I. Elle est une conception morale. Quoi de plus naturel ? Ne
(1) Ch. Peguy. Œuvres choisies, p. 203 et suiv.
sont-ce pas les consciences les plus pures et les plus libres qui font appel à la révolution, si elles ne croient pas à un au-delà rectificateur ? Voyez Proudhon. Voyez Kropotkine. Voyez Sorel. N’est-il pas plus prudent et plus sage en apparence, de compter sur une révolution subite et entière, pour établir la justice, que sur un réformisme progressif dont la lenteur donne le temps à l’égoisme de reprendre le dessus ? N'est-ce pas un devoir moral que de réaliser le mieux le plus complet que l’on conçoit, sans délai aucun ? Et n'estce pas enfin la peur et la lâcheté qui jettent sur la révolution le voile de l'impossibilité pratique ? On voit donc la force de la conception révolutionnaire ; elle s'appuie sur la hâte du bien.
Mais c'est parce qu'elle est une conception morale que la conception révolutionnaire est faible. En effet, si la Révolulion réalise notre idéal de justice et satisfait nos égoismes les plus légitimes, sa préparation et sa mise en œuvre exigeraien{ le sacrifice des minimes salisfactions que nous avons déjà, et auxquelles nous avons droit. Le Révolutionnaire, prêt à marcher, se trouve dans la situation du bourgeois à qui on demanderait de se séparer de sa fortune pendant vingt ans, pour la lui rendre quintuplée, ce délai écoulé. On comprend ses hésitations, les balancements de sa volonté entre une juste et modeste égalité — car l'égalité se fait au détriment du luxe et des élites — el une situation relativement privilégiée et acquise. Nous en trouvons un remarquable exemple chez Renan.
Renan témoigna d’un goût très vif pour la pauvreté. « J’ai un goût vif pour le peuple, pour le pauvre », écrit-il dans ses souvenirs, et il consentirait à vivre dans une société copiée sur le modèle de ces vieux monastères où chaque homme gagne son pain à la sueur de son front, Mais quelques pages plus loin, son vœu a changé: « Mon rêve, dit-il, serait d’être logé, nourri, vêtu, chauffé, sans que j'eusse à y penser, par quelqu'un qui me prendrait à l’entreprise et me laisserait toute ma liberté. » Cet antagonisme, que nous trou-
vons en Renan, M. Sorel ne le comprend pas (f). Et cependant, comme il est sincère et instructif! Un besoin de justice et de moralité tourne Renan vers la plèbe humble et souffrante. Mais, d'un autre côté, l'héritier de plusieurs siècles d’études désire avoir des rentes pour jouir paisiblement des joies de l'esprit. Il lui faut un cadre tranquille et conforme à son esthétique d’intellectuel. Il faut aussi, autour de ce cadre, un peu de misère et de laideur, afin de susciter et de la pitié et de la beauté.
En somme, chez les hommes cultivés, l'éthique et lesthétique luttent ensemble afin de savoir quel est celui de ces deux éléments qui doit être subordonné à l’autre. Chez Renan c’est l'esthétique qui a triomphé facilement, et. chez M. Sorel, c’est l'éthique qui a vaincu avec facilité, si tant est qu'il y ait eu combat en lui comme en Renan, ce dont je doute.
EU un peu de la même bataille se livre en tout homme qui aurait à perdre à une égalisation. Voici le résultat. Ceux qui auraient à perdre ne sont point révolutionnaires. Ceux qui n'auraient rien à gagner à la révolution, qu'un rêve de justice réalisé, en parlent sans y jamais penser. EE ceux enfin qui auraient quelque chose à v gagner sont nombreux mais la plupart d'entre eux, habitués à une longue servitude, ne croient pas à une égalité absolue et emploient toutes leurs énergies à des revendications partielles destinées à obtenir des avantages immédiats. C’est prudence et sagesse. :
IT. La Révolution nous paraît donc eontestable dans son principe moral ; elle est contestable aussi dans son principe social. Vue en effel sous l'angle social, la révolution s'appuie sur la division de la société en deux classes qui luttent l'une contre l’autre. Il y a deux classes, celle des producteurs et celle des non-producteurs. La première est la classe prolétarienne, la seconde est la classe ‘apilaliste et bourgeoise.
(1) Système Historique de Renan, p. 64.
Qu'est-ce qu'un producteur? « II n'y a pas cent manières de produire, écrit M. Sorel, il n’y en a qu'une, il faut collaborer de quelque manière au mouvement de l'atelier ». Il écrit encore: « Toute occupation qui n’est pas dépendante des processus de production, qui n’est ni du travail manuel, ni un auxiliaire du travail manuel, qui n’est pas liée à celuiei par un lien technologique, est un luxe qui, dans un régime socialiste, ne peut réclamer aucune rémunération, elle ne se traduit par auéun temps socialement nécessaire. »
Ainsi donc ne seraient réellement des producteurs que ceux qui, à l’aide de leur esprit et de leurs bras en même temps, fabriquent des produits, augmentent la matière à consommer et créent quelque chose de positif. M. Sorel ne nous le dit pas, mais c’est bien conforme à ses pensées, l’absence de travail manuel chez un homme lui donne une vision particulière des choses, et M. Sorel fait cette remarque profonde, que lintellectuel, que l’homme qui ne fabrique pas quelque chose de matériel et de consommable, regarde la propriété, non comme un moyen de production, mais comme un titre de possession ( 1).
Ii y aurait donc antagonisme radical entre le prolétariat manuel et le capitalisme intellectuel et cet antagonisme se traduirait par une lutte ayant pour manifestation prochaine une victoire révolutionnaire.
Mais celte théorie de M. Sorel est-elle concordante avec la réalité ?
Ecoutons d'abord une remarque générale de Kautsky :
On n’est que trop disposé, écrit cet auteur, lorsqu'on ramène le devenir historique à une lutte de classes, à ne voir dans la société que deux camps, deux classes en lutte, deux masses compactes, homogènes, la masse révolutionnaire et la masse réactionnaire, celle qui est en bas, celle qui est en haut... les rapports sociaux ne sont pas aussi simples. La société est et devient chaque jour davantage un orga-
{1) Décomposition du marxisme, p. 29.
nisme exlraordinairement complexe, avec des classes très diverses, ayant des intérêts divergents, qui peuvent se grouper sous la bannière des partis multiples. » (1).
En ce qui concerne la révolution de 1789, notamment, ce fut, non seulement la lutte entre le Tiers et la Noblesse unie au Clergé, mais encore la lutte entre les divers partis de la noblesse et du clergé qui favorisa la Révolution. Les anlagonismes d'intérêts entre les grandes classes « posant à la Révolution des buts toujours plus larges, la précipitèrent toujours plus avant. ». Les antagonismes entre fractions d'une même classe amenaient les réactionnaires « à ne penser dans la chute du présent qu'à sauver des intérêts éphémères. Au lieu d’éteindre l'incendie dans leur propre maison, les privilégiés cherchèrent à profiter du désarroi général pour piller le voisin, jusqu'à ce que tout l'édifice croulant les ensevelit, eux et leur butin, sous les ruines.» (2).
Oui, Kautsky a raison, il n'y a pas deux classes, il y en a plusieurs. Ouvriers de la ville, ouvriers de la campagne, petits paysans, petits commerçants, petits industriels, gros propriétaires fonciers, gros commerçants. gros industriels, professions libérales, professions artistiques, autant de domaines où les mentalités, comme les intérêts, varient. Et dans chaque domaine lui-même, il y a des divisions. Mais à côté des oppositions, il y a aussi les points de suture. Une vision objective et impartiale de Ia vie nous le prouve.
Dès lors, il paraît impossible d’opposer d'une manière irréductible Ie non-producleur au producteur. De même qu'un bon ouvrier ne crée un bon produif qu'en apportant à son travail une application artistique, de même aussi ceux qui ne s'occupent spécialement que des créations intellectuelles produisent en réalité des idées, des états où même des choses qui, à l’'égal des meubles, des aliments, des vêtements, des constructions, nous procurent satisfaction et bien-être.
(1) Kautsky. La lutte des classes en France en 1789, trad. par Ed. Berth, p. 9. (2) Ibid., p. 130.
L’ouvrier crée des produits d'autant plus utiles et agréables, qu'il les crée avec intelligence et avec goût, et le véritable artiste crée des œuvres d'autant plus compréhensibles et porteuses de joie qu’il y travaille dans une pensée de haute moralité et de généreuse esthétique. Ce qui fait la valeur d’une œuvre ou d'un produit, quels qu'ils soient, c’est l'esprit de bonté humaine qui a animé l'artiste ou l’ouvrier.
Un artiste comme Rodin doit être respecté comme un excellent ouvrier, €t le maçon qui cimente bien les pierres, afin de protéger les futurs habitants de la maison contre le vent et l’humidité, doit être à son tour admiré comme un artiste excellent.
Et, de ce point de vue, on peut dire que beaucoup de prolétaires sont les mauvais artistes du travail, et de beaucoup d’intellectuels, qu'ils sont les mauvais ouvriers de l’art.
EE c’est non seulement la division entre non-producteurs et producteurs, mais l’antagonisme qu'on établit d'ordinaire entre le capitaliste et l’ouvrier, entre le capital et le travail qui est arbitraire. « Par l'effet de la solidarité sociale et de la division du travail, le travail, au fur et à mesure qu’il s’accomplit, crée les éléments de son propre entretien », et
c’est l’ouvrier, c’est le travail qui fait des avances au capital, puisqu'il n’est payé qu’à certaines époques, lorsqu'il a déjà réalisé une quantité de produits » { 1). Le capital ne faisant qu'accroître la production du travail, il y a, entre lui et le travail « accord fondamental, identité d'intérêt », et Pantagonisme n'existe qu’ « entre les détenteurs des agents naturels d’une part, et, de l’autre, le capital et le travail ». Nous reviendrons tout à l’heure sur ce dernier point.
En attendant, nous pouvons dire que la division de la sociélé en deux classes, est inexacte. Cependant, il y a une lutte réelle, quoique circonscrite et intermittente, entre les producteurs et les non-producteurs, ou, pour parler plus exac-
(1) La Condition des Ouvriers. Lettre de Henry George, trad. par G. P. Introd. du traducteur, p. 10 et 11,
tement, entre ceux qui ne possèdent rien, et ceux qui possèdent quelque chose. M. Sorel légitime cette lutte et la révolution qui en sera le dernier chapitre de la manière suivante :
Il mel en lumière ce fait que les capitalistes prétendent que leur volonté est dominée par les nécessités économiques, mais que les grèves les forcent à, faire des concessions audelà de la limite qu'ils prétendaient ne pouvoir dépasser, par suite de ces nécessités. Ainsi, les ouvriers, nous explique M. Sorel, considèrent le capitalisme comme étant libre et ne voient, dans les limites économiques invoquées., qu'une ignorance ou un égoisme vaincu par les grèves. De là, naît chez l’ouvrier, « la notion de l’infinité de la production » qui est à la base de la lutte de classes.
Cela revient X dire que les ouvriers lutteront toujours, tant qu'ils n'auront pas vaincu. pensant que l'égoisme des patrons reculera sans cesse sans jamais disparaitre. M. Sorel conclut qu'il n'y a aucun lien nécessaire entre la situation des capitalistes et celle des ouvriers, qu'il nv a pas, entre elles, solidarité fatale et obligatoire. qu'il ny a pas à tabler sur les liens existants, et, en un mot, qu'il n'y a pas plus de devoir social, que de devoir international {1
Voilà certes des idées ingénieuses. Sont-elles exactes ? Je crois qu'on les a quelque peu négligées. Que les ouvriers aient cette notion, je ne le nie point, mais peut-on dire qu'elle corresponde à la réalité et qu'elle soit objectivement fondée ? Nous ne le croyons pas. Cetle notion a pour limite le point où l’égoïisme patronal est juste, où l'ouvrier ne protesterail pas, le patron n'ayant comme bénéfice qu'un salaire équitable. Et souvent d’ailleurs. le patron en est là. Et dans cette mesure, le patron peut être assimilé exactement à un ouvrier et partant, la solidarité et le devoir social existent, que M. Sorel niait tout à l'heure. Mais, allons plus loin encore, el, dans le cas où le capitaliste jouit de bénéfices énor-
(1) Réflexions sur la violence, p. 89.
mes el injustes, comme ïil ne peut en bénéficier qu'aux dépens des ouvriers, ne peut-on pas dire encore qu’il y a entre le capital et le travail un lien favorable au premier et nuisible au second, mais enfin un lien, et, par conséquent, une dépendance ? Et, partant, au point de vue moral, n’y a-t-il pas un devoir’ social de bienfaisance et de dépouillement volontaire du patron à l'égard du salarié, comme un droit de légitimes revendications de la part des salariés à l'égard des patrons? Oh! je sais bien que K. Marx ne croyait guère, paraît-il, à lefficacité des devoirs sociaux, et M. Sorel prétend avec lui que c’est « sur le progrès technologique, sur la science et sur le droit, que se constitue Ja société nouvelle ». Mais ce droit qu'on invoque ici n'est-il pas l’aspect social de la morale et comme une morale rudimentaire et obligatoire ? |
Dès lors, il me semble que, par le jeu naturel des appétits contradictoires, des transactions doivent s'opérer, des compromis doivent s'établir, qui, s'ils ne réalisent pas l'égalité absolue, ne cessent pas cependant que de nous en rapprocher.
IX. Enfin, c’est non seulement au point de vue moral et social, mais encore au point de vue économique que la Révorlution nous paraît inacceptable. |
M. Sorel prétend que la production et l'échange sont deux choses qu’il convient de séparer nettement, que la première est « un organisme vivant », et la seconde « un appareil Inécanique », qu'il n'y a pas entre elles « une différence de degré », mais « une opposition de nalure », que, dans la production « les parties n’existent que par le tout », tandis que dans l’échange « le tout est une addition mathématique des parties séparables », en sorte que l'appareil de l'échange peut être modifié par voie progressive, réformiste, et que l’organisme de la production exige, si on veut le changer, « une transmutation absolue », c’est-à-dire une révolution. (1).
(1) Introduction à l'Economie moderne, p. 136-137.
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