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inéiluctables et l'avènement d’un nouveau régime est donc faal. Le monde actuel accouchera nécessairement du socialisme ; el l'œuvre et l’activité des socialistes sont faites, comme dit Marx, non pour « abolir par des décrets les phases du développement naturel de Ia société moderne, mais pour abréger la période de la gestation et pour adoucir les maux de lenfantement. »
Après avoir observé les faits Marx constate que le capitalisme moderne est à peu près arrivé au point où il doit constituer le terrain favorable à la germination nouvelle. Le socialisme doit éclore .avec la même rigueur qu'un phénomène physique. Pourquoi les marxistes veulent-ils donc hâter son éclosion ? Parce qu'elle leur paraît désirable comme un progrès malériel et même moral. Dans ce but -el si tant est que les hommes puissent agir sur les événements ils veulent se rendre forts et gagner à leur cause le plus de monde possible, les ouvriers surtout, qui, étant les plus intéressés à un changement d'organisation sociale, seront les meilleurs instruments de combat. Et Marx fut, comme chacun sail, non seulement un homme de cabinet, mais encore un apôtre.
ET c'est précisément pour accélérer la venue du socialisme, qu'il fait appel à la révolution et à la force, comme aux meilleures accoucheuses possibles.
Toul ceci est logique. Néanmoins, il serait bon de nous donner sur le socialisme futur de plus amples renseignements? Quelle sera notre situation sous un tel régime ? Notre activité économique sera-t-elle pareille à celle d'aujourd’hui, et, partant, notre condition matérielle? Les rapports juridiques ressembleront-ils aux nôtres ? Aurons-nous une grande liberté ; ou la justice el l'égalité ne seront-elles achelées qu'au prix d'une effroyable tyrannie? EL il serait d'autant plus pertinent, semble-{-il, de nous donner des précisions sur loules ces questions, qu'on réclame de nous un concours énergique en faveur de la propagande socialiste.
Les hommes ne poursuivent qu'une réalité précise, où sim-
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plement son ombre, mais encore faut-il ce ‘fantôme? Marx ne le donne même pas. |
Cependant, l’auteur du Capital n’aurait-il pas dû dépeindre, au moins sommairement, l’état socialiste sous des couleurs plus riantes que celles de l’état actuel, afin d'attirer à sa doctrine les espérances et Pactivité des foules? II faut le croire, Car aujourd'hui, ses prétendus disciples ont réparé l'erreur du maître et c'est peul-être à cause de leur infidélité doctrinale, qui est en même temps une habileté psychologique, qu'ils recrutent des adeptes. Ils promettent une société préférable à la nôtre, et chacun de ceux qui les écoutent donne à ce monde les teintes de ses désirs personnels. :
Bref, Marx se refusa à décrire la cité prochaine. Ce n’était certainement pas par mépris intellectuel’ de l’ouvrier. C'était par loyauté: «: J'ai dit, écrit M. Sorel; que Marx rejelait toute tentative ayant pour objet la détermination des conditions d’une société fulure ; on ne saurait trop insister sur ce point, car nous voyons ainsi que Marx se plaçait en dehors de la science bourgeoise. » (1). L’auteur du Capital conserva en face de lavenir un mutisme scientifique que les imbéciles seuls pouvaient prendre pour de l'ignorance. Le socialisme n’est pas un plan idéologique que l’on pourrait réaliser par un effort de volonté, mais un régime ayant des racines profondes dans la réalité, et qui doit « par le jeu des forces immanentes, sortir des entrailles du régime capitaliste pour se substituer à lui. » (2).
Peindre la société future, ce serait faire le portrait d’un enfant avant qu'il ne fût né. G. Deville, Liebnecht, Vandervelde, J. Guesde pensent de même (3). Avant eux, Kautsky
(1) Réflexions sur la violence, p. 205.
(2). Bourguin, op. cit., p. 4.
(3) Mais Schæffle, Bellamy, W. Morris, Behel, Jaurès, @ Renard, Grunlund et Sulzer ont décrit la Cité socialiste. Cette attitude décèle tantôt le besoin d’une rêverie mystique et consolante et tantôt le moyen de trouver des partisans ou pour le moins des électeurs,
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avait émis la même opinion et il la justifiait d’une façon simple-et invincible au point de vue marxiste: Toute construction concernant l’état de l'avenir est inutile, puisque la transformation du régime capitaliste en régime socialiste est inévitable et ne dépend pas des volontés humaines. Et il rappelle que la Révolution française se fit sans que les hommes du XVIIIe siècle aient pu prédire ses réformes politiques et sociales.
Quant à M. Sorel, il est dans la véritable tradition marxiste. Il n’y a pas lieu, d’après lui, de décrire la cité future: « Il n'y a aucun procédé, dit-il, pour pouvoir prévoir l'avenir d’unc manière scientifique ou même pour discuter sur la supériorité que peuvent avoir certaines hypothèses sur d’autres » (1). D'ailleurs « le moindre examen prouve que l’on peut faire une multitude d'hypothèses contradictoires » (2), cadrant fort bien avec l’évolution que les philosophes sociaux prétendent découvrir dans le monde économique. Renan, que M. Sorel a beaucoup lu, disait lui aussi : « Il y a sur l’ensemble des choses des vinglaines d’hypothèses possibles. »
En résumé, nous ne savons scientifiquement que deux choses : le socialisme se réalisera fatalement et il consistera dans une harmonie de nature entre la production et lapproprialion qui seront sociales toutes deux.
Mais le socialisme se réalisera-t-il progressivement, par réformes (rès lentes qui, s'incrustant dans l’état social actuel, finiront par le défigurer et le transformer, ou par un boulevernement subit de notre société, c’est-à-dire par une révolution ?
Avant que de chercher la solution de ce problème, une remarque s'impose naturellement : nous nous demandons si, en régime socialiste, nous serons plus heureux que nous ne le sommes aujourd'hui. Au point de vue marxiste, qui
(1) Réflexions sur la violence, p. 176.
(2) Introduction à l'Economie moderne, p. à.
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est celui auquel nous nous plaçons pour le moment, nous ne savons pas exactement ce que sera le socialisme et quels seront ses effets et nous ignorons si son organisation ne bles: sera pas quelques-unes de nos aspirations les plus profondes jusqu'ici épargnées. Dans ces conditions, n’avons-nous pas le droit d'employer à retarder son avènement, l’activité que Marx employait et voulait qu'on employât à le hâter ? Marx admettait, jusques à un certain point, l'influence de l'effort humain, non sur la direction des événements, mais toul au moins sur la vitesse de leur course (1). Il est donc certain que la prudence commanderait alors de n’accepter le socialisme que progressivement, par réformes successives, car s’il constituait, malgré ses avantages, un état somme toute pire que le nôtre, on s’y habituerait ainsi peu à peu. Il semble vraiment qu'un marxisme prudent conseillerait le réformisme. |
Cependant, tel n’est pas l’avis de K. Marx. L'auteur du Capital prétend que, pour abréger la gestation du monde futur, il faut faire une révolution, supprimer l’état actuel et aborder de droit fil un avenir inconnu. C’est qu’en effet, pourrait-on dire, le réformisme suppose un plan préconçu, une conception utopique (2) du socialisme ; puisqu'on applique ce dernier à petits coups, c'est qu'on le connaît déjà. Et cette attitude divinatoire est antiscientifique. Mais il y a, à l'opinion de Marx, ce me semble, une autre raison, toute de sensibilité. On nous a appris que Louis de Westphalen, futur beau-père de Marx, était un romantique con-
(1) D'après Marx, en effet, l’évolution se fait bien par des causes psychologiques, mais par des causes psychologiques dérivant d’un état social déterminé où la technologie est le facteur principal et l'idéologie le facteur secondaire.
(2) L’utopie, au sens que M. Sorel donne à ce mot, est un produit du travail intellectuel, un plan que les théoriciens projettent sur l'avenir, «une construction démontable dont certains morceaux ont été taillés de manière à pouvoir passer (moyennant quelques corrections d’ajustage) dans une législation prochaine ». Réflexions sur la violence, p. 46.
croire
vaineu, qui exerça une grande influence sur l’éducation de son fulur gendre. Et le romantisme littéraire, ainsi que le St-Simonisme et le Fouriérisme qui en étaient « l’aspect social » (1), ne furent, tous trois, suivant Lagardelle, que des aspects eux-mêmes de ce que Charlety a appelé la « maladie napoléonienne », laquelle consistait à croire à la vertu créatrice de la Force au service de l’Idée. Et M. Sorel, qui connaît bien l’auteur du Capital, déclare que « l'influence romantique est très discernable dans les illusions de Marx » (2). Je ne sais si M. Sorel voit une illusion dans le rêve catastrophique de Marx, mais je crois pour ma part que la sensibilité romantique du gendre de Louis de Westphalen ne contribua pas médiocrement à l’endurcir dans ce rêve,
Ce qu'il y a donc de certain, c'est que le socialisme marxiste suppose une révolution. ET voici que surgit un nouveau problème: Révolution lente ou révolution brusque ?
D’après Kautsky, Marx appelle Révolution sociale, dans la préface à la « Critique de l'Economie politique », toute transformation lente ou brusque qui, pour le vaste ensemble des superstruclures politiques et juridiques de la société, résulte du changement des assises économiques de celles-ci » (3),en sorte que la violence n'accompagnerail pas nécessairement la Révolution et n'en serait pas conune j'ombre fatale et sinistre. Par cette définition, on voit très bien qu'une révolution est réformatrice et qu'une réforme est, dans une certaine mesure, révolutionnaire. Il en résulle qu'inévitablement on rapproche la révolution lente, beaucoup plus du réformisme que de la révolution brusque, et c'est pourquoi nous devons préciser ces (rois termes différents, puisque Kautsky ne le fait pas.
Le réformisme consisterait à modifier dans le sens socia-
(1) H. Lagardelle, Mouvement Socialiste, avril 1907, p. 355. (2) G. Sorel. L'Indépendance, juin 1912, p. 318, note 3.
(3) Kautsky. Mouvement Socialiste, Septembre 1902, p. 1539.