophiques des auteurs, non pour des raisons strictement scientifiques. Il est grand temps d'en débarrasser la science et la philosophie ; ces termes, comme ceux de réel et d'irréel, gagneraient à être
1) Cf. On some Novelties of the New Realism, Journ. Phil. Ps. Se. M., X (1913), pp. 29-43 ; Secondary Qualifies and Subjectivity, ib., pp. 214 218 ; Realism versus Epistomological Monism, ib., pp. 561-572 ; Relativity, Reality and Contradiction, ib., XI (1914), pp. 421-430.
2) Cf Lettre au sujet de Près. Phil. Tend., Journ. Phil. Ps. Se. M., X (1913), pp. 27-28 ; The supposed Contradiction in the Diversity of Secondary Qualifies, A Reply, ib., pp. 510-512; Qualifies, Relations and Things, ib., XI (1914), pp. 617-627; The Use ofthe Words Real and Unreal, ib., XIII (1916), pp. 635-638 ; The Distinction between the Mental and the Physical, ib., XIV (1917), pp. 261-267.
définis d'une manière plus précise ; c'est à cela que s'emploie le néo-réalisme, et c'est par là qu'il éveille de légitimes espérances ; au fond, une attitude radicalement subjective équivaudrait logiquement à l'attitude strictement objective du réalisme ; mais d'abord, la première n'a guère donné d'heureux résultats jusqu'ici ; de plus, la seconde favorise, au moins psychologiquement, une recherche plus consciencieuse. 11 vaut la peine de l'adopter, pour voir si elle ne sera pas plus féconde en résultats positifs. Quant à la distinction entre la chose ou les qualités, et les relations, elle parait bien périmée à M. Cohen, pour qui la science et la ]»hilosophie ont consacré la relativité universelle.
Chez d'autres philosophes, le radicalisme des néo-réalistes a provoqué une réaction en faveur d'un dualisme moins effarouchant. On peut se demander, dit M. Pratt, si la philosophie actuelle considère les conceptions du sens commun comme un objet de reproches ou comme un idéal à imiter '). D'une part, on en appelle à son témoignage, de l'autre, on considère son dualisme comme vieilli. Et cependant, il faudrait être logique ; du reste, les préjugés à cet égard ne proviennent-ils pas d'une incompréhension ? Pour le dualisme, l'opposition entre le mental et le physique est la plus absolue qu'il y ait dans le domaine de l'être ; on ne jteut nullement l'éliminer. Mais il est difficile d'expliquer en quoi consistent les termes de cette antithèse : peut-on détinir les concei)ls primitifs ^ On objecte que la sensation est quelque chose d'inintelligible : ni l'objet, ni la sensation ne posséderaient la qtialité qu'on attribtie au |»remier; elle resterait en l'air, pour ainsi dire. Mais il n'en est rien : les sensations ne sont pas des objets, mais des moyens de percevoir
1) Cf. The Confessions of an OldRcalist, Jonrn. Phil. Ps. Se. M., Xlll (1916). pp. 687-093 ; A Defence of Dualistic Realism, ib , XIV (1917), pp. 253-261.
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les qualités ; - nous ne 7'egardons pas nos percepts ; nous ne voyons pas nos percepts, mais nous voyons au moyen d'eux. Avoir des percepts visuels, c'est voir ; avoir des percepts verts, cest voir du vert -■ ^). De même, nos perceptions des objets physiques, étendus, sont spatiales, elles ne sont pas dans l'espace. Elles ne font pas partie de ce monde commun à tous où sont les objets. Le cerveau et ses processus sont dans l'espace, la conscience n'y est '• pas plus qu'un logarithme ne peut se trouver dans un litre de lait •' ^). Et qu'on ne dise pas que mes perceptions m'enferment dans le moi : il n'en est rien, puisqu'elles sont précisément le moyen de connaître l'objet, et de le percevoir directement. Quand j'ai une perception, je perçois l'objet, tout comme lorsque je pense à un ami, je pense à lui, et non à la pensée que j'en ai ; le nier serait aussi absurde que de prétendre que je ne puis pas prononcer un mot parce que, pour le faire, je dois employer les organes de la parole.
Le dualisme est en somme, la manière la plus simple et la plus naturelle de rendre compte de l'univers et de la connaissance. Il implique, certes, une espèce de transcendance ; mais quel est le philosoplie, autre que le solipsi^e, qui nie que la pensée se dépasse en quelque sorte elle-même ? En tout cas le réalisme dualiste est plus loin de l'idéalisme que les inquiétantes '^ entités neutres ^ du néo-réalisme.
M. Rogers ^) prend aussi pour point de départ le sens commun : discuter la réalité du milieu où elle se meut, c'est une opération que la philosopMe ne peut tenter sans se suicider. Notre connaissance est vraie quand l'objet possède réellement le caractère ou le contenu que lui attri-
1) The Confessions of an Old Realistjourn Phil. Ps. Se. M., XIII (1916). p. 690.
2) Art. cité, p. 691.
3) Cf. A Statement of Epistemological Dualism, Journ. Phil. Ps. Se. M., XllI (1916), pp. 169-181 ; Belief and the Criterion of Truth, ib., pp. 393-410.
l)ue le jugement. Nos idées nous servent l>ien d'intermédiaires pour connaître l'olget ; cela ne veut pas dire qu'elles sont connues elles-mêmes comme des objets ; ceci explique aussi pourquoi le réalisme naïf croit atteindre la réalité en elle-nièiij»' ; de fait, le sens commun est dualiste, mais de la manière que nous venons d'exjdiquer, Dira-t-on que cette connaissance est un mystère ? Comment la pensée peut-elle se dépasser elle-même ? Mystère, soit ; la pliilosopliie ne doit pas supprimer les mystères que nous impose la nature elle-même. Et d'ailleurs, la mémoire, dont tout le monde admet la valeur, ne suppose-t-elle pas une transcendance analogue à celle que nous attribuons à la pensée ?
Mais, dira-t-on, la notion de la vérité-copie ne nous donne aucun moyen de distinguer le vrai du faux. Soit encore ; une définition de la vérité n'est pas un critère. Mais l'expérience nous le fournit :en fait, nous distinguons les certitudes justifiées des autres ; quelque scrupule spéculatif qu'on puisse avoir — et on ne peut jamais les éliminer t-ous, — nous croyons aux vérités évidentes, nous croyons à ce qui est d'accord avec l'ensemble de l'expérience, et nous croyons surtout fermement à ce qui est confirmé par une foiije d'indices, d'expériences particulières et de sentiments alfectifs. ^^. Kogers finit par nous entraîner loin des ambitieuses déductions néo-réalistes vers un jjrobabilisme qu'il compare lui-même aux idées de la Gnnnmfiire de f Assentiment du Cardinal Xewman.
A l'extrême opposé, M. Drake se rallie à un réalisme dualiste ou •• ciitique --, comme il s'exprime, par crainte d'adopter les vues Irop naïvi^s du - n'alisiiie naturel - ').
1) Cf. Tlw Inadcquacy of " ^'at tirai Realism », foiirn. Phil. Ps. Se. M., VIII (1911), pp. 365-372; What Kinci of Rcalism?, ib., IX (1912). pp. 149-154; A CuldcSac for Rcalism. ib., XIV (1917), pp. 365-373; Wfiere do Perccived Objects exist? Mirid, N. S. XXIV (1915), pp. 29 36.
LE PROBLÈME DE LA VÉRITÉ ET DE l'eRREUR 237
Avec M. Dickinson S. Miller ^), il pense que le réalisme du sens commun n'est pas une théorie qui mérite uiie considération quelconque. Le réaliste naïf, le '• plain man ?" ne se pose pas les questions (|ui préoccupent les philosophes ; dès qu'il est serré d'un peu près, il admettra sans sourciller des idées contradictoires : connaissance immédiate et dualisme de l'objet et de l'idée. Inutile de répéter ici les arguments sur lesquels M. Miller et M. Drake se basent pour nier la possibilité de connaître les objets directement, tels qu'ils sont : ce sont les faits de relativité des sensations d'où l'on infère qu'il y a contradiction logique inévitable à dire que les objets possèdent de multiples apparences également réelles.
11 est plus iiTtéressant de noter la conception étrange que M. Drake se fait de la perception. Les objets perçus sont littéralement dans l'organisme qui les perçoit; quand une partie de l'organisme' est perçue, c'est encore par un sul)stitut organique qui ne lui est pas identique. Ce que nous percevons, c'est une représentation de l'objet ; cette représentation n'est pas une copie ; elle est avec la chose dans le même rapport qu'un député avec ses électeurs, qu'une colonne de mercure avec la température, que les mouvements des aiguilles d'une montre avec le mouvement, de la terre d'où résulte le temps ; elle tient lieu de la chose en subissant des variations correspondantes à celles de la réalité et la remplace pour nous. L'idée et le monde sont de même nature, font partie du même ordre ; mais nous ne pouvons qu'inférer l'existence du monde, sans jamais sortir autrement du cercle de nos idées.
A ces excès d'un dualisme intransigeant, on peut heureu-
1) Naive Realism, Wfiat is it? Essays in Mon. of W. James, pp. 233-261.
238 LE NKO-KKALISME AMÉRICAIN
sèment opposer les opinions plus mesurées de M. Sellars '). Le réalisme naïf a dû céder sous la pression des faits : les théories scientifiques en particulier ont montré l'intervention de l'élément personnel dans la connaissance; ainsi Ton a passé à un réalisme médiat ou critique, qui était d'ailleurs déjà préformé dans le sens commun. Tout ce qui immédiatement est présent à la cc^nscience est bien mental ; mais on peut, grâce à ces perceptions, connaître le réel. Ce n'est pas que la perce})tion ou l'idée soit une copie du réel, une représentation ; mais tdle - signifie « [inean), désigne l'objet ; elle lui corres])ond et nous permet de nous adapter à lui, de vivre dans notre milieu. Qu'est-ce que la vérité ou la connaissance vraie ? C'est celle qui nous met en présence d'un objet. A première vue, il semblerait que " connaissance vraie « est un pléonasme, car une connaissance est essentiellement ce qui nous met en rapport avec autre chose. Mais il y a des cas où la connaissance est démentie par l'expérience : elle prétendait nous donner un objet, et le conflit avec l'expérience ultérieure montre qu'il n'en est rien. La connaissance vraie est donc définie par contraste avec la connaissance fausse. « La connaissance est une œuvre et une possession des esprits, tels que ceux-ci se sont développés sous l'influence du milieu. Comme signification, la connaissance précède la vérité, qui consiste à approfondir, }tar la réflexion, le sens de la connaissance, à la lumière d'un doute. Les critères de la vérité sont donc les mêmes que ceux de la connaissance. J^a vérité est une connaissance acceptée et éprouvée. Dire qu'une idée est vraie, c'est dire qu'elle est réclleuient un cas de connaissance comme elle prétend l'être « '). Uuant aux critères, ils se réduisent, en
1) Développées len(ement dans tout son livre. Critical Realism, elles arrivent à leur conclusiDn et sont résumées à partir de la p. 254.
2) Op. cit., pp. 282-283.
LE PROBLÈME DE LA VERITE ET DE l'eRREUR 239
somme, à l'expérience et à la cohérence, cette dernière dominée, il est vrai, par l'expérience.
Il est temps d'embrasser d'un coup d'œil les multiples doctrines que nous venons de parcourir. Nous l'avons déjà dit : la preuve du réalisme est faite, dès qu'on a dépassé le fameux prédicament égo-centrique '). Car dès lors il devient possible de rechercher ce qu'est l'objet de la connaissance, quels sont les rapports qui existent entre le sujet connaissant et la réalité ; connaître ces rapports, c'est déjà connaître l'objet ; si on ne le connaît pas intégralement, on se rend compte du moins des limites de ce que l'on en sait ; connaître ces limitations, c'est ne pas en être dupe ; c'est pouvoir comparer ce qu'on sait de fait avec la science idéale. Bien exigeant serait celui qui en demanderait davantage ! Aucun réaliste ne se pique d'être omniscient ; il se contente de connaissances partielles, mais suffisantes dans leur ordre.
Il importe assez peu, dès lors, que le réalisme soit conforme au sens commun ; cette preuve supplémentaire ne peut guère ajouter un poids nouveau à l'argument décisif que nous venons de rappeler. Puisque l'idéalisme ne tient pas, tournons-nous décidément vers l'objet, analysons nos rapports avec le monde; ce sera la meilleure justification du réalisme : il n'est rien de tel que l'application conséquente de ses principes pour faire ressortir toute sa valeur ; en nous donnant une doctrine complète de la réalité et de la connaissance, il montrera sa fécondité et sa consistance.
Les essais de synthèse que nous avons passés en revue se
1) Voir plus haut, pp. 196-200.
240 LE NKO-RKALISME AMÉRICAIN
caractérisent d'abord par une méthode coinniune : l'observation externe, par laquelle on étudie la conscience en fonction du milieu et de l'organisme. Elle aboutit à des théories de la connaissance, de la \crjié et de l'erreur, qui cherchent généralemeni à allirmer le monisme épistémologique et à donner à l'erreur une place dans le monde réel aussi l>ien que dans la conscience.
Commen(;ons par la rnétliode. Uu'il ne faille pas seulement user de l'introspection, mais faire ajtpel à l'observation extérieure sous toutes ses formes, cela nous jiarait incontestable. Considérer le sujet dans le milieu où il vit, c'està-dire avec lequel il esl en relations, dont il subit l'action, aufjuel il réagit, c'est rester dans la meilleure tradition réaliste ; ou jdutot, c'est y revenir; c'est retrouver Aristote par delà Reid et Locke. Tro}> souvent les réalistes modernes se placent à un point de vue restreint ; ils ne s'attachent qu'à l'altirmation générale de la réalité. Four coimaitre vraiment le sujet, il faut le placer dans son milieu ; en même temps, se rendre compte qu'il n'est pas étranger dans le monde physique, mais qu'il s'y insère nalurtdlement, parce qu'il est lui-même une réalité, c'est doiuier une raison profonde qui implique qu'il lui soit possible de ct)nnaître ce monde. L'àme est pour nous véritablement un principe d'être et d'acliviié intimement mêlé à la matière organisée ; elli- n'en est point séparée, normalement ; c'est à peine si l'on [)eut dire de lame seule qu'elle est : à }trt»prement parler, ce (|ui est, dans l'état }>résent, c'est l'hounne, composé d'àiiK^ et de c(»rps ; le corps ne subsiste connue tel que par l'organisation (juil rei-oit de l'àme ; l'àme ne sent, ne perçoit, n'agit dans le monde que par le cor[)s ; même dans ses opérations les plus élevées, elle a besoin de son concours. Ce qui est donc connu directement, c'est l'homme, composé d'àme et de corps ; r.'imc ne se manifeste exlérieuremeni que par les opérations corporelles, ou [>lutôl elle
LE PROBLÈME DE LA VÉRITÉ ET DE l'eRREUR 24l
est dans ces opérations, elle a^it dans et avec le corps. En sorte qu'on peut dire que l'âme est perçue dans la manière d'agir de l'homme ; encore qu'elle ne s'identifie pas totalement avec ses actions organiques. Il y ;i là de quoi satisfaire jusqu'aux plus fervents partisans de la psychologie du *• comportement •'. M. Singer et M. Sellars ne peuvent rien trouver à redire à cette notion, puisqu'il est entendu que pour eux, le '■ comportement " suppose l'opération intellectuelle et morale aussi bien que l'activité organique. A plus forte raison des auteurs moins radicaux comme MM. Perry, Montagne, Holt, Pitkin, Me Gilvary, auront-ils lieu d'être satisfaits, puisque, pour eux, la conscience, toute liée qu'elle est à un organisme, ne s'identifie pas avec sa seule action apparente.
Il faut dire cependant que l'àme ou la conscience n'est pas perçue directement ; même on conclut son existence à la vue des opérations extérieures, plutôt qu'on ne la voit. Pourquoi, en effet, attribuons-nous à un corps une âme, c'est-à-dire un principe d'organisation vitale et consciente, sinon parce que nous remarquons dans ses opérations des caractéristiques particulières ? A les prendre isolément, les phénomènes physico-chimiques dont le corps est le siège et qui constituent la vie ne sont pas d'une espèce différente de ceux qu'on peut étudier au laboratoire sur la matière inerte ou' morte. Mais ils ont en propre leur convergence qui fait qu'ils se reproduisent à travers des circonstances diverses et même opposées, que le même organisme persiste, toujours un, toujours actif, toujours croissant, toujours renouvelé. M. Holt et M. Spaulding l'ont noté en signalant - l'organisation ^, les « relations, organisantes •' propres aux êtres vivants. Or, certains mouvements sont manifestement faits en vue d'une adaptation à une fin ou à un être éloigné dans l'espace ou le temps. Ils présentent même un caractère de spontanéité , ce sont des réactions qui ne sont évidemment
pas détermiiH'es par les sini}iles elîets rrn-caniques du milieu; ils sont fort diH'éreiits des tropismes élémentaires : il faut admettre pour les expliquer la présence d'une connaissance et d'une tendance provoqu(''e par cette connaissance. On peut les comparer à des mouvements réflexes, mais non les identifier avec eux, à moins de supposer que dans ce mouvement intervient la connaissance, ce qui n'est pas précisément la définition classique. Il est vrai que cette définition est étriquée, ou plutôt qu'elle isole trop les élémeiils inférieurs, orj^aniques, et les éléments supérieurs, connaissances et tendances, surtout connaissance non sensible. 11 n'en reste jias moins, comme résultat de cette enquête, que le mode d'action de certains or^'-anismes manifeste la présence d'une conscience plus ou moins semlilable à celles que nous constatons en nous-mêmes ; pour simplifier, il suflii ici de consid(''rer les autres hommes, sans ajouter le cas des animaux, dont la vie consciente doit être, d'après tous les indices, assez ditîéreiite de la nôtre.
Il est donc bien exact de dire que la conscience d'autrui nous est connue [)ar analogie. Cette analogie ne se base iras, comme on l'a dit, sur un seul cas, mais sur de nombreuses observations de cas de connaissance et de volonté chez nous et chez les autres. Nous nous rendons compte que chez nous, les états de conscience sont suivis d'actions, produisent des phénomènes corporels, contraction des nuiscles, modifications de la circulation et de la respiration et autres ; jtuis, constatant des phénomènes analogues dans d'autres organismes, nous jugeons qu'ils sont aussi accompagnés de pin'nomènes conscients, ou que dans ces organismes il doit se passer quelque chose de semblable à ce qui, dans des cas analogues se. passe en nous ; mieux encore, si nous étions l'organisme que nous voyons, nous éprouverions en même temps ce que nous appelons connaissance ou tendance consciente. Ce raisomiement n'a rien d'idéa-
LE PROBLÈME DE LA VÉRITÉ ET DE l'eRREUR 243
liste. Il suppose au contraire sans cesse la réalité des faits qui lui servent de point de départ. Mais il suppose aussi ce fait d'expérience que la connaissance que j'ai d(; la pensée et des sentiments d'autrui, tout en étant véridique, n'est pas une intuition. Les néo-réalistes semblent parfois, bien à tort, croire que l'on peut mettre sur le même pied ces deux espèces de connaissances ; braver ainsi le sens comnmn, c'est bien se mettre en opposition avec leur programme.
Ainsi donc la méthode d'observation extérieure, quelque nécessaire qu'elle soit, ne suffit pas à étudier la conscience. Il faut, de toute nécessité, la compléter par l'introspection. M. Holt et M. Spaulding appellent souvent cette méthode - déductive ^ ; mais, sans l'introspection, leurs « déductions » n'auraient pas de sens ; en fait, ils la supposent constamment, sans le dire ; sinon, comment pourraientils parler de connaissance et de tendance ? Ces mots n'ont de sens que si l'on a éprouvé les phénomènes qu'ils désignent. A vrai dire, les déductions de ces auteurs ne méritent pas proprement ce nom. Ce sont des tableaux d'ensemble de l'univers, où l'on établit, non sans ingéniosité ni sans exactitude, la hiérarchie des êtres et des sciences, mais ils supposent un inventaire préalable qui n'est nullement dû à la déduction pure. Pour nous, le mérite de ces " déductions ^ consiste surtout à rendre au concept objectif d'être la place fondamentale qui lui revient dans toute philosophie ; nous l'avons déjà dit, l'objectif et le subjectif, la matière et l'esprit, le conscient et l'inconscient ne sont pas des catégories primitives ; ces concepts ne s'expliquent que par celui d'être, d'être étendu, composé, périssable, et d'être inétendu, simple, . subsistant ou immortel. Il nous faut signaler ici une des nombreuses équivoques du terme " conscience r> : tantôt il désigne un simple fait ou acte de connaissance, et particulièrement de connaissance réfléchie,
i* i-4 LE NKO-RÉALISME AMÉRICAIN
tijteiviie, OU d'activité guidée i)ar une connaissance ; tantôt il désigne une s(''rie de ces actes, série plus ou moins continue et en tout cas liée de manière â former un tout, un centre d'açtiviu-s psychiques. C'est ce dernier sens, seml)le-t-il, que M. Huit a surloul en vue lorsqu'il - déduit la conscience : elle est un principe d'organisation et de vie. Elle correspond à ce que nous appelons l'âme. Nous aurons à indiquer [)lus loin d'autres équivoques à propos de ce mol si peu détini. Complétons maintenant notre analyse de la conscience par l'introspection.
Prenons pour point de dépari une expérience quelconque. En ce moment, levant les yeux et les promenant autour de moi, j'aperçois ditîerenies choses qui me sont fomilières : la table où j'écris, les livres et les papiers qui la couvrent, les murs do la chambre et les gravures qui les garnissent ; par les fenêtres entr'ouvertes se dessinent quelques pignons au-dessus desquels émerge le toit svelte d'une chapelle. De la rue montent les voix des passants, le bruit du charroi. D'ordinaire, j'a[)or('ois ces choses et leur ensemble sans songer à la maniért' dont elles me sont présentes. Elles sont là ; j'agis sur elles ; mais elles ne - me " sont pas présentes consciemment -à moi-'. Je ne me rends compte de leur présence •• à moi « que si je m'arrête à y réfléchir, soit dans le but d'analyser ce qui se passe, soif, ce qui vaut mieux p(»ur l'exactitude de l'analyse elle-même, simplement parce que je suis j)ris au dépourvu et que je veux mieux examiner un objet. Outre leur qualité d'être, de chose, et If lien (runilc' spatiale jinxlnil ]>ar leur foexistence, ils m'apparjiisscnl (•(unme présents -devant moi-, unis par une relation particulière à un certain ceiUre cpie j'appelle -moi". La succession dans le temps fait ap[>araitre plus n(ML('mcnt le rôle de ce centre de rex[>érience.
!)'aulres unités objectives (pu» j'ai vues antérieurement se présentent à nouveau : je me ra})pelle la rue où j'ai passé
LE PROBLÈME DE LA VÉRITÉ ET DE l'eRREUR 245
tout à riieiire, les passants que j'ai rencontrés. Plus loin encore, j'évoque le souvenir de la promenade d'hier, dans le bois voisin de la ville ; je revois, plus ou moins précises, les silhouettes des arbres, je suis de nouveau les sentiers que j'ai foulés. Dans toutes ces expériences passées et présentes, il v a des éléments objectifs, les rues, les maisons, les arbres ; il }■ a aussi, persistant et mo1)ile, le centre auquel elles sont rapportées, qui fait qu'il est possible de voir, de se souvenir. Si je veux mieux me rendre compte de ce qu'est le sujet, je l'examinerai dans une attitude active. Que fais-je ? Pourquoi ces réflexions? Je relie en une unité continue mes etforts d'autrefois, mes débuts dans l'investigation philosophique, et ceux que je prévois; je vois ma tâche actuelle commencée depuis longtemps, et destinée à se prolonger ; je la vois subordonnée à d'autres devoirs, entraînant aussi de son côté d'autres actions ; et ma vie m'apparait continue, chaîne souple et vivante faite de sentiments et de volontés qui se tiennent et se déroulent dans un monde d'objets, tantôt large, tantôt étroit, où j'occtipe ma place, où j'ai ma tâclie à remplir.
Ainsi donc l'expérience totale se partage sans cesse en deux parties : les objets et le sujet. Ces deux parties sont distinctes, même opposées, mais en étroits rapports. La plus difficile à saisir, c'est le moi ; pour le décrire, il semble qu'on doive allier des mots contradictoires : identité changeante, persistance mobile. Puis, la perception en est subordonnée à celle des choses ou du moins des sentiments, et ceux-ci supposent toujours en même temps un objet auquel ils se rapportent. On. peut percevoir des objets sans percevoir le moi ; c'est même l'attitude première de l'esprit. Mais on ne peut percevoir le moi sans inclure une référence à un objet de connaissance ou de tendance. En même temps, on le sent bien différent des choses, et on ne peut l'exprimer que par des images et des concepts qui leur sont empruntés
ft qu'on corrige tant bien que mal. On ne le perçoit même qu'imparfaitement ; il ne se manifeste bien qu'à certains moments, et pourtant une intime conviction nous dit qu'il est toujours là, mémo lorsqu'il s'éclipse ; car, à travers ces lacunes, le passé conscient reparaît et s'unit toujours au présent, sans interruption vfM'itable. Quelque présent qu'il soit à lui-même, le moi ne se perçoit et ne s'exprime qu'en fonction d'un acte objectif. Si l'on veut expliquer sa nature, il faut se servir, non certes du concept brut de chose matérielle, mais de l'idée d'être vivant, simple, impérissable. C'est ce que la philosophie traditionnelle veiit dire lorsqu'elle voit dans le moi une " substance spirituelle •• qui n'en est pas moins, nous l'avons déjà dit, unie intimement à un organisme.
Nous avons décrit des actes de conscience, nous avons montré que leur série forme une unité continue qui est l'àme. Dans cette description de la conscience, nous avons rencontré deux aspects, au moins, de l'expérience, et par suite, deux sens du mot conscience : tantôt il désigne la simple perception, ou la simple présence d'un objet, ou encore le simple fait d'éprouver une sensation ; tantôt il désigne cette réflexion par laquelle nous [)ercevons, parallèlement avec les objets, le sujet que nous sommes. De l'un il l'autre sens, le passage est facile, et l'idéalisme lui a dû une grande partie de son j)restige. M. Holt a eu raison d'insister sur la ditférence entre l'acte direct par lequel je perçois une chose, et la réflexion par laquelle je sais que je la perçois '). Peut-être serait-il préférable de réserver à ce second acte le nom de conscience, et d'appeler le premier " perception ^' tout court ; cela permettrait de distinguer, plus simplement que ne le fait M. Holt. les perceptions
1) Cf. Saint Thomas d'Aquin, Siimma Theol.. l, q. 87, a. 3, c. et ad l""" et ad 2'"".
LE PROBLÈME DE LA VÉRITÉ ET DE l'eRREUR 247
inconscientes ou subconscientes de celles qui sont conscientes, c'est-à-dire perçues comme appartenant au moi.
Nous pourrons comprendre maintenant en quel sens la conscience est une relation. L'acte de connaissance suppose évidemment des relations entre le sujet connaissant et l'objet connu : la présence même est déjà une relation. Mais il est exact aussi que la connaissance directe n'est pas la connaissance d'une relation. Seule la conscience réfléchie implique la présence dans la conscience d'une relation entre le sujet et l'objet.
Que dire enfin, de la '• théorie relationnelle « de la conscience ? Peut-on, comme on l'a fait, nier brutalement l'existence même de toute conscience? Nous venons de voir comment la conscience personnelle se trouve dans l'expérience. Et nous avons peine à croire que des philosophes souvent si subtils aient voulu exclure un fait aussi évident. Nous persistons à penser que ce qu'ils rejettent, c'est la fiction idéaliste d'une conscience parfaitemeni connue, plus claire que les objets de la perception, et d'une nature ineffable, irréductible à tout objet et à tout être.
En quel sens encore peut-on dire que la conscience n'ajoute aux choses qu'une relation nouvelle ? On l'a affirmé, en ce sens que la conscience ne serait que le groupement des éléments présents à un organisme ; il va de soi que l'on prend alors la conscience dans un sens tout différent de ceux que nous avons énumérés jusqu'ici ; il s'agit du sens objectif; on identifie la conscience avec le champ de la conscience ou de la perception. Dans le même ordre d'idées, on appellera conscient l'objet connu. C'est une nouvelle équivoque. Une fois ce vocabulaire adopté, — et il faut noter qu'il était en vogue avant l'apparition du néo-réalisme, — la thèse énonce une constatation exacte. Mais il reste à se demander ce qui opère cette union d'éléments variés ; c'est évidemment la conscience au sens d'acte de connaissance.
Xotre rpimarque se justifie encore mieux si nous l'appliquons à la théorie do M. Woodbriilge, pour qui les objets sont conscients lorsqu'ils sont en relation lof^ique. Il est clair que les relations logiques ne })euvent subsister qu'entre des ol)iets. De jdus, la vc-ritable connaissance, c'est celle où les objets sont compris, où ils forment un système cohérent, et non une agglomération fortuite. Même, il n'y a de connaissance pro]>rement dite que lorsqu'un objet est conçu comme tel [)ar rinielligence, ei non simplement perçu par les sens.
Nous arrivons ainsi à l'étude de la connaissance au point de vue de son objet, et nous rencontrons ici les questions vitales pour le réalisme : comment connaissons-nous la réalité ? N'y a-t-il pas de contradiction dans cette thèse ? Qu'est-ce que la vérité et l'erreur ? La plupart des théories que nous avons décrites affirment le monisme épistémologique, du moins en principe. Mais nous avons vu qu'en fait elles y font des restrictions plus ou moins sérieuses. Aucun auteur n'affirme purement et simplement qu'il n'y a que des choses ; ce serait du plus puéril matérialisme. Tous reconnaissent une part d'intervention du sujet. M. Lovejoy triomphe de ce qu'il croit être une contradiction entre le principe fondamental des néo-réalistes et les applications qu'ils en font. - Chez aucun néo-réaliste, dit-il, on ne trouve un monisme épistémologique strictement conséquent avec lui-même •' ').
Nous nous féliciterons plutôt de découvrir les théories néo-réalistes plus conformes aux faits qu'il n'aurait d'abord semblé, à lire l'énoncé du principe général. M. Lovejoy, dans plusieurs de ses articles, nous parait avoir employé une métliode de critique t.roj) littérale. X(nis aimons mieux
1) Rralism versus Epistcmolof^ical Monism. Jotirn. Phil. Ps. Se. M., X (1913), p. 565, note 6; reflexions analogues dans ses autres articles, surtout Error and the New Realism. Phil. Rcv.. XXII (1913), pp. 410-423.
LE PROBLÈME DE LA VÉRITÉ ET DE l'eRREUR 249
considérer l'ensemble d'une doctrine, interpréter, s'il le faut, un principe trop rigide, formulé d'une manière agressive aU début de l'exposé, et ne pas exiger que les auteurs sacrifient à cette première formule les observations justes qu'ils présentent plus tard. M. Pratt a mieux pénétré que M. Lovejoy les véritables tendances des néo-réalistes, et il s'est félicité de les voir se rapprocher des anciens '). De son côté, M. Montagne avait déjà fait remarquer que le monisme épistémologique, s'il s'oppose au dualisme, n'exclut point toute dualité ').
Que signifie donc cette doctrine ? Pour nous, malgré les exagérations de langage et la forme parfois paradoxale, elle veut simplement dire que, quand nous percevons quelque chose, nous percevons cette chose même, et non un substitut mental qui nous permettrait seulement de conclure par voie de raisonnement à l'existence de la chose. Il nous semble qu'à parler ainsi, on ne fait que tenir compte de faits irrécusables. C'est dire que nous nous séparons absolument de M. Drake, dont les théories nous paraissent une régression vers le dualisme inacceptable de Locke. Les autres théories réalistes sont des essais plus ou moins heureux, mais en somme, convergents, malgré l'apparence contraire, pour décrire ce qui se passe de fait dans la connaissance ; seulement les points de vue différents font que les uns insistent davantage sur l'objet et sur tel aspect de l'objet, les autres sur l'intervention du sujet.
Si le monisme épistémologique était bien la doctrine extrême qu'on croit, il conduirait logiquement, au sujet des qualités secondaires, à des conséquences assez différentes de ce qu'on nous expose. Il est possible, nous dit-on, quant au
1) Cf. A Dejence of Daalistic Realism, Journ. Phil Ps. Se. M., XIV (1917), pp. 256-258; Professor Spaulding's Non-Existent Illusions, ib., XV (1918), pp. 688-695.
2) Cf. Unreal Subsistence and Consciousness, Phil. /?ev., XXIII(1914), pp. 60-62.
250 t.E NÉO- RÉALISME AMÉRICAIN
fond, <le corriger l'erreur qui provient de certaines sensations, par une connaissance plus exacte des lois physiques du milieu et de la psycho-physiologie de l'organisme. Il y a erreur seulement lorsqu'on affirme qu'une chose est uniquement telle qu'elle a[)}>arair à un sens ou sous un aspect. (J'est, en somme, la réponse classique : les sens, par euxmêmes, n'affirment rien, mais l'intelligence, jugeant les ol»jets qu'ils lui jirésentent, peut errer, soit parce qu'elle demande à un sens des informations sur des objets autres que ceux auxquels il est j)roprement adapté, soit parce qu'un df'faut de l'organisme ou une perturbation du milieu empêche le bon fonctionnement du sens lui-même '). Cette ré[>onse implique une distinction entre l'objet et le sujet, entre la réalité et le mécanisme psychologique qui nous la fait apparaître.
On ajoute, il est vrai, que le même être peut avoir des propriétés différentes, voire opposées. Certes, bien des qualités sensible-s sont différentes d'après les relations des objets ; ainsi les couleurs et les sens dépendent évidemment de conditions variables du milieu et du sujet ; comme plusieurs néo-réalistes le font remarquer, les méthodes d'observation physiques montrent qu'il y a des diversités objectives qui ne s'opposent pas à l'unité de l'être. Mais nous n'irons pas jusqu'à placer toutes les oppositions dans la réalité, et [)our cela à absorber les qualités dans les relations. Les qualités peuvent être le fondement de relations ; de plus, elles en su[>posent souvent; on ne peut, sans vider le concept do relation de tuui contenu, l'étendre jusqu'à lui faire signifier une propriété quelconque.
Nous apprécions moins encore la curieuse tentative de M. Holt. jHiur nnluire toutes les qualités à des sensations
!) Cf. Saint Thomas d'Aquin, StimniaTlieoL. I, q. 17, a. 2; Quaest. itisputatae de Veritate, q. 1, a. 10.
LE PROBLÈME DE LA VÉRITÉ ET DE l'eRREUR 251
clémentaires homogènes. Cette analyse a le tort de supprimer son objet. Quoi qu'on puisse penser de sa valeur expérimentale - et elle paraît bien contestable — une chose est certaine : ces séries de qualités psychiques simples ne répondent pas à ce que l'on trouve dans la conscience. Au point de vue psychologique, les qualités formelles contribuent à former de véritables qualités irréductibles aux éléments que peut découvrir un psychologue subtil. Qu'on ne dise pas que c'est là une simplicité apparente, due à l'absence d'analyse : il s'agit de qualités propres et spécifiques ; si l'analyse les dissout en éléments tout à fait dissemblables, organisés par des synthèses qui n'ont rien de qualitatif, c'est que cette analyse est une déformation. Aucun néo-réaliste ne devrait l'admettre, après avoir posé ce principe fondamental qu'il faut prendre chaque chose précisément pour ce qu'elle est.
La valeur du réalisme ne dépend pas non plus de la critique qu'il fait de la doctrine des énergies spécifiques. L'étendue et la certitude de cette doctrine ont été indûment généralisées, c'est vrai '). On en a abusé en faveur de l'idéalisme. A-t-on vraiment cru, comme le pense M. Holt, y trouver la preuve expérimentale que l'esprit crée ou transforme ses objets ? Il est ici question d'organes et de système nerveux, non d'esprit. On y a vu sans doute — comme dans la doctrine des qualités secondaires — un exemple frappant de la contradiction interne qui dissoudrait le réalisme : on prétend connaître l'objet tel qu'il est et on ne connaît que sa propre réaction. Mais en fait, telle n'est pas la portée de la fameuse loi de MûUer. Elle se concilie fort bien avec le réalisme classique. Si les organes des sens sont adaptés à un excitant spécifique, il n'est pas surprenant
1) Cf. J. W. Bridges, The Doctrine of Spécifie Nerve Energies, Journ. Phil. Ps. Se. M., IX (1912), pp. 57 65.
qu'ils réagissent de la même manière à des excitants anormaux ; ici encoH' l'inLelli^fmce peut démêler la cause de l'erroMii'. Du moment que nous ne sommes pas dupps de nos réactions, le réalisme est sauf.
La question de la perception sensible conduit à celle de la connaissance en général. Mais avant de nous demander comment les rtialistes l'expliquent, il faut nous arrêter à leur notion de la vérité et de l'erreur. Dans l'ensemble, ils ont bien vu que ces termes impliquent un rapport du sujet à une réalité indépendante. Du coup, on se trouve très loin de l'idéalisme, pour lequel la vérité consiste dans l'accord des idées entre elles ou avec une croyance. Certaines formules de M. Montagne rapjiellant d'une manière frappante les notions des anciens. ~ Le vrai, dit saint Thomas, s'identifie avec l'être ; il n'en diffère que par le point de vue ; ce qu'il lui ;i joute, c'est un rapport à rintelligence •' ')• I-*** vérité, pnur rintelligence, consiste dans l'affirmation conforme à l'état objectif des choses ; l'intelligence connaît le vrai quand elle voit et prononce que ce (|ui est est, quand la propriété qu'elle attribue aux choses leur convient réellement^). Ici les néo-réalistes se ressentent parfois trop de l'intiuence pragmatiste, lorsqu'ils essaient de caractériser cette intervention nécessaire du jugement comme un accord « pratique -^ avec la réalité. Sans doute, pour vérifier la conformité de l'affirmation avec la réalité, un moyen très simple est l'action ; mais l'accord lui-même entre cette action et le milieu est un fait, non une action, et pour s'en rendre com})te, donc, pour juger de la valeur de l'affirmation, il fnui le pei'cevoir.
1) Cf Quaest. dispittatae de Veritate. q. 1, a. 1, c.
2) Cf. Saint Thomas d'Aquin. ib , q. l, a. 2, et Summa Thtol.. 1. q. 16. a. 2.
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Comment se fait la rencontre du sujet et de l'ohjet ? Que valent les théories néo-réalistes qui nous décrivent la conscience sous cet aspect ? lin caractère commun à toutes, c'est d'insister sur la valeur vitale de la connaissance. Elle est un instrument d'ada[)tation au milieu, elle sert les besoins de l'organisme, sans pour cela perdre son caractère objectif. Pour cela, elle est étroitement liée à une action physique de l'organisme ; de plus son activité est élective. Elle choisit dans le milieu les éléments qui l'intéressent. Autant de principes excellents sur lesquels il est bon d'insister. Le réalisme passe trop souvent pour une })hilosophie rationaliste qui isole la pensée du reste du monde. Nous venons de rappeler quelle étroite unité la philosophie traditionnelle met entre l'ame et le corps ; du même point de vue on ne pourra qu'approuver l'importance donnée à l'étude de la psycho-physiologie des sens ; mais nous préférerions voir délaisser certaines formules rebutantes auxquelles leur apparence matérialiste donne une couleur désagréable.
Comme solutions positives du problème de la connaissance et de la conscience, les essais des néo-réalistes ne nous paraissent pas heureux. Ce sont d'ingénieuses descriptions, des rapprochements inattendus, des comparaisons suggestives. A force de considérations originales, ils font réfléchir aux faits de connaissance ; ils les présentent sous un jour nouveau ; ils déshabituent des théories vulgaires et des préjugés que sachent souvent les manières communes de parler de ce [)hénomène unique ; mais on, ne peut dire que leurs explications soient vraiment éclairantes. Elles sont enqu'untés à des domaines trop dilférents et trop éloignés [lour avoir chance de s'adapter vraiment à ce sujet. Les essais de MM. Holt et Montagne promettaient davantage, parce qu'ils mettent en œuvre des concepts plus généraux, celui de l'être, et celui de la causalité qui lui est connexe.
Mais M. llolt reste trop dans la jjun.* logique et ne s'élève pas au-dessus d'un concept d'être tout abstrait et relatif; il ij^nore la notion d'un sujei, substance spirituelle, qui peut entrer en rapports avec le monde par son activité, en vertu d'une parenté intime. Les descriptions deM. Montayue sont plus Ibuillées, et l'on a relevé de frappantes coïncidences entre la •• présence virtuelle - de l'objet dans le cerveau et la - species -^ des scolastiques ' ) . Mais M . Montai,me, tout en rejetant la notion positiviste, conçoit encore trop la causalité au moyen d'une ima^^e matérielle, dont la valeur scientifique peut être fort contestée, tandis qu'en métaphysique elle n'est qu'un rapprochement significatif, mais insuffisant.
Tous les néo-réalistes sont préoccupés d'éviter la théorie de la « représentation •« ou de la •- copie -. Mais ils ne savent trop par quoi la remplacer. Même dans la connaissance médiate, ils ne parviennent pas à [iréciser la nature de l'intermédiaire qu'ils admettent. Nous croyons qu'ils se font de la représentation une idée très étroite. Ils ne considèrent comme telle qu'une image qui serait strictement du même ordre que l'objet perçu ; il va de soi qu'une telle théorie serait inadmissible. De même, dans la connaissance médiate, raisonnement ou souvenir, ce n'est [las une image matérielle qui est l'intermédiaire de la connaissance, ce sont des concepts innnatériels ; on peui. si l'on veut, dire avec James que ce sont des - fonctions - de l'esprit, pour indiquer que l'esprit ne s'y arrête p^is, mais tend, à travers eux vers l'objet qu'il connaît. Nous es[)érons montrer à l'instani comment on }>euf , dans une théorie plus conqilète, éviter ces inconvénients de la notion de représentation.
1) C(. M. D. RoLANu-GossELiN, Bullelin de Philosophie, Rev. des Se. Phil. et Théo!., VIII (1914), p. 314.
LE l'ROBLÈME DE LA VÉRI'JÉ pyr DE l'eRREUR 255
Enfin, la théorie de l'erreur est, à première vue, la plus déconcertante des doctrines néo- réalistes. Remarquons toutefois que, à [iropos des qualités secondaires et des illusions sensibles, nous l'avons déjà notablement réduite. Mais peut-on soutenir sérieusement que les contradictions ont une existence objective ? Ici encore, pensons-nous, l'expression des néo-réalistes dépasse leur pensée. M. Holt ne nie-t-il pas énergiquement que la contradiction logique puisse jamais exister ou même être pensée ? Ce qu'il veut dire, croyons-nous, c'est que, comme la vérité, dont elle est la contre-})artie, l'erreur n'est pas une simple propriété psychologique de res})rit ; elle suppose un rapport à quelque chose d'objectif: physique ou -idéal-, -abstrait-. La contradiction, dont le monde serait plein, n'est la })lupart du temps que le contraste ou l'opposition ; les exemples cités par M. Holt en témoignant. D'autres fois, il appelle monde l'ensemble de tout ce qui est présent à la conscience, propositions et idées aussi bien que réalités physiques et psychiques. Faut il s'étonner alors qu'il parle de l'objectivité des abstractions et même des erreurs ? Répétons pourtant qu'il n'admet pas que, même dans le '• monde ^ aussi largement entendu, tme contradiction logique puisse jamais être réalisée.
Le plus grand défaut de la théorie néo-réaliste nous parait être qu'elle explique bien comment l'erreur est possible, mais non comment, de fait, elle se produit. Les descriptions qu'on nous donne de la conscience redisent, sous une forme métaphorique, ce que nul n'ignore : à savoir que l'erreur est due à l'interprétation équivoque dont sont susceptibles de nombreux phénomènes. Mais pourquoi les interprétons-nous ainsi ? Comment se fait-il que nous corrigeons parfois nos erreurs ? C'est à cause de l'activité consciente par excellence, de l'affirmation ; or, les néo-réalistes
2''>C> LK n^:o-kj':alisme a.mkricain
ne (lisent jamais rien de cette caractéristique de la vie raisonnai)!»' el de la spontanéité dont elle est l'effet.
<iu(' nous percevions iniuiédiaienieni. les ol)jels, et non des niodilJcations subjectives, voilà un fait que la philosopliii' limniiste a toujours térniement niainleiui. L'objet n'est vraiment <'onnu que par la collaboration des sens et de l'intelligence. Les données sensibles, coninie telles, n'ont pas de sii^nitication, elles sont unifiées en fait, soit, elles ne sont ni systénjatisées ni comjtrises. Il nous est d'ailleurs Hien difficile, sinon inn)ossible, de nous faire une idée de ce que peut être une connaissance purement sensible, car chez nous, Tintelligence accompagne et ^ informe - toutes les impressions sensibles. Grâce à elle les objets sont vraiment connus, posés comme des êtres. Mais le travail d'interprétation de l'intelligence ne se borne pas à cet effort élémentaire. Elle décompose l'objet, considère ses propriétés isolées, les relations des choses entre elles; elle peut même considérer isolément la notion d'être et celles qui s'y rattacheni ; mais toutes ces démarches se terminent toujours par une artirmation ou une négation ; ainsi l'intelligence refait et complète la synthèse provisoirement dissoute. L'erreur et la vérité sont les résultats de cette activité exercée sur l'objet. Elles supposent une certaine dualité présente à l'esprit, celle de sujet et de prédicat.
Mais ne faut-if pas supposer aussi une dualité de sujet et d'ol)jet, ou d'objet connu et d'objet réel ^ Le sujet n'est-il pas une snl)stance, distincte de son objet ? Comment donc peut-il le connaître directement ? Quelles que puissent être ici les dilHcuUés métaphysiques, il faudrait encore redire que de fait, nous avt>ns ct)nscience d'avoir devant nous, non un décalque, mais l'èire lui-même. Le thomisme possède, pour résoudrez les problèmes (pii se di'essent ici. une doctrine profonde que nous ne pouvons malheureusement qu'esquis-
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ser en quelques mots. Les êtres agissent sur nous, et produisent en nous une impression qui éveille la connaissance. Cette impression est une détermination de la faculté, elle n'est nullement le terme de la connaissance, car elle n'est jamais présente à l'esprit ; mais elle provoque cette réaction de la faculté qui est la connaissance. Elle n'est pas, suivant l'expression consacrée un « médium qaod cognoscitur ■^, un intermédiaire conscient, mais un « médium quo cognoscitur res », un moyen de connaître l'objet ^). Dans la connaissance intellectuelle, l'esprit se forme des idées, les énonce en concepts, mais ce qu'il connaît, c'est toujours l'objet ; le concept, quelle que soit l'importance de son rôle dans la connaissance discursive, n'est jamais que le miroir où transparait la chose, « médium in quo » ; ce qu'on regarde, c'est l'objet et non pas le miroir.
L'objet présent à l'esprit est la norme sur laquelle l'intelligence devra se régler pour affirmer ou nier. Mais sa complexité rend l'erreur possible : il n'est pas toujours aisé de voir ce qui est donné, comment les idées s'enchaînent, quels éléments intègrent l'objet. L'erreur n'est pas possible dans le cas d'une synthèse très simple où .les éléments s'identifient à" peu près complètement. Mais pourquoi affirmer à tort, pourquoi nier à l'encontre des faits ? C'est que l'intelligence est une faculté active, elle est une tendance vers son objet ; toujours prête à son acte propre, elle le pose parfois à contre-temps. Et elle n'est pas isolée ; elle est une des tendances d'un être complexe, doué, pour la
1) Sur ce point, gros de conséquences, voir par exemple, saint Thomas d'Aquin, Summa Theol., 1, q. 85, a. 2. Il ne peut être question de donner des références dans un sujet si vaste et que nous ne faisons qu'indiquer. Outre le beau livre du P. Sertillanges, Saint Thomas d'Aquin, Paris, 1910, nous recommanderons particulièrement deux articles du R. P. PaulGény, S.J.,où la question est abordée à peu près du même point de vue qu'ici : Critique de la connaissance et psychologie, Revue de Philosophie, XX (1912), pp. 555-591, et Comment présenter la
définition de la vérité, ib., XXII (1913), pp. 157-170.
vie, de iiiulti{)les facultés. L'équilibre n'est pas toujours parfait dans cet ensemble ; rintelli^''enceest tantôt entraînée, tantôt retardée par les autres activités. Seule une intelligence idéale, parfaite, peut être totalement unifiée ; son objet, absolument simple, est si riche d'être qu'il ne présente aucune mullij)licité ; elle n'est point distincte de son sujet ni (les autres facultés ; étant elle-même être pur, elle ne se distingue pas de son objet ; elle le possède et se i)osséde par identité totale. Cette intelligence absolue, idéal lointain, norme souveraine des intelligences imparfaites, ne peut être que celle de Dieu.
Des faits particuliers nous nous sommes élevés finalement vers un idéal de vérité absolue. C'est une tendance constante de l'esprit humain. Il ne lui suffit pas de constater dans le monde un ensemble de faits, ni même un enchaînement de lois ; il en cherche le sens. A côté du vrai, il y a le bien, il y a le beau. On ne peut guère douter qu'ils fassent réellement partie de l'univers ; mais on peut se demander quelle est leur place exacte dans l'ensemble, et quelles sont leurs relations réciproques. Le bien n'est-il qu'un accident fortuit, ou est-il la raison d'être de tout ? Est-il notre œuvre et dans quelle mesure ? Se concilie-t-il avec le vrai, le domine-t-il ou doit-il lui être subordonné ? Existe-t-il un Etre qui réalise concrètement cet idéal ou n'est-ce là qu'une pure conception de l'esprit humain, illusion où il retrouve son image agrandie ? Telles sont à peu près les questions qui font l'objet de ce qu'on appelle souvent, depuis quelque temps, la théorie des valeurs. En examinant les réponses que leur donnent les néo-réalistes, nous aurons l'occasion de compléter en certains points l'exposé de leurs doctrines épistémologiques et de faire connaître leur métaphysique, jusqu'ici assez sommaire.
Y a-t-il place, dans le néo-réalisme, pour une doctrine des valeurs ^ Cet univers qu'on nous décrit, uniquement constitué de faits qu'il faut prendre tels qu'ils sont, souiîre-t-il une interprétation morale ^ N'est-il pas indifférent à nos désirs ') f Mais la valeur est elle-même un fait. Il ne faut nullement supposer, sous le monde phénoménal, une réalité plus profonde et plus intime, qui se laisserait émouvoir par nos sentiments. C'est dans le monde réel, ouvert à tous, qu'il faut vivre ; des silènes non équivoques montrent que l'homme peut, en s'ada})tant à ce milieu, assurer la conservation de ses valeurs les plus chères-).
Mais, avant de discuter l'interprétation du monde Bt l'attitude qu'il faut prendre vis-à-vis de lui, on doit déjà constater qu'en fait nous avons des désirs. On peut discuter de la hiérarchie des valeurs, de l'opposition qu'il y a entre elles, du sons qu'il faut leur donner ; nul ne peut contester qu'il y a des choses que nous désirons et que pour cette raison, nous considérons comme douées de valeur. Aussi les philoso[ihes sont-ils d'accord sur ce point, mali^'-ré leurs divergences sur la naUirc de la valeur et sur la détermination (h's valeurs en [uirticulier ^ ).
tiuelle est, d'abord, la notion de la valeur eu irénéral ! Une solution simple, trop simi>le, consiste à nier toute [)ossil»ilité (le la delinir. Mile sérail éjirouvt'-e d'une manière mystérieuse pluinl que connue et aiipréciée ; toute com-
1) C'est l;i difficulté de M. George P. Adams, « Everybody's World» and the Will to Believe, Journ. Phil. Ps. Se. M., X (1913). pp. 186-188.
2) Ainsi répond M. G. S. Fillerton, « Everybody's World* and the Will to Believe, ib., pp. 438-441.
3) Cf. Spauldinq, New Rationalism, pp. 66-69, 497.
paraison entre les valeurs serait impossible. Mais c'est abuser outre mesure du sophisme de - pseudo-simplicité •'. En fait, nous comparons le bien et le mal ; nous savons donc, au moins dans une certaine mesure, ce qu'ils sont. Dans une acception assez usuelle, la valeur implique une relation d'adaptation à autre chose ; on dit qu'une chose est bonne pour telle ou telle fin. Cette relation doit être précisée. Est-elle fondée sur l'harmonie entre l'universel et le particulier, entre l'objet isolé et l'univers ? Mais encore, pourquoi cette harmonie est-elle bonne ? En réalité, à moins de souscrire au matérialisme absolu, il faut admettre que la relation qui fait qu'une chose a de la valeur, est une relation à la conscience. Seul un organisme doué de conscience a de véritables intérêts, susceptibles d'être satisfaits. Ces désirs se rapportent à un objet ; suivant la nature de l'intérêt à satisfaire, l'objet est existant ou simplement imaginé ; souvent aussi, et ce n'est pas un des cas les moins intéressants, une valeur est " fondée «, comme dit l'école de Meinong : une chose est objet d'intérêt en raison d'une propriété particulière, d'une circonstance préalable : ainsi un tableau peut être apprécié, outre sa beauté, parce qu'il est d'un maitre.
La conscience doit donc nécessairement intervenir pour qu'il y ait valeur ; ainsi l'on peut dire que la valeur dépend de la conscience ; elle est créée par elle, en ce sens que l'objet reçoit sa valeur de sa relation à la conscience, non en ce sens qu'il serait lui-même, dans son être propre, produit par elle. Il ne paraît pas sûr à M. Perry que la conscience qui crée les valeurs doive toujours s'appuyer sur 'une connaissance préalable, en dehors du cas de « valeur fondée » ; mais il tient à bien affirmer que la valeur n'est nullement l'effet du jugement ultérieur qui en constate la présence. Des termes comme ceux de « jugement, sentiment de valeur », « évaluation », [Wertung, etc.) ont
obscurci cetto question pourtant bien simple. Il est clair, que prendre une cliose comme objet d'intérêt n'est pas encore constater qu'on le fait, et que cette constatation, lorsqu'elle a lieu, n'ajoute rien à la valeur comme telle. Dans le cas de la « valeur fondée •', la vérit(^ du jupromont qui conditionne le désir sera cause de l'objectivité de la valeur. Mais dans les autres cas aussi, la valeur n'est pas livrée à l'arbitraire ; il y a des objets qui satisfont l'intérêt, d'autres qui ne le font pas ; c'est une relation objective et indépendante. Et cela fait qu'on peut établir une échelle des valeurs : selon qu'un plus grand nombre d'intérêts d'un ou de plusieurs individus est satisfait, la valeur sera jdus élevée ').
La valeur morale est la valeur suprême. Si nous appelons juste, adapté, ce qui constitue une valeur quelconque, nous devrons dire que la moralité est ce qui, dans un conflit d'intérêts ou de valeurs, est le plus satisfaisant. l'n même acte peut être à la fois bon et mauvais sous différents aspects. " Or, tout comme un acte peut être à la fois bon et mauvais en ce qu'il aboutit à la satisfaction d'un intérêt au détriment d'un autre, il peut aussi être doublement bon en ce (ju'il al^outit à la satisfaction de deux intérêts. De là la conception de la l)onté comparative. Si la satisfaction d'un intérêt est bonne, celle de deux intérêts est meilleure, et celle de tous les intérêts est la meilleure. De même, si l'acte qui aboutit au bien est juste (righf), celui qui al)outit à plus de l)onté est plus juste et celui (jui aljoutit au plus g-rand bien est le plus juste. La moralité, par suite, consiste à accompli)' ce qui, dans les circonslances do)f.m'CS, cl en vue des intérêts qui sont en jeu, aboutit au plus grand bien. En
1) Pour CCS idées de M. Perry, cf. The Définition of Value, Journ. Phil. Ps. Se. M., XI (1914), pp. 141-162; Dewey and i'rhan on Value Jud s ment s, ib., XIV (1917), pp. 169-181 ; New Realism, pp. 140-141, 148-149; Près. Phil. Tend.. pp. 331 340.
d'autres termes, est moralement juste l'acte qui est le plus juste. Il suit de là que, au sens moral, un acte ne peut être à la fois bon et mauvais. Il est parfaitement possible que la bonté maximum puisse être également obtenue par plusieurs actes, et dans ce cas, tous ces actes seraient moralement bons. Mais aucun d'eux ne pourrait être moralement mauvais, parce que cela demanderait qu'il aboutit à moins de bonté qu'un autre acte, ce qui par définition n'est pas le cas ?» ^). Si la valeur en général est relative à la conscience, aux intérêts et aux circonstances, '• la valeur morale dépasse cette relativité parce qu'elle l'inclut. Il y a une valeur maximum, un summum bonicm, qui n'est pas entièrement relative à un intérêt particulier, parce qu'elle est relative à tous les intérêts. Ce n'est pas une bonté ou perfection pure, libre de toutes les conditions accidentelles de la vie, mais la meilleure pour les intérêts donnés dans les circonstances données. Un optimum de cette nature doit pourtant être dit absolu en ce sens qu'il est le meilleur, sans équivoque ; il est impossible qu'en même temps il ne soit pas le meilleur •' -). Ce fait est aussi indépendant de mon jugement à son sujet ; quoi que j'en pense, il y a des moyens bien adaptés.
Peut-on dire aussi que la valeur est absolue au sens métaphysique ? A-t-on le droit de dire, avec nombre d'idéalistes, qu'elle est la caractéristique fondamentale ou universelle de toutes choses ? Se réalise-t-elle toujours dans l'univers ? C'est la question de la suprématie des valeurs, à laquelle la religion doit donner une réponse ; nous verrons tantôt quelle est cette réponse, d'après les réalistes.
M. Montagne a esquissé une classification des valeurs qui repose sur le même principe : la valeur est déterminée par
1) Près. Phil. Tend., pp. 334-335.
2) Ib., p. 335.
l'intérêt de l'être conscient ; il nous suffit de constater cet accord fondamental avec M. Perrv '). Nous retrouvons la même doctrine chez M. Spaulding, qui l'a développée en fonction de ses théories £?énérales -), Que la valeur consiste dans une relation spéciale entre la conscience et les objets, cela est certain. Que, dans certains genres de valeurs, comme dans les sentiments esthétiques, les dispositions personnelles aient un rôle important, ce n'est pas moins indubitable. Mais pas plus ici que dans son épistémologie générale, le réalisme n'est disposé à admettre que l'existence de la valeur se confond avec le fait qu'elle est perçue et jugée telle; de même, pas plus ici que dans sa cosmologie, il n'admettra que tout évolue sans aucune restriction. Il est certain, au contraire, que les valeurs idéales comme la justice sont indépendantes de toutes les vicissitudes des faits particuliers. Qu'on juge bien ou mal telle situation concrète, qu'on agisse conformément à cette norme reconnue de tous, ou qu'on la transgresse, l'idéal de justice vers lequel tend toute l'humanité n'en continue pas moins de briller du même éclat ; il n'est pas plus atteint par ces accidents que le cercle géométrique ne devient irréel du fait qu'il n'existe aucun corps qui le réalise parfaitement. De même que le cercle idéal est impliqué comme limite par les figures imparfaites existantes, ainsi la justice idéale est impliquée dans les actes même déficients. En un mot, elle est une entité subsistante, exactement comme les entités mathématiques et logiques ; entre les valeurs absolues et parfaites et les valeurs relatives et imparfaites on retrouve la distinction qu'il y a entre les entités subsistantes et existantes.
1) Conférence à l'American Philos^phical Association, 1913: voir le résumé dans Phil.Rcv., XX1I1(1914), pp. 185-187, et la courte étude critique de M. Jareo S. MooRE, Montaguc's Classification of Values, Jour n. Phil. Ps. Se. M., XI(19I4). pp. 352 35!).
2) Cf. New Rationalism, pp. 66-71, 496-507.
L'intervention du sujet dans la formation de certaines valeurs, par exemple, dans les jugements esthétiques, est indéniable ; mais cela ne prouve pas encore que la valeur soit identique au fait qu'elle est perçue ; dépendre de la conscience n'est pas être identique à la conscience. Puis, si l'on tient à une explication strictement objective de la valeur, on peut dire que le nombre des objets esthétiques est si grand, que nous sommes obligés de faire un choix parmi eux, ne pouvant être adaptés à tous ; ce choix nécessaire dépend évidemment de notre disposition subjective. Mais, quand même on n'adopterait pas une théorie aussi radicale, il faut remarquer que la valeur ne doit pas son origine à la seule intervention du sujet conscient comme tel. Les valeurs forment un domaine à part, où la conscience entre, mais non comme facteur unique. Elle doit entrer dans une synthèse supérieure et indépendante, pour qu'il y ait valeur. Les domaines des différentes sciences se diversifient de la même façon ; la biologie, par exemple, suppose la physique, mais y ajoute des rapports nouveaux ; la vie dépend de l'organisme, mais elle suppose une organisation qui n'est pas le simple mouvement ni la structure physique. Ainsi la valeur suppose la conscience et en dépend comme d'une partie de l'ensemble qui la constitue elle-même.
Les valeurs supposent donc un nouvel ensemble de relations, ajoutées aux relations physiques des êtres. La moralité ne se présente que dans une société où l'homme est partie, en rapport avec d'autres personnalités, dont il doit respecter les droits. L'existence de la société est la condition nécessaire pour qu'aux lois physiques, biologiques et psychologiques de l'individu s'ajoutent de nouvelles lois douées d'un caractère propre. « La situation morale ne se présente que lorsque, dans cette relation plus ample, apparaît une conscience cognitive tout à fait spécifique, la connaissance de la personnalité comme telle. Mais, dès que cette connais-
sance est réalisée, d'autres éléments apparaissent qui en sont les constitutifs : la conscience cognitive du respect, de la rérc)U'nce, des droits et du devoir (- oif^/i/ -). Telle est la conscience morale — de la société — conditionnée par l'existence do la société qui s'impose à elle-même ses lois et est libre ; cette conscience n'existe dans aucun individu isolé, mais elle le lie comme membre du complexe, et, une fois qu'elle s'est développc'o, elle fait partie de son champ de conscience cognitive ^ ^).
Mais l'existence des valeurs a beau être un fait. Est-elle compatible avec la description d'un univers strictement objectif que nous ont tracée les néo-réalistes ? N'ont-ils pas eu soin d'éliminer par avance tout ce qui pourrait être objet de lil)re choix et d'appréciation morale ? S'il en était ainsi, ce serait, de leur propre aveu, leur théorie générale qu'il faudrait modifier, puisqu'elle doit tenir compte de tous les faits.
Pour M. Spaulding, la difficulté est facile à résoudre '). Chaque fois que nous nous élevons à un niveau supérieur de l'univers, cette ascension est marqur^e d'un triple caractère : il se produit une synthèse créatrice, d'où résultent des qualités nouvelles irréductibles aux précédentes ; ces qualités, en vertu du •• principe de lil^erté -i, sont soumises à des lois nouvelles qui n'sultent de leur proi)re nature et non des autres qualités ; entin, comme une même entité peut avoir des relations multiples, et que ces relations ne sont pas constitutives les unes des autres, la même qualité peut, tout on étant ollo-mème constituée par différentes
1) New Rationalism, p. 506 .
2) Cf. New Rationalism, pp. 496-507.
entités, former à son tour, avec d'autres ('léinents, de nouveaux complexes.
C'est ainsi que la conscience humaine, tout en étant conditionnée par des lois physiques et biologiques, peut, sous un autre aspect, donner naissance aux relations morales, et sous ce rapport, être soumise à des lois do nature particulière. Il n'y a pas d'incompatibilité entre les différents niveaux {levels) de la réalité ; en vertu même de la structure du monde, ils peuvent exister parallèlement, et se conditionner mutuellement par des relations fonctionnelles.
M. Perry a longuement étudié le conflit entre la science et la religion ^). Il regrette que l'accord d'autrefois ne soit plus possible. La religion a en vue la pratique, la foi est essentiellement une connaissance qui conduit à l'action ; elle a besoin de fixité, tandis que la science, désintéressée par nature, vit de scepticisme pour découvrir de nouvelles vérités. On ne peut plus comme autrefois subordonner la science à la religioji. Il faut leur reconnaître à toutes deux leur indépendance réciproque. Mais, surtout dans la crise morale présente, il faut se garder aussi de vulgariser hâtivement, comme des vérités définitives, des conclusions de la recherche scientifique mal comprises et souvent mal établies. Il faut surtout se garder de subordonner la religion à la science. C'est l'erreur que M. Perry appelle - le naturalisme ^ . « Le naturalisme n'est pas la science, il est une affirmation au sujet de la science ; il consiste à dire que la connaissance scientifique est définitive et ne laisse aucune place pour la connaissance extra-scientifique ou philosophique -^ '). Qu'il soit naïf ou critique, c'est-à-dire métaphysique ou positiviste, le naturalisme entend bien ne
1) Cf. Près. Phil. Tend., pp. 3-109. Voir aussi Spaulding, New Rationalism, pp. Vl-VII.
2) Près. Phil. Tend., p. 63.
laisser à la religion aucune valeur objective. 11 a pris une forme bien peu respectable dans le naturalisme naïf, celui des vulgarisations matérialistes du siècle dernier; mauvaise j)hilos()phie qui s'ignore, mélange de ])réjugés, de psoudosiinpliciié et de dogmatismo. Mais le meilleur moyen de le combattre n'est pas, à la suite des philosophes idéalistes et de nombre d"a})ologistes, de discréditer la science en contestant la valeur de ses méthodes ou en lui déniant le pouvoir d'atteindre •• la réalité •• des ch(jses pour la confiner dans le domaine des '• apparences «. 11 faut reconnaître qu'elle a, dans son ordre, une valeur absolue. Il suffit de remarquer que son objet est limité. La nature physique ne définit pas tout l'être et la science n'est pas Tunique vérité. La nature est une réalité, elle n'est pas partiellement réelle, et la science est une vérité et n'est pas partiellement vraie. Mais la nature est une partie de la réalité, et la science une partie de la vérité. Pour le montrer, il sutfit de considérer les faits. Dans la nature physique, l'analyse trouve les entités abstraites, objets des mathématiques et de la logique ; l'observation monirc, dans les cor|)S mêmes, des |>iiénomènes conscients et dos actes moraux, aussi réels que l'objet de la physique.
S'il faut respecter la science, l'absolutisme idéaliste est déjà condamné du seul point de vue méthodique. La métaphysique néo-réaliste ne lui est pas moins opposée. Par la doctrine des relations externes et par la critique de l'idéalisme, on a montré que le monisme ne s'imj^ose pas a jn-iovi. L'expérience et l'analyse tendent plutôt, jusqu'à présent du moins, à favoriser le pluralisme métaphysique '). L'être n'est pas unique ni formé d'une qualité, d'une substance ou d'une étoffe commune. La
1) Cf. New Rcalism, pp. 33, 205, 220-221 ; Perry, Près. Phil. Tend., p. 272.
variété des objets, physiques et abstraits, des consciences, le fait de l'erreur montrent au contraire que, quoique enrapports mutuels, les êtres sont ontologiquement distincts ').
Quelle est donc la valeur et le rôle de la morale, ou plutôt de la religion, dans l'univers ? On pourrait croire que rien n'empèclie les néo.-réalistes d'adopter à ce sujet des vues, sinon tout à fait conformes à la tradition, au moins très rapprochées. Mais des raisonnements où nous pouvons reconnaître l'intluence du préjugé agnostique les retiennent. Leur état d'esprit ne s'exprime guère par des raisons l)Ositives, mais par une certaine manière de poser les [)roblèmes et d'affirmer les solutions.
Pour M. Perry, nous l'avons vu, l'idée d'une théologie ou d'une théodicée rationnelle, telle qu'on la concevait autrefois, n'est même plus possible, tant il lui semble évident que la théologie ne peut être qu'une discipline pratique. M. Spaulding expose, tant bien que mal, les preuves classiques de l'existence de Dieu et il montre, par le fait même qu'il s'abstient d'en faire une critique approfondie, le peu d'importance qu'il leur accorde ^j. La logique moderne, apparemment, permet de s'en dispenser. L'ordre du monde a été allégué en faveur de l'existence de Dieu. Mais M. Spaulding remarque avec complaisance qu'il est sans efficacité pour les penseurs qui n'admettent point que l'ordre ou la valeur puisse avoir une cause extérieure ; au lieu d'être due à un Législateur qui impose ses conceptions, l'existence d'un domaine dt^ valeurs serait un simple fait aussi irréductible que l'existence des propriétés physiques ; pas plus que celles-ci, les valeurs n'auraient besoin d'être régies par des lois imposées du dehors. En tout état de cause, l'argument en question ne ferait encore voir en Dieu
1) Cf. Spaulding, New Rationalism , pp. 430-437, 358-359.
2) Cf. New Rationalism, pp. .57-65.
que l'arcliitecte du monde, non le Cn'ntonr de la matière et de la substance.
Mais le monde n'a-t-il pas eu Ijcsoiii d'une cause du changement, de l'évolution, du mouvement qui s'y manifestent ^ N'y a-t-il pas, jjar delà la série des causes immédiates, une Cause Première qui les précède dans le temps et qui est leur raison d'être métaphysique ? Et comment montrer que cette Cause Première est l'Etre infini et parfait ? C'est, pense M. Spaulding-, par l'argument ontologique qu'on croit y [)arvenir. Cet argument encore serait à la base de ce qu'il croit être la preuve la plus répandue, celle de la tradition. Si la science ne peut prouver Dieu, la tradition montrerait la vérité de son existence. Adoptant l'attitude pragmatique, on insiste simplement sur le fait que l'humanité y a cru et que cette foi a été efficace ; ou bien — et ce serait l'altitude des Eglises tant catholique que protestantes — on déduirait l'existence de Dieu de la véracité de la tradition ; cette véracité serait à son tour garantie par l'autorité divine elle-même, soit contenue dans l'Ecriture, soit manifestée par rinfaillil)ilité de l'Eglise.
L'existence de Dieu et sa nature peuvent ne pas constituer un problème pour le fidèle, qui peut toujours alléguer que ceux qui restent - à l'extérieur - sont mauvais juges ; et il j)eut même avoir raison, puisque la vérité est indépendante (le sa preuve. Mais pour le philosophe indépendant, c'est une question à examiner objectivement.
Comment donc faut-il s'y prendre iK)ur justifier rationnellement les valeurs ^. Car la raison seule peut répondre d'une manière satisfaisante aux questions qu'elle a soulevées '). \' a-t-il place dans le monde pour la liberté f Oui, répond M. Perry. car liberté et lois physiques ne s'opposent pas.
1) Cf. ib., pp. vt-vii.
Sans doute, nous n'avons pas le droit d'introduire l'indéterminisnie dans la science. Mais nous remarquons qu'en fait nous ne sommes pas seulement dos corps soumis à des lois mécaniques comme l'attraction, mais des organismes conscients agissant en vue d'une fin. Nos motifs nous font réellement agir. Et cette action ne va pas à l'encontre des lois de la nature : c'est en nous y soumettant, en les utilisant que nous atteignons nos fins. Nier la compatibilité de la liberté et des lois naturelles, c'est tomber une fois de plus dans le « sophisme de particularité exclusive ». Le pluralisme de l'univers se manifeste aussi dans mes actions ; je ne suis pas seulement déterminé par les lois physiques ou même les conventions du milieu social, je me détermine aussi parce que je veux ^).
Quant à la destinée de l'àme, la logique de leurs doctrines sur la substance et la conscience ne semble pas permettre aux néo-réalistes d'admettre l'immortalité personnelle. De fait, lorsqu'ils s'expriment à ce sujet, c'est avec scepticisme, sinon avec dédain ^).
Que sera donc la religion pour les néo-réalistes ? Car ils y croient comme à la force qui doit assurer le triomphe des valeurs dans l'univers. Il ne peut être question de s'en passer. Elle est ^ la plus profonde sollicitude dont nous soyons capables, teintée de la confiance qu'inspire une tendance optimiste à l'égard de la vie tout entière. La religion signifie le plus grand bien que nous puissions espérer dans ce monde où nous sommes ^ ^). C'est donc bien d'une reli-
1) Cf. Près. Phil. Tend., pp. 341-344.
2) Cf. Marvin, First Book in Metaph., pp. 263-267; E. A. Singer ]r, On Mind as an Observable Objedjourn. Phil. Ps. Se. M., IX (1912), p. 207; R. W. Sellars, Critical Realism and the Time Probleni, /ourn. Phil. Ps. Se. M., V (1908), p. 544.
3) Perry, Religions Values, The Ameriean Journal of Theology, XIX (1915), p. 1. Voir cet article /. c, pp. 1-16; Contemporary Philosophies of Religion, Harvard Theological Review, VII (1914), pp. 378-395 ; Près. Phil. Tend., pp. 85-109, 339-347.
272 LE néo-rI^:alisme américain
^'wn du >• iiionde présent « qu'il s'agit. Cette religion n'ajourne pas la réalisation du hicn suprême à une autn; vie. Elle ne se repose pas dans la j)ensée qu'il y a un bien nécessaire. Elle sait que dans le ujunde il y a place pour le l)ien, pour le progrès, mais à condition qu'on lutte. A nous de prendre part à ce combat pour lé progrès, l/.aspect du monde, tel que le décrit le réalisme, justifie cet espoir. Sans doute, nous n'avons pas lait le monde ; nous y sommes apparus à un moment tardif de son existence ; nous n'en occupons qu'un point. Mais, au lieu de nous abîmer dans des méditations mélajicoliques, prenons conscience de l'etiicacité de notre action. Il y a du risque à courir, soit ; mais l'espoir est justifié par les victoires passées ; les décourageantes perspectives du déterminisme ne sont pas prouvées; donc, osons prendre nos responsabilités et agissons pour le bien.
]\I. Spaulding parle à peu près le même langage '). Les valeurs sont une partie réelle de l'univers. Quelque vaste que soit le domaine de l'évolution, il en est qui, idéales, absolues, défient ses vicissitudes. Mais dans les valeurs concrètes, y a-t-il progrès et dans quel sens ? Il y a, sinon progrès, du moins changement, et par suite direction. Car les faits montrent que l'univers va vers un état de repos ; une bonne part de l'énergie se dépense inutilement ; les changements constatés sont iriéversibles. Jusqu'ici nous n'avons pas encore de tendance vers un but meilleur, et il faudrait désespérer du monde, s'il n'avait i)as d'autre finalité. Mais heureusement, à coté des changements quantitatifs, il y a des changements qualitatifs, et ceux-ci manifestent un progrès évident. 11 y a, dans le passage d'un ordre à l'autre, svnthèse créatrice, production de propriétés nouvelles et j)lus hautes. En jetant un regard en arrière sur le chemin
I) New Rationalism, pp. 507-521.
parcouru par l'évolution — car ^l. SpaulJing, comme tous les néo-réalistes, croit à l'évolution comme à une conquête déHnitive de la science, — on peut voir sa marche ascendante ; la vie, même dans les plus humbles protozoaires, dépasse les énergies physico-chimiques de la matière inorganique ; et l'on chercherait en vain chez les protozoaires les multiples réactions des formes supérieures de la vie. Enfin, la conscience morale s'est certainement développée depuis les sentiments rudimentaires de l'homme primitif; et même, s'il faut en croire M. Spaulding, elle apparaît à un moment donné comme une nouveauté, dans la descendance des singes anthropoïdes d'où l'humanité serait sortie. Parallèlement au monde physique, se développe donc le monde des • valeurs ; ou plutôt celles-ci apparaissent normalement dans la continuité de l'évolution. Parmi les valeurs, la plus importante est la valeur morale. Mais si elle est produite, il faut conclure que : «^ il y a un agent, un pouvoir efficace, qui produit toutes les valeurs. En d'autres termes, il y a un pouvoir qui •• favorise ?- (- makes for •^) les valeurs, qui dirige vers elles ou qui les produit... Puisqu'il y a des valeurs et que ces valeurs sont produites dans le grand processus de l'évolution, ce qui les produit, ou ce qui dirige le monde dans ce sens, doit être soi-même, ne fût-ce que pour cette seule raison, une valeur ■■> ^).
M. Spaulding se rencontre ici avec M. Woodbridge ^), qui essaie de se rassurer au milieu du désarroi moral qu'il constate, en remarquant que l'évolution, quoique physique, sept, en dernière analyse, les besoins humains : si l'homme n'est plus conçu comme le centre de l'univers, vers qui tout convergerait, il n'en est pas moins, dans une large mesure, maître d'utiliser, non sans effort, vers des fins idéales, le
1) New Rationalism, p. 514.
2) Cf. Naturalism and Humanism, Hibbert Journal, VI (1908), pp. 1-17.
'^74 LE iNKO-RÉALISME AMÉRICAIN
proférés matériel. L'évolution, au fond, est diripi'ée par un pouvoir (jui favorise le progrès de l'humanilé.
La téléologie que M. vSpaulding reconnaît dans l'univers, est à la fois iiunianoiiLo et transcendante ; immanente en ce (|ue les valeurs i»lus hautes sont présentes dans leurs réalisaiions déricientes, comme les degrés su[)érieurs de l'évolulioii sont coiiiinus avec les inférieurs, et i»ar suite présents, en quelque sorte, dans ceux-ci. Mais cette téléologie est transcendante [)arce que ces Valeurs dépassent les autres, et que les valeurs idéales, subsistantes, les dé[)assent toutes.
Peut-on douter de l'efficacité do ces valeurs, quand on réliécliit à leur action dans le monde ? Certes, elles ne sont pas causes efficientes, au sens physique. Mais elles dirigent l'action humaine, elles ins{)irent les individus et les sociétés. Elles •• font une diUérence - [ma];»- a (l/'/'/ri-ci/cc) dans le ni()iid(^ : grâce à elles celui-ci prend une physionomie toute particulière.
l)ieu n'est doiu- [las seulenienl un - schèine pratique - de notre esprit, un c(»iicept, héréditaire, ni un Inconnaissable, ni lin Moi absolu, une Réalité })rofon(le (pii unit les parties de l'univers. - Dieu est la totalité des valeurs aussi bien subsistantes qu'existantes, et de ces activités efficaces qui sont identiques à ces valeurs. Il est ainsi à la fois la multiplicité de ces entités et l'unité de leur organisation cti lant qu'elles soin en iap})orts. Cela veut dire que Dieu es/ justice et vérilc' et beauté, à la fois pour autant que ces attributs sont '' au-dessus -^ de jiotre monde et })our autant qu'ils sont en lui ; il est donc à la fois transcendant et immanent. Par suiie, si Dieu esi. une personnalité, 11 est aussi })lus (jii'une persoinialité, île même que les relations morales [Ihf ///(»•(// s/fiKilion] entre les hommes dépas.sent leur persoiiiialih'. il est aniour ei .illèclion et Imnié, respect et r(''Vcreiice. pour autant (pie ces sentiments e.visfent parmi les hommes, mais 11 est aussi ces mêmes sentiments, en
tant qu'ils subsistent en eux-mêmes, et agissent efficacement sur les hommes. Bref, Dieu est Valeur, le principe actif, - vivant ^•> de la conservation des valeurs et de leur efficacité r, ^).
Mais Dieu, la Valeur n'est pas tout. Il y a la non-valeur, le mal, l'ignorance, la laideur. Il ne peut être question de faire disparaître ces réalités dans un Absolu, ni de les transformer en l)ien à cause du rôle nécessaire qu'elles auraient dans l'évolution tendant à la survivance des meilleurs. La lutte contre le mal n'est pas bonne parce qu'elle est lutte, elle ne l'est que parce qu'elle tend au bien. Il faut bien admettre que le mal est une réalité irréductible. Cela nous mène à une notion théiste, noji panthéiste de Dieu. Dieu est une partie de l'univers, non tout l'univers. Mais ir est plus grand que les réalisations particulières du bien ; il est non seulement transcendant mais « surnaturel .^, car il dépasse la nature concrète. La conscience religieuse est satisfaite par cette description du monde, car elle y trouve place pour ses deux sentiments essentiels, également nécessaires : respect, révérence, amour pour les valeurs et pour ce qui les favorise ; haine, détestation, combat contre tout ce qui est mal. La religion réaliste sera donc active, militante. ■• LTn pareil plan de vie, dit en terminant M. Spaulding, n'est ni d'un optimisme resplendissant ni d'un pessimisme énervant. Le mal est une réalité et ne mérite que d'être combattu. Mais les moyens pour le faire nous sont donnés. Car il y a un Pouvoir pour le bien qui ne travaille pas seulement côte à côte avec l'homme, mais qui agit aussi en lui et par lui ; il s'épanouit dans cette liberté qui est donnée à sa raison pour arriver à la vérité, à ses émotions pour aimer le beau, le bien, le vrai, pour
1) New Rationalism, p. 517.
détester le laid, le mal et l'erreur, à sa volonté et à son courage pour s'engager dans la lutte ^ ').
Il faut sans doute se' féliciter do voir les néo-réalistes aborder les problèmes de la religion et de la morale. Leur intellectualisme outrancier pouvait faire croire qu'ils les négligeraient. Ils auraient pu se conte-nter de disséquer le monde en purs savants, sans se préoccuper de l'attitude personnelle qu'il faut y prendre. Et pourtant, que serait une philosophie qui se bornerait à analyser des objets de sensations et des abstractions mathématiques, sans s'interroger sur la destinée humaine ? N'est-ce pas de celle-là qu'il faudrait dire avec Pascal qu'elle ne vaut pas une heure de peine ^ Mais on a beau vouloir rester spectateur impassible dans le drame du monde, malgré soi on prend conscience du rôle qu'on y joue. Si d'inoubliables événements extérieurs ont réveillé l'attention de certains philosophes ^), leur àme les préoccupait depuis longtemps : à jireuve, le soin même qu'ils mettent, dans la discussion de l'idéalisme, à séparer ce système de ses thèses spiritualistes et morales •'). Ils ne seraient point de leur race, si leur philosoi)hie ne se préoccupait du '• salut du monde -. Au surplus, l'empirisme bien entendu devait les rendre attentifs à la réalité tout entière, dans ses aspects moraux aussi bien que dans son être physique.
Reconnaissons même le louable etibrt do sym}>athie qu'ils ont fait pc»ur aborder l'étude de ces }>hénomènes. (hi trouve, chez MM. Spaulding et Perry un souci de respecter le
1) New Raiionalism, p. 521.
2) Cf. Spaulding. New Rationalism, pp. vi-vii.
3) Voir plus haut, pp. 24-2(3.
sentiment religieux qui ne paraît pas toujours chez leurs alliés. On sent mieux ici l'esprit tolérant de James. Mais on retrouve aussi les défauts de la philosophie religieuse et morale de l'auteur do VEjcpérience )-eligieuse. Le vice fondamental, c'est précisément celui qui apparaît dès le titre : on ne veut étudier de la religion que ses manifestations subjectives. On n'accorde aucune valeur aux vérités sur lesquelles elles prétendent s'appuyer.
MM. Perrv et Spaulding ont pourtant mieux démêlé que James le caractère objectif des valeurs. Ils ont bien vu qu'elles ne se réduisent pas à une pure réaction personnelle. Si la réaction affective intervient pour les réaliser, elle n'en suppose pas moins un objet qui la guide. Le bien, disaient les anciens, est l'objet d'un désir. Mais pour cela il doit être ou du moins il faut qu'il soit pris comme être. Le bien réel coïncide avec l'être réel ; plus un être est parfait, plus il est bon ^).
Mais, comme James, les néo-réalistes ont fait bon marché du caractère dogmatique de la foi. Le Dieu qu'ils ■révèrent est une réalité, soit, mais combien vague ! Se ditférencie-t-il vraiment du Dieu panthéiste ? Il n'est point tout, c'est vrai, mais il est tant de choses ! Il est un amalgame de biens concrets et d'abstractions, et dès qu'on veut le décrire, on sent revenir la phraséologie, tant honnie, de l'Idéalisme absolu. Qu' est-ce que cette Force qui travaille pour le bien ? On a beau dire qu'elle est plus grande que nous, qu'elle nous pénètre et nous aide, qu'elle est plus que
1) Voir les admirables considérations de saint Thomas d'Aquin, Sum. TheoL, I, q. 5. Comme nous ne nous plaçons, dans cette critique sommaire comme dans le reste de notre livre, qu'au point de vue de la philosophie générale, surtout de l'épistémologie, nous ne nous arrêterons pas à relever les obscurités et les lacunes de la notion de moralité chez MM. Perry et Spaulding ; il peut y avoir des degrés dans le bien, même moral ; celui-ci consiste dans le respect de la nature raisonnable de l'homme et de ses relations. Aussi n'est-il pas limité à l'existence sociale.
personnelle, nous ne reconnaissons pas dans ce fantôme le Dieu vivant qu'adorent les fidèles. Et c'est Lui pourtant qu'on veut nous représenter. On se vantf de ne pas s'attarder à l'abstraction panthéiste, au Dieu inactif des absolutistes, et l'on cherche de bon cœur un Dieu agissant, secourable, à qui l'on peut s'adresser dans la prière, le "Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, non des philosophes et des savants^. Mais les croyants ne le reconnaîtront pas. Il lui manque d'être infini, au sens strict et vrai du mot, de posséder toute perfection, et d'être distinct réellement du monde, sans en être éloigné ni séparé. Il lui manque d'être, au sens absolu, le créateur de toutes choses. Ce n'est qu'alors que l'àme pourra éprouver à son égard ce sentiment fondamental de tout culte, l'adoration ').
Et il faut pour cela que l'âme elle-même soit une réalité, spirituelle, persistante, et non une relation, une manière d'être de la matière organisée. Sans doute, les néo-réalistes ne sont pas des matérialistes, nous les en croyons volontiers. Mais, ils s'expriment souvent si mal ! Nous aussi, nous admettons que l'àmo est étroitement unie au corps, que normalement elle agit par lui. Au fond, c'est ce que veulent dire nos auteurs, en s'opposant à un spiritualisme excessif. Le néo-matérialisme de M. Sellars, malgré son nom équivoque, est de fait un retour à l'animisme d'Aristote '). Mais pour que la paternité de Dieu soit autre chose qu'un vain mot, pour que la persistance des valeurs soit efFecîive, il faut que l'àme aussi soit une réaliié. Nous avons vu comment elle est une substance vivante^). Ajoutons que
1) C'est aussi une forme de panthéisme qui se dégage de l'article assez confus de M. MoNTAOUE, The Evidence of Design in the Eléments and Structure of the Cosmos, Hibbert fourn.. II (1903), pp. 280 297, où la'prcuve classique et la terminologie traditionnelle sont étrangement déformées,
2) Cf Critical Rcalism, pp. 7, 204-253.
3) V >ir plus haut, pp. 243-246.
certaines opérations de cette substance dépassent la matière. Les concepts abstraits de la logique, les notions de relation, d'implication, par exemple, n'ont rien de commun avec l'étendu et le divisible. Il feut donc que, par un côté au moins, l'âme échappe au sensilile et au périssable. Ce qu'il y a en elle de proprement intellectuel, ce qui a la conscience parfaite de soi ne peut être qu'immortel.
Réalité d'un Dieu infini, parfait, distinct du monde, réalité de l'âme spirituelle et immortelle, voilà deux vérités dont les âmes religieuses sont profondément et spontanément convaincues. Si l'on veut sincèrement appliqtier la méthode empirique à la psychologie religieuse, il faut décrire cet état d'Ame dans son intégrité. On verra alors qu'il com})orte une large part de convictions intellectuelles, La religion est certes une attitude de l'âme vis-à-vis du monde, elle comporte des sentiments, des actes volontaires ; sans eux, elle ne serait pas. Mais les sentiments supposent un objet ; l'adoration, la confiance, la prière, l'amour, s'adressent à une personne, à l'existence réelle de qui on croit fermement. La religion purement sentimentale que décrivent la plupart des théoriciens contemporains, n'est pas la religion de la masse des croyants. Si l'on veut vraiment pratiquer la méthode expérimentale, c'est celle-ci qu'il faut interroger. Or, l'enquête typique de James manque précisément d'ampleur sous ce rapport : elle se restreint à des écrits plus ou moins mystiques ; elle ne considère que la religiosité vague de quelques raffinés chez qui la critique idéaliste a détruit le sens du réel, ou encore l'exaltation qui se déploie dans les conventicules de quelques sectes ; quand elle tient compte des états d'âme des saints catholiques, elle les déforme en les interprétant ; elle néglige à peu près entièrement la société religieuse la plus vaste qui soit, celle qui constitue l'Eglise catholique ; et cepen-
dant son magistère est le plus complet ; elle est la plus féconde en vies vraiment religieuses.
On se débarrasse des convictions intellectuelles des croyants en les traitant de superfetations, d'interprétations arbitraires du sentiment, qui, seul, constituerait la pure essence de la religion. Ce dédain pour les dogmes et la religion positive ') ç'inspire, au fond, d'un agnosticisme assez peu compatible avec la hardiesse intellectuelle des néoréalistes. Comment se fait-il qu'ils soient si timides lorsqu'il s'agit de l'àme et de Dieu ? L'éducation protestante libérale les aura préparés à insister principalement sur le sentiment, en fait de religion, et à faire bon marché des dogmes. Mais la défiance de la raison en théodicée est surtout un reste de kantisme insuffisamment éliminé ^). Les néo-réalistes ont trop affirmé la légitimité des principes de la logique, l'objectivité de l'être, pour qu'ils puissent rester enfermés dans le relativisme et l'agnosticisme. Mais ils auraient pour cela quelques préjugés à perdre : la notion de substance n'est
1) Les néo-réalistes parlent assez souvent des croyances religieuses positives et de l'Eglise avec un dédain voisin de l'hostilité et même avec une certaine âpreté. Toutefois M. Perry a un peu mieux rendu justice — encore que d'une manière bien singiilière et incomplète — à l'Eglise ou plutôt aux anciens théologiens, à propos de l'affaire de Galilée. Cf. Près. Phil. Tend., pp. 12-20.
2) L'Eglise reste la gardienne de la raison théorique en même temps que de l'ordre moral. Nous n'avons pas le loisir de développer ici les preuves de l'existence de Dieu et de faire valoir leur force probante contre les objections agnostiques. Il y faudrait un traité — et il a été fait plus d'une fois par les philosophes et les apologistes catholiques Nous ne pouvons mieux faire que de renvoyer à l'ouvrage admirable et complet du R. P. Garriqou-Laqrange, O. P., Dieu, son Existence et sa Nature, Paris, Beauchesne, 3* édit., 1920. Les mêmes principes montreront que la religion, si elle est une vertu, c'est-à-dire une disposition personnelle, suppose des vérités théoriques absolument certaines ; ni le dogme, ni le miracle n'ont d'ailleurs rien de contraire à la science. L'Eglise n'a jamais dit non plus que l'existence de Dieu est un pur objet de foi ou de tradition, et l'apologétique catholique connaît parfaitement et évite fort bien le cercle vicieux que lui attribue M. Spaulding. On trouvera des éclaircissen'ents à ce sujet dans Mercier, Logique, 5* édit., Louvain, 1909, pp. 31-37; Critériologie générale, 6* éd., Louvain, 1911, pp. 117-153.
pas le concept périmé qu'ils croient ; la causalité ontologique dépasse l'ordre physique ; une fois ces principes admis, il faut reconnaître le Dieu infini, l'Acte Pur d'Aristote, le Créateur. Si les néo-réalistes se décidaient à le faire, ils prendraient simplement conscience de leurs principes et des conséquences qu'ils entraînent nécessairement.