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Mais cette distinction entre la production et l'échange n'est-elle pas arbitraire? Pourquoi séparer ainsi le producteur du petit commerçant? On a constaté que le petit commerçant était un producteur lui aussi; en outre « les condiditions d'existence sont pour lui sensiblement les mêmes que pour le pelit producteur ». « EE ni l’un ni l’autre, dit M. Platon, résumant les {travaux de M. Sombart, ne sont dans des conditions telles qu'on puisse faire naître directement d'eux laccumulalion primitive qu'on reconnaît nécessaire pour la naissance du capital. » (1).
Que léchange ail, comme la production, un résultat identique, un accroissement de bien, c’est incontestable. « Un marchand, grâce auquel s’échangent les produits de deux artisans, ne peut encaisser de profit, que si chacun de ces derniers, où lun d'eux, lui fait abandon d'une partie du produit de son travail. |
» Et cependant, la quantité de bien qui reste à chacun des deux artisans peut très bien, grâce à l'intervention du marchand, être double de ce qu'elle était auparavant. » (2). La division devrait être établie plutôt entre les artisans et les petits marchands, d'une part, et le grand commerce et la grande industrie d'autre part. Et, en cela, on se conformerait au principe marxiste, suivant lequel les changements de quantité produisent les notions de qualité.
Dès lors, si lon rejette la division trop schématique et mélaphysique que M. Sorel établit entre la production et l'échange, si Pon ne voit dans ces modes d'activité que deux reflets d’une même chose et deux reflets qui se pénètrent et participent à la nature l’un de l'autre, on ne peut plus, semble-t-il, déclarer que la révolution soit le seul moyen de modifier ce que M. Sorel appelle Porganisme de la production.
Et, au fond, M. Sorel n'est-il pas lui-même de cet avis, ou
(1) G. Platon: Pour le droit naturel, p. 26.
(2) Ibid., p. 29-30,
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toul au moins ne l’a-t-il pas été, lorsqu'il a déclaré vers la fin d’un article intitulé : « Y a-t-il de l’utopisme dans le marxisme ? », que les faits prouvent la coexistence possible de plusieurs systèmes, le système socialiste étant compris dans le nombre de ces derniers. N'est-ce pas dire que chaque branche de la production et sa branche correspondante de léchange peuvent être sous l’empire de tel ou tel système d'une façon absolue, en sorte:que l’on peut dire de chaque .branche qu’elle est ou classique, ou socialiste, ou communiste, ou collectiviste, etc
Cependant, avant de terminer ce chapitre, rappelons-nous que M. Sorel à indiqué que c'est en démontrant la faiblesse de l’évolutionnisme qu’on se rendait bien compte de la nécessité du mode révolutionnaire. Et c’est pourquoi, en criliquant lè principe révolutionnaire, il nous reste, pour pour être complets, à réhabiliter lévolutionnisme, tant social qu'économique, dans une certaine mesure tout au moins.
Nous sommes de l’avis de M. Sorel, quand il pense qu'il est impossible de déduire l’avenir du passé. Tous les historiens impartiaux reconnaissent qu'une série de petits événements qu'on ne peut prévoir viennent détruire l’ordre que nous assignons au cours des choses. Le docteur Gustave Le Bon, dans un de ses ouvrages (1), cite quelques exemples des petits événements en question, et il conclut: « Les faits montrent le rôle des petites circonstances accessoires dans les grands événements, et prouvent qu'il ne faut pas trop parler des lois générales de l’histoire. ».
Cependant il existe dans les masses des habitudes si profondes, et dont on remarque la manifestation continuelle dans le cours de l’histoire, qu'on peut tabler sur ces habitudes et ces tendances pour construire un programme d'avenir.
Dans son livre « Les Règles de la méthode sociologique »,
(1) G.-Le Bon. La Révolution française et la psychologie des révolutions p'r41"
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M. E. Durkheim, que M. Sorel n'aime pas. a formulé quelques bons préceptes d'étude. Tout en reconnaissant qu'en sociologie on ne peut expérimenter, au sens étroit du mot, il estime qu'on peut remplacer la méthode expérimentale directe par des équivalents qui sont: d’abord l'étude des perturbations telles que les crises et la criminalité, ensuite d’heureux hasards, comme Japplication d’une législation nouvelle ou la fondation de quelque colonie socialiste, enfin et surtout, la comparaison de séries de faits bien observés.
On peul discuter la valeur de quelques-uns de ces procédés. Toutefois, le sociologue peut comparer avec exacti- Lude, soil les éléments simples d’une même société, par exemple les liens religieux et les liens domestiques, soit les parties d'une même société, ou de deux sociétés du même type, par exemple le village et la ville, soit deux phases du développement d'un même {ype social, en comparant le passé et le présent d'un même peuple, ou de deux peuples différents, ou le passé d'une civilisation élevée avec le présent d un peuple arrêté dans son développement, le Moyen-Age européen, par exemple, avec l'Inde britannique ou lAfghanistan d'aujourd'hui.
En classant ainsi les faits sociaux, en les ordonnant du simple au complexe, on peut obtenir des explications génétiques. utiles à celui qui fait de l'art SCT et se propose de diriger les peuples.
D° ailleurs, M. Sorel est, au fond, de cet avis: « Nous ne préte RE pas, écrit-il, poser des lois analogues aux lois physiques, pour en déduire logiquement des conséquences ; ce genre de physique sociologique est tout à fait ridicule. E n étudiant, d'une manière philosophique, des époques convenablement choisies, il est possible de formuler des règles de prudence, HN fr pour la pratique d'aujourd'hui. Ces règles ne nous disent pas ce qu'il adviendra., ni même ce qu'il faut faire ; mais elles nous avertissent de certains dangers el nous tracent une voie à abri d’un certain nombre d’écueils reconnus ; la route n’est peut-être pas encore
parfaitement sûre, mais elle est un peu délimitée. Ces règles ne valent point également pour tous les temps, mais à’ chaque jour sa peine ; l'essentiel est qu’elles soient utiles pour le temps actuel. » (1).
Par conséquent, dans une mesure restreinte et judicieuse, l’élude du passé peut être utile pour la conduite du présént. Et voilà la théorie évolutionniste justifiée si elle né s’aventure pas jusqu’à tracer le plan complet de lPavenir.
Ces règles de prudence qu'il est possible de tirer dé l'observation dé l’histoire doivent nous faire éviter lès écueils reconnus el nous engager dans une voie prudente. Dès lors, ne pouvons-nous pas légilimement faire appel à des réformes, Lant négatives que positives, pour tourner les obstacles et prendre le bon chemin ?
Réformer, nous a dit M. Sorel, c’est consolider la propriété privée. Oui, ce peut être cela, si les réformistes n’accordent les réformes que comme des concessions dont ils ont limité la portée et qui laissent hors d'atteinte les principes établis. Mais ce peut-être autre chose aussi, Car enfin il v a eu dans le cours des âges des transformalions lentes et complètes. Le nouveau s’est glissé peu à peu dans la réalité, quelquefois sous l'influence de grands hommes précurseurs, el, plus souvent, sous celle dés besoins nouveaux des peuples.
Les hommes qui ont le mieux étudié l'histoire humaine ont reconnu qu'à de certaines époques existèrent des homnies d’ action supérieurs qui réussirent à désagréger les fatalités. Ces fatalités affectaient assez bien la forme dés passions, lesquelles suivent un cours régulier, quoiqu'on puisse préten” dre! Mais un homme exceptionnel, ou, si l’on aime mieux, une passion nouvelle arrive, qui s’'infiltre mystérieusement dans les masses, et change instantanément leur direction.
A plus forte raison pouvons-nous espérer que l'organisation capitalistique actuelle peut être transformée du tout au tout, et progressivement. Les travaux de Sombarl, que M.
(1) Ruine du Monde Antique, p. 21-22.
Platon a résumés, nous apprennent d’une façon évidente que le capital ne fut pas la conclusion d’un processus fatal de l’Idéc hégélienne, mais un événement accidentel et « composite » (1). Retenons ce point de vue essentiel. Si le capital n’a été qu'un produit accidentel, il doit céder sous l'effort humain, plus aisément qu'une organisation qui prend sa racine dans l'instinct même des masses, et nous avons vu qu'une telle organisation elle-même peut être détruite. Si, en outre, le capital n’est qu'un produit composite, il suffit d'en déterminer les éléments constitutifs, pour avoir les ci-
bles successives à nos attaques.
On voit donc que le réformisme fait œuvre efficace et nouvelle, quoique progressive, et qu'il s'inspire précisément des règle de prudence dont M. Sorel nous parlait tout à l'heure.
Mais le réformisme, en suivant la voie politique. n'est-il pas déformé ? S'il est vrai que la politique est aux mains des intellectuels, tels que M. Sorel les définit, et s’il est vrai que les Intellectuels sont avant tout des égoïstes et des conservateurs, n'est-il pas permis de croire que les réformes opérées par ceux-ci seront hypocrites et sans portée nouvelle ?
Il est certain que lexistence de l'Etat est intimement liée à notre organisation économique, et que toute impulsion vient de l'Etat ou passe par lui, pour suivre son cours et atteindre les domaines de l’activité humaine. Tout se fait à l’ombre de la Légalité. Dès lors, la force motrice et coercitive, résidant dans l'Etat et dans les lois, c’est à l'Etat et à la législation qu'il faut avoir recours pour lancer des réformes.. Les uns verront dans les législateurs des hommes égoistes qui interceptent la moelle de la réforme, et qui ne laissent passer que l’os mutilé ; les autres verront en eux des modérateurs de ceux qui préconisent des modifications hâtives. pour tenir compte des institulions auxquelles il convient de ne pas porter un tort trop considérable, sous peine
(1) G. Platon. Op. cit., p. 26 à 49.