‹ Le Néo-Syndicalisme et Le Mythe de La Grève GénéraleChapitre 9 sur 29 · DER · texte numérisé non relu

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liste, et une à une, les superstructures politiques et. juridiques dans leurs assises économiques ; la révolution lente à modifier progressivement, et dans l'esprit socialiste, toutes les superstructures à la fois. La différence que j'établis me paraît exacte et conforme à ce que dit Kautsky. Ce dernier, en effel, constate que pour modifier même progressivement toutes les superstructures à la fois il faut constituer le parti politique le plus fort, être maître de l'Etat, afin que toutes les transformations émanent bien du parti ouvrier, qui confèreru son caractère aux innovations. La révolution politique, au profit du parti prolétarien, doit donc précéder la révolution sociale, et c’est bien là l'avis de Kautsky. Toutes les concessions dont nous sommes les témoins sont faites pour maintenir la paix dans le statu quo. Or, le parlement socialiste ne peut pas faire de concessions. Il ne serail plus révolutionnaire. L'Etat étant entre ses mains, l’esprit socialiste s’étendra d’abord et d'un’coup, sur toute la ligne des superstrucltures et s’avancera ensuite progressivement. Il est nécessaire que cet esprit s’étende partout à la fois, car, si l’on ne modifie par une institution bourgeoise pour quelque motif que ce soit, il v aura réformisme considérable sans doute, mais il n'y aura plus révolution. Enfin, la révolution brusque consisterait à supprimer à la fois toutes les superstructures politiques et juridiques en détruisant radicalement leurs assises économiques, sans se soucier de ce par quoi elles seront remplacées. Les nouvelles infrastructures et superstructures sortiront-elles même de la

révolution destructrice, de même qu'Athénée sortit — diton -- tout armée, du front de Zeus olympien. Or, c’est bien

celte révolution brusque que vise Marx et à laquelle pense M. Sorel.

Dans Marx, écrit M. Sorel, on trouve « de grandes images » relatives à cette révolution « dont le sens paraît avoir longtemps échappé aux marxistes et qui prennent aujourd'hui seulement toute leur valeur, depuis que le syndicalisme révolutionnaire nous montre d’une manière si claire

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ce qu'est la lutte de classes ( 1). Et c’est parce que les expériences ouvrières dont Marx était le témoin étaient insuffisantes pour lui donner une vision nette de la lutte des classes comme instrument de libération prolétarienne qu'on ne trouve dans l’auteur du Capital que des formules vagues et symboliques touchant la révolution, et, qu'avancé comme philosophe, Marx est un retardataire comme homme pratique (2).

C'est exact. La lutte de classes qui est àla base du marxisme indique bien que, seule, la révolution brusque est conforme à la théorie magistrale. Cette lutte, dans notre société, met en présence deux classes : celle des producteurs et celle des non-producteurs. Or, la seconde s’est tout approprié, les instruments de production, les richesses naturelles et l’argent. Maîtresse absolue, elle a créé une idéologie conservatrice de ses intérêts, un Etat et un Code spéciaux. Si l’on choisit, par conséquent, pour renouveler les choses, le réformisme ou la révolution lente, il faut nécessairement passer par la voie politique et légale. Mais, s'engager sur cette route, c’est aller à l'ennemi, se glisser dans le clan des non-producteurs, et si ce n’est pas se mettre en contradiction avec soi-même, ce dont les socialistes, en tant que politiciens, se soucient peu, c’est assurément faire office d’intermédiaires, servir de trait d'union et de truchement entre les tendances bourgeoises et les aspirations ouvrières, et c’est supprimer en quelque sorte la lutte qui est précisément la génératrice du socialisme, ce dont ils devraient au moins, en tant que socialistes. se soucier.

Engels avait déjà remarqué que la division de la société en classes suppose l'Etat, « À un certain degré, dit-il, du

(1) Décomposition du märxisme, p. 6.

(2) Ibid. p. 50. M. Sorel remarque que Marx avait les veux fixés, comme tous ses contemporains, sur la Révolution française et cependant sa doctrine économique «aurait dû le conduire à reconnaître l'extrême différence qu

existait entre les deux époques ». Ibid. p. 50.

développement économique, qui était nécessairement lié à la scission de la société en classes. cette scission fit de l'État une nécessité » (1). L'Etat, ou plutôt les gouvernants qui en sont la réalité, rentre dans la catégorie des non-producteurs. L’existence des classes devient un obstacle positif à la production, remarque Engels. Il faut donc supprimer les classes et l'Etat s’écroulera de lui-même. Cette suppression ne peul avoir lieu que par la victoire de l’une d'elles qui, si l’on peut dire, absorbera l’autre.

On voit donc que le marxisme réclame une révolution brusque.

M. Sorel, évidemment, a accusé ce côté révolutionnaire du marxisme el nous devinons déjà ses opinions à ce sujet, mais il ne sera pas inutile d'indiquer les motifs pour lesquels il se prononce contre le réformisme.

$ IT. CRITIQUE DU RÉFORMISME ÊCONOMIQUE, — M. Sorel s'est préoccupé beaucoup moins de légitimer le principe révolutionnaire que de combattre le principe réformiste, qui est fondé, on le verra tout à l’heure, sur l’évolutionnisme. Pourquoi ? Il nous le dit lui-même: « Plus on démontrera la faiblesse des doctrines des prétendus évolutionnistes, plus aussi on mettra en lumière la puissance des causes économiques, politiques et sociales, qui ont créé la situation actuelle et engendré le nouveau socialisme » (2). (Entendez le socialisme syndicaliste et révolutionnaire).

1. — Que le réformisme socialiste implique l’évolutionnisme, nul ne peut le nier. Une réforme, c’est un rouage de la société future qu’on applique dans le présent, parce que, en vertu de l’universelle évolution, le présent tend vers un avenir que l’on déduit du passé; et cette réforme, à dire

(1) Cité par Sorel, op. cit. p. 53.

(2) Introduction à l'Economie moderne, p. 10.

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le vrai, constitue une amorce nouvelle entre l’état actuel et celui qui doit suivre.

Or, que doit-on penser de l’évolutionnisme et qu'en pense M. Sorel? Nos philosophes sociaux « entendent faire les prophètes ; leur méthode revient, dit notre auteur, à expliquer le présent au moyen d’hypothèses faites sur l'avenir ct ensuite à soutenir que ces hypothèses sont justifiées par l'explication qu’elles ont fournie». Mais «le moindre examen montre que l’on peut faire une multitude d'hypothèses contradictoires, et cependant capables de satisfaire toutes à ce prétendu critérium de véracité ; aussi l’évolutionnisme social west qu'une caricature de la réalité ». (1). Nul plus que M. Sorel n’a démontré la stupidité qu'il y a à croire à la possibilité d’une « physique sociale » comme y croient les évolutionnistes. Le terme évolution « ne possède un sens vraiment précis, que si on l’applique à un passé définiti- - vement clos, et quand on cherche à expliquer le passé par le présent » (2).

Et même encore dans ce sens précis, je ne sais, pour ma part, si on peut parler d’évolutionnisme. C’est M. Sorel luimême qui va nous fournir des arguments. Les évolutionnises veulent, en effet, établir une liaison entre les diverses époques historiques « en établissant une continuité entre certains aspects des détails opératoires » (3). Or, rien n'est plus arbitraire — l’œuvre des saint-simoniens en fournit de nombreux exemples — que le choix de ce détail opéraloire, c’est-à-dire du caractère particulier dont la transformation esl suivie par l'historien. C’est là, il est curieux de le constater, une opinion chère à M. Anatole France, qui en arrive à nier joyeusement la valeur des explications historiques. Dans l’histoire, il ne faut pas chercher la vé-

rilé, « parce que la vérité, dit-il, consiste à montrer les

() Introduction à l'Economie moderne, p. 8.

(2) Ibid p.2, (3) Ibid. p. 4,

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rapports nécessaires des choses et que l'historien ne saurait établir ces rapports, faute de pouvoir suivre la chaîne des effets el des causes. Considérez que, chaque fois que la cause d'un fait historique est dans un fait qui n'est point historique, l’histoire ne la voit point. EE comme les faits historiques sont liés étroitement aux faits qui ne sont point historiques, il en résulte que les événements ne s'enchaînent point naturellement dans les histoires, mais qu'ils v sont liés les uns aux autres par des artifices historiques. El remarquez encore que la distinction entre les faits qui entrent dans l’histoire, et les faits qui n'y entrent point, est tout à fail arbitraire ». (1). M. Faguet, qu'on ne pourra pas soupçonner d’exagération méphistophélique, dit quelque chose d’analogue (2).

On voit donc les inconséquences de l’évolutionnisme en histoire sociale. Le mieux est de ne considérer dans l’histoire que les époques communément considérées comme historiques — et si tant est qu'on puisse les délimiter — d'en étudier le principe essentiel. On ne tiendra compte « que des changements qui se traduisent par une transformation de principe ». (3). Cette règle est arbitraire, mais c’est la moins mauvaise. Elle permet, dans une certaine mesure, d'éviter le piège évolutionniste. Puisqu'il est impossible de bien connaître le passé, même à la lumière du présent, à plus forte raison ne pouvons-nous pas deviner l’avenir ?

2. — Condamné dans son principe évolutionniste, le réformisme est condamné aussi dans ses résultats qui conduisent à l’immobilisme.

Réformer, en effet, c’est modifier un simple détail, car le jour où l'essentiel de lordre bourgeois n’existerait plus, le socialisme serait réalisé et le réformisme n'aurait plus sa raison d’être. Le réformisme suppose donc l’existence ou,

() À. France. Les opinions de l’abbé J. Coignard, p. 223-224. (2) Faguet. Nietzsche contre les Historiens. Revue Latine, 25 mai 1908,

(3) Sorel. Introduction à l'Economie moderne, p. 11.

si l’on aime mieux, la survivance de l’ordre bourgeois dans ce qu'il a de spécifique. C’est pourquoi M. Sorel a écrit: « Réformer dans la société bourgeoise, c'est affirmer la propriété privée » (1). Et une réforme, qui aurait pour but la socialisation du milieu, commencerait certainement et conlinuerail longtemps, peut-être toujours, par des mesures « ne blessant pas la propriété » (4). Réformer, en vérité, c'est satisfaire le peuple provisoirement, l’attacher au régime existant el, par une amélioration nouvelle, lui faire, sinon aimer ce qui n’a pas été réformé, du moins le lui faire respecter à légal d’un marbre qui a résisté à l’injure des siècles.

Réformer, c’est, bien entendu, ne rien inaugurer, car, tout élant lié, les réformes nouvelles doivent s'adapter aux anciennes institutions pour être viables. Cette adaptation sera un compromis, une transaction, une affinité, une sympathie el, par conséquent, dans une‘large mesure, une participalion à la vie et à l’esprit bourgeois, qui ont pour pivot l’appropriation individuelle.

Réformer, enfin, c’est entrer dans l'arbitraire, car, par quoi commencer ? Qui donc indiquera le premier travail à faire? Les circonstances ou l'utilité immédiate? La possibilité de l’œuvre sur lintérêt des réformateurs ?

3. — Condamné dans son principe et ses résultats. le réformisme doit être finalement repoussé, parce qu’il emploierait nécessairement des moyens d'actions que l’on ne peut approuver, on va le voir, et qui constituent la manœuvre politique.

Souvenons-nous, en effet, que tous les réformistes, à la manière douce de Jaurès ou à la manière forte de Vaillant, font appel à l'Etat. C’est naturel. Tout vient de cette unité mystérieure el redoutable que les Romains divinisèrent, et derrière laquelle il y a, en réalité, un groupe d'hommes qui se succèdent (2) et dont les mains pillent, frappent, protè-

(D,Opreait puit , (2) Cf. en ce sens Duguit. Traité de Droit Constitutionnel, tome I, p. 67-68, lre éd.

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gent et même caressent à l’abri de certaines autres entités, telles que la Justice et l’Intérêt national par exemple. C’est par PEtat, dont la force réside dans une illusion civique des hommes, que tout arrive. Dès lors, les socialistes se montrent gens avisés et habiles psychologues, en voulant user de ce moyen tout puissant pour leur œuvre. Kautsky luimême a cédé à cet attrait et a préconisé la réforme sociale par la conquête politique (1).

Puisque le réformisme emploie la puissance étatique, il est incontestable qu’il implique la légalité. Une loi n'est efficacé que parce qu’elle émane de l'Etat, qui est une manière de divinité. Le réformisme a sa source dans la législation, et partant dans la possession du pouvoir public. Ses adeptes nous disent: Nous allons employer ce moyen bourgeois pour réaliser progressivement l’œuvre socialiste. A quoi, un remarquable disciple de M. Sorel, M. H. Lagardelle, répond : Vous faites erreur, il ne peut pas y avoir concordance entre un organe bourgeois et une fonction ouvrière. Il faut pour réaliser le socialisme, un organe ouvrier. Marx a dit, rappelle M. Lagardelle, que la bourgeoisie triompha de la féodalité, non pas en pénétrant dans les rouages féodaux, mais en se forgeant des rouages particuliers, les Communes, les Parlements, etc... Pour l’œuvre socialiste, ce sont les Syndicats et les Bourses du Travail animés d’un esprit autonome

(1) L'histoire de l'entrée des Socialistes au Parlement peut être instructive. M. Sorel, dans un article intitulé : « Le prétendu socialisme juridique » (Mouvement Socialiste, avril 1907), nous apprend que la caricature qui florissait avant 1848, frappa les utopies des socialistes, qui se hâtèrent de ressembler le plus possible aux autres hommes. C’est ce dernier fait qui rendit leur entrée au Parlement aisée et inaperçue. En outre la bourgeoisie ayant, pour divers motifs, perdu le fanatisme des dogmes religieux et juridiques, leur témoigna une curiosité bienveillante et ironique. Enfin le sentiment révolutionnaire allumé par la Commune s’éteignit peu à peu, car ceux qui en étaient animés désarmèrent devant la conquête politique faite par les socialistes ; ils

y trouvaient une consolation et y voyaient une espèce de revanche.

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et révolutionnaire, qui joueront le rôle des Communes et des Parlements bourgeois ( 1).

On pourrait objecter à M. Lagardelle et à ses amis qu'il n’est pas vrai que l’organe corrompe nécessairement le législateur, c’est-à-dire la fonction, car le véritable organe, c'est le légisiateur lui-même, et on peut concevoir qu'une assemblée de socialistes chargée d’édicter des lois, construise un code franchement socialiste. Mais, pratiquement, c'est M. Lagardelle qui a raison, et c'est sur le terrain des faits et des habitudes que M. Sorel s’est placé d'un seul coup avec une admirable sûreté de coup d'œil. Ilreste sur le champ de l’expérience, et fait la plus belle des psychologies politiques. Mieux que personne, il a démontré, dévoilé, et précisé les liens étroits des mœurs et des gouvernements (2).

Analysons donc l'Etat ou plutôt sa réalité, c’est-à-dire les gouvernants, et voyons si l'Etat est nécessairement bourgeois ou non, On aperçoit l'importance du problème. Il s’agit de savoir si une œuvre peut-être à la fois socialiste et politique.

Notons d’abord — et pour mémoire seulement — que le point de vue politique communique à l’esprit socialiste le virus bourgeois. Une preuve n’en est-elle pas dans le spectacle du socialisme politique actuel, qui fait dire à M. A. Mater : « La classe ouvrière aura bientôt, si elle y tient. ses juristes socialistes, qui interprèteront le droit bourgeois au profit de la majorité, par les moyens inventés pour l’inter-

(1) H. Lagardelle. Mouvement Socialiste, août-septembre 1907, p. 111 e

suiv.

(2) Quoique M. Sorel ait écrit: « En général, on devrait beaucoup se méfier de l'écrivain qui donne une large place à la critique des mœurs et des institutions ; cette critique est d'ordinaire très développée pour mieux dissimuler les faiblesses des projets ; presque toujours le procédé indique de l’utopisme. » (Revue de Métaphysique et de Morale, mars 1899, p, 168) et quoique M. Sorel ait donné une large place à cette critique dans son œuvre, suivons-le sans méfiance.

préter au profit d'une minorité\» (1). Cette dictature juridique qui fera triompher le socialisme ne se réalisera qu'avec de l’argent, l'appui gouvernemental, une forte organisation électorale, syndicale et financière. Mais, outre que l’on calque du système bourgeois sa corruption politique, on en a adopté, ce qui est plus dangereux, la méthode et l'esprit, car, observe M. Sorel avec profondeur, si « le côté conservateur (droit de propriété) du droit bourgeois, donne son aspect vrai et scientifique, le côté subversif (socialisme juridique de Mater), donne son aspect faux el sophistique ». Enfin, « le syndicalisme révolutionnaire en répoussant, écrit notre auteur, toute conciliation avec l'Etat, avec la pensée bourgeoise, avec le monde des intellectuels, n'est pas exposé à tomber dans le même gouffre d’abominations que le socialisme politique (2). »

Par l'influence néfaste que la politique a exercée sur le socialisme, on peut déjà entrevoir ce que doit être l'Etat et deviner la psychologie gouvernementale.

L'Etat, écrit M. Sorel, « c’est un groupe de personnages exploitant les classes privilégiées et donnant à celles-ci en échange, la force pour exploiter les classes laborieuses » (3). L'Etat moderne, écrit-il encore, « c’est un corps d'intellectuels, qui est investi de privilèges et qui possède des moyens, dits politiques, pour se défendre contre les attaques que lui luivrent d’autres groupes d’intellectuels avides de posséder les profits des emplois publics. Les partis se constituent pour faire la conquête de ces emplois et ils sont analogues à l'Etat. » (4).

Quant aux partis politiques, « ce sont des coalitions formées pour conquérir les avantages que peut donner la pos-

(1) Cité par Sorel. Le Prétendu Socialisme juridique. Mouvement Socialiste, . avril 1907,

(2) Sorel. Mouvement Socialiste, ibid. p. 334 et 336.

(3) Sorel. La Ruine du Monde Antique, p. 175.

(4) Décomposition du Marxisme, p. 93.

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