‹ Le Néo-Syndicalisme et Le Mythe de La Grève GénéraleChapitre 3 sur 29 · LATE · texte numérisé non relu

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devons nous représenter cette révolution et nous constaterons que c’est sous l’aspect d’un mythe de caractère particulier. Dans le chapitre troisième, nous rechercherons les idées génératrices de la doctrine de M. Sorel, et dans un quatrième el dernier chapitre, nous jugerons cette doctrine.

Quelques observations s'imposent ici. La théorie mythique de la Grève générale est contenue dans l’œuvre de M. Sorel, mais elle n'y est pas exposée. J’ai cru devoir en réunir, en lier et en compléter les éléments répandus çà et là, et la présenter sous une forme systématique et coordonnée.

Je me suis permis, lorsqu'une pensée de l’auteur étudié était obscure, de lui donner l'interprétation qui s’accordait le mieux à la généralité du système et de l’épuiser dans le sens le plus favorable à la solidité de la thèse, en sorte que si j'ai, en de certains endroits, complété la pensée de M. Sorel ce fut toujours avec le souci de ne la trahir pas. De là, dans les deux premiers chapitres, la difficulté que le lecteur éprouvera quelquefois à distinguer ce qui m'appartlient de ce qui ne m’appartient pas. Cette pénétration réciproque de l’auteur et du critique a bien des inconvénients, je l’avoue, mais elle a aussi de grands avantages et c’est pourquoi M. Faguel en a toujours largement usé.

La difficulté que nous signalons n’existera plus dans les deux derniers chapitres qui constituent, en effet, la partie entièrement personnelle de ce travail.

Mais, avant d'aborder le sujet que nous avons à étudier, il ne me paraît pas inutile de jeter un coup d'œil général sur l’œuvre de M. Sorel. C’est le meilleur moyen d'indiquer jusques à quel point l'opinion d'un tel homme, sur le problème économique et social, est précieuse et mérite de retenir notre attention.

« Je doute, écrit M. Sorel, que personne ait jamais abordé le problème des origines chrétiennes, en vue de satisfaire sa curiosité et dans un but de pure érudition... nous avons

PS

donc le droit d'exiger de tout historien de christianisme, qu'il nous fasse connaître d'une manière claire, le but qu'il poursuit » et il partage avec Brunetière l'opinion de Strauss, suivant laquelle il convient de plaindre « l’imbéciilité des critiques qui ne porteraient à ces questions qu'un intérêt purement historique » (1). C’est qu'en effet, les études d'histoire religieuse, à cause de leur répercussion sur la morale, ont pour inévitable conséquence d'affaiblir ou de consolider, de détruire ou de former des convictions qui jouent dans notre vie un rôle considérable.

Or, ies études de philosophie sociale et même d'économie politique ont une répercussion analogue. On le comprend aisément. La question religieuse et la question morale, autrefois étroitement unies, sont aujourd'hui nettement séparées aux yeux de beaucoup de nos contemporains, les uns, prétendant que la morale se suffit à elle-même et qu'elle n'a pas besoin d'un appui étranger, les autres, estimant qu'elle doit avoir une base plus objective et plus stable qu'une religion. Cetle dissociation s'explique. Grâce aux progrès énormes de l’industrie et du commerce au début de XIXe siècle el grâce aussi à une baisse singulière de Îa moralité, que Proudhon et Renan constataient, le premier avec désespoir el le second avec peine, les appétits de luxe et de puissance s’accrurent démesurément. Une minorité, la minorilé capitaliste triompha. Les égoismies ennemis, d’abord menacés, furent ensuite profondément alleints et, partant, amenés à regarder de près une blessante réalité. Sismondi fut le parfait représentant de ce mouvement. Ainsi se créèrent des habitudes d'esprit qui, de quelque nom qu'on les appelle, réalistes, posilivistes ou scientifiques, ne furent sans doute au débul que la stralégie des égoïsmes sur la défensive, devinrent rapidement une altitude de révolte et de

blasphème, et se systémalisèrent enfin, en un athiéisme mé-

(1) G. Sorel, Le Système historique de Renan, p. 67.

thodique el grossier et, plus lard, en un agnosticisme subtil et flegmatique. Mais les égoïimes blessés ne désarmèrent point, et, pour reprendre et retourner l'expression de Pascal, ne pouvant, dans leur faiblesse, faire que la force fut le droit, ils demandèrent que le droit devint la force. Ainsi reparul la morale, survivant à l'esprit religieux. Quelquesuns s’empressèrent d'imaginer des systèmes sociaux plus justes que le nôtre et en conseillèrent l'application au prix même d’un bouleversement épouvantable ; quelques autres üirèrent de la réalité elle-même une morale élastique qui était aussi bien une excuse au mal social qu'un encouragement au bien. On voil maintenant pourquoi le développement de la sociologie a coïncidé avec un réveil des préoccupations morales et une baisse de l'esprit religieux.

Il en résulte que toute étude de philosophie sociale ou même d'économie politique est aujourd'hui, soit une protestation contre la réalité, soit une justification de l’ordre établi el répond plus ou moins directement à une fin éthique. Et je crois que M. Sorel est, au fond, de cet avis: « Toutes les classifications, écrit-il, toutes les relations que l’on établit entre les phénomènes, les aspects essentiels sous lesquels se présentent les faits, dépendent du but pratique poursuivi el il est très prudent de mettre toujours ce but en évidencé » (1):

Il me semble qu'en analysant quelque peu, comme nous allons le faire, la sensibilité de la jeunesse contemporaine, on apercevra le but qu'elle poursuit, et on constatera ensuite que M. Sorel, qui à poursuivi le même but, se recommande tout particulièrement à l'examen attentif de la jeune généralion.

De tout temps, le critère du bonheur a été la paix morale, sentiment qu'on peut définir: une joie profonde, durable et entière, qu'on achète souvent au prix de luttes et de souffrances, mais sur laquelle la perspective de la mort

{1} G. Sorel. Introduction à l'Economie moderne, p. 366.

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