INTRODUCTION
Pendant longtemps les disciples de K. Marx se sont bornés dans leurs œuvres à commenter la doctrine du maitre, au lieu de lui donner, comme le conscillait Benedetto Croce en 1897, des formules et des illustrations historiques nouvelles tirées des événements dont ils étaient les témoins, ce qui eût été pourtant le meilleur moyen de prouver que les théories de lauteur du Capital prolongeaient leur vérité jusqu'à notre époque.
Hs ne le firent pas, tant à cause de la stérilité de leur imaginalion que de l’admiration aveugle qu'ils professaient à l'égard de Fœuvre magistrale. Néanmoins, à force de commenter le Capital, l’école marxiste tomba dans des exagéralions el des fantaisies « visiblement étrangères au systèmeé de K.. Marx » (1.
Mais Bernstein arriva. Il savait que Marx avait pris pour point de départ à ses théories, des observations faites sur l'Angleterre. Or, en étudiant lui-même ce pays, un fait nouveati -— le trade unionisme — ne pouvait manquer de Île frapper. Il essava donc, au grand scandale des marxistes, et notamment de Kautsky, de démontrer que le trade unionisme, avec son allure de conquête sociale, progressive et pacifique, correspondait aux vérilables conceptions de K. Marx, la théorie révolutionnaire de ce dernier devant être
(1) G. Sorel. La Décomposition du marxisme, p. 8.
tenue pour une branche adventice que les premiers disciples eurent le lort de considérer comme le principal êlément du système socialiste.
La doctrine de Bernstein constituait une interprétation nouvelle ou, comme le dit M. Sorel, « une décomposition » et, en tout cas, un enrichissement du marxisme. Or, M. Sorel, aux théories duquel cette étude est consacrée, s'est demandé, à une certaine époque — il nous l'avoue lui-même — s'il ny avail pas lieu d'envisager une décomposition du marxisme « autre que celle que Bernstein a examinée ». Ce qu'on a surtout remarqué dans Marx, c’est, en effet, l’épanouissement et la systémalisation de toutes les lendances socialistes auxquelles l’auteur du Capital imprima le cachet scientifique. Mais la partie vraiment originale, le tribut personnel du maître et ce que M. Sorel appelle très énergiquement « le marxisme de Marx », étaient passés inaperçus. Rien n’était d’ailleurs plus naturel, car ce n’est que de nos jours, et en France tout particulièrement, qu'un mouvement ouvrier nouveau, le mouvement syndicaliste, antiétatique et révolutionnaire, a pris la tournure et l'ampleur qui nous permettent . de voir, dans la doctrine de Marx, la théorie « avant la lettre », un peu vague dès lors et comme intuitive, de ce phénomène syndicaliste, si original, qui traduit parfaitement les aspirations les plus profondes de la classe prolétarienne. C’est sous le jour du syndicalisme actuel que le marxisme prend une significalion personnelle et précise. Un italien, Panunzio, a résumé la chose avec bonheur en disant que le syndicalisme est « l'équivalent historique du marxisme » (1).
Quant à M. Sorel, il suivra le conseil de B. Croce. Il nous donnera du marxisme des formules el des illustrations historiques nouvelles, lirées du syndicalisme contemporain et
(1) Toutes les considérations historiques qui précèdent nous sont présentées par M. Sorel lui-même dans sa brochure intitulée: « La décomposition du
marxisme »,
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nous démontrera que la Grève générale rêvée par nos ouvriers, correspond exactement à la thèse catastrophique de K. Marx.
EE cependant, en 1904, M. Bourguin écrivait que cette thèse élail « solennellement répudiée ». « Actuellement, disaitil encore, il n’y faut pas songer, en France moins peut-être qu'ailleurs ; trop d'intérêts s’y opposent pour qu'une transformation radicale puisse être seulement tentée, surtout par la violence. » (1). Toutefois, des théoriciens de la valeur deoMM°G. Sorel :Ed.: Berth-et H.-Lagardelle y songent, et il ne le faut pas oublier.
. Plus récemment, en 1911, quelqu'un déclarait que M. Sorel s'était « comme détaché de son œuvre » syndicaliste, ne voulant plus discourir sur ce sujet, qu'il s'était « rapproché du nationalisme » et qu'ainsi c'était « une chose morte que celte. doctrine qui datait d'hien >-(2). Et, le 12 février 1912, dans l'avertissement pour la troisième édition des « Réflexions sur la violence », M. Sorel prouvait le contraire en écrivant: « On m'a demandé bien des fois, dans ces derniers temps, si je n'ai pas observé, depuis 1906, des ‘faits qui infirmeraient quelques-unes des thèses exposées dans ce livre. Je suis, au contraire, plus convaincu que jamais - de la valeur de cette philosophie de la violence. »
Le Syndicalisme révolutionnaire, tant théorique que pralique, est un fait réel qui grossit chaque jour, comme le prouve l’observation. Il n’en est pas moins vrai qu'il ne s’est pas développé partout. Les milieux nationaux, en effet, les plus favorables à son développement, dit à peu près H. Lagardelle, sont ceux où les conditions historiques et politiques permettent la plus grande exallalion révolutionnaire du prolétarial el sa scission d'avec les autres classes. Ces milieux — contrairement aux prévisions de M. Bourguin — sont la France et lItalie, où la démocratie est réalisée, où
(1) Bourguin. Les Systèmes Socialistes, p. 314 et 311. (2) Guy Grand. La Philosophie Syndicaliste, Avant-Propos, p. 2 et 8.
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les socialistes élant au pouvoir donnent le spectacle de leur impuissance et tournent le prolétariat vers le syndicalisme comme vers le seul moyen efficace de victoire. En outre, ces deux pays comptent bien des révolutions ; l'âme des français et des italiens est « à l’état de grâce révolutionnaire » pour plusieurs causes, notamment celle des souvenirs (1).
Or, tout le monde sait que les syndicalistes actuels, qu’on nomme les néo-syndicalistes, ont, de leur propre aveu, comme unique objectif, une révolution qu'ils se représentent sous le jour d’une Grève générale et dont ils disent qu’elle n'est autre chose que la conception catastrophique de Marx.
Et c’est précisément parce qu'ils reprennent pour leur compte, cette théorie du cataclysme définitif, qu'on croyait morte à jamais et parce qu'ils cherchent à renouveler les vieilles doctrines de l’auteur du Capital en les appuyant sur la vie. moderne, qu'on doit les appeler les néo-syndicalistes. Cependant, nous les désignerons plus brièvement sous sous le nom de syndicalistes, comme ils le font eux-mêmes, car toute autre doctrine que la leur, n’est, à leurs yeux, qu'une théorie pseudo-syndicaliste.
M. Sorel et tous les théoriciens de son parti, prétendent donc que le syndicalisme révolutionnaire est dans le prolongement du marxisme le plus pur et ils « enferment tout le socialisme dans la Grève générale » (2), ou pour parler plus exactement dans l’idée même de Grève générale. Pourquoi el comment? La présente étude n'a pas d'autre but que de lexpliquer.
Après avoir dit en quelques mots, en quoi consiste le. marxisme, nous verrons dans un premier chapitre si c’est une révolution ou une série de réformes progressives qu'il convient d'opérer pour appliquer le socialisme et, dans je cas où une révolution serait indispensable, nous indiquerons, dans un second chapitre, le jour sous lequel nous
(1) H. Lagardelle. Le Mouvement Socialiste, 15 juillet 1907, p. 47-49. (2) G. Sorel. Réflexions sur la violence, p. 168.