‹ Le Népal: étude historique d'un royaume hindouChapitre 32 sur 85 · Cf. sup. p · texte numérisé non relu

Cf. sup. p

ni retenir à son service aucun sujet britannique, ni aucun sujet d'un État d'Europe ou d'Amérique, sans le consentement du Gouvernement Britannique » (art. VII). « En vue d'assurer et de consolider les relations d'amitié et de paix établies entre les deux États, il était convenu que des ministres accrédités de chacun d'eux résideraient à la cour de l'autre » (art. VIII). Edward Gardner fut désigné par Lord Hastings comme résident britannique à la cour du Népal. Quatre ans plus tard, Brian Houghton Hodgson vint l'y rejoindre à titre d'assistant ; mais la vie oisive de la résidence et Tisolement dans ce coin montagneux ne répondaient pas plus à ses goûts d'activité juvénile qu'à ses ambitions légitimes. II réussit à obtenir un poste à Calcutta en 1822 et prit congé du Népal sans espoir de retour ; mais la constitution de Hodgson — qui mourut centenaire — ne pouvait s'accommoder au climat du Bengale ; les médecins lui donnèrent à choisir entre « un poste dans les hauteurs ou une tombe dans la plaine ». Il se résigna à retourner dans les montagnes. L'emploi qu'il avait quitté à Katmandou était occupé ; il se contenta d'y rentrer comme directeur du bureau de poste, en 1824. Un an après, il était appelé pour la seconde fois aux fonctions d'assistant de résidence ; en 1833, il fut promu résident et conserva ces fonctions jusqu'à 1843. Une révocation brutale et injuste interrompit à ce moment une carrière déjà merveilleusement féconde en résultats, et qui promettait encore d'autres fruits. Mais la retraite de Hodgson ne fut pas moins laborieuse que sa période de service actif; installé à Darjiling, sur la frontière du Népal, il poursuivit ses recherches et ses observations, consulté comme un trésor d'expérience par les hommes d'Étal, salué par les savants comme un bienfaiteur et comme un créateur. Son œuvre, considérable, reflète la souplesse et là variété de son intelligence ; elle n'embrasse pas moins de 4 volumes et 184 articles dispersés dans les

journaux savants : les uns ont trait à la géographie et la topographie, d'autres à l'ethnographie et l'anthropologie, d'autres à la linguistique, d'autres au bouddhisme, d'autres aux institutions, d'autres à l'économie politique, d'autres enfin (127) à l'histoire naturelle du Népal*. C'est à sa clairvoyance et à son initiative pressante que l'Angleterre doit ses contingents Gourkhas, les troupes les plus solides et les plus sûres de l'armée indienne; c'est à sa patiente sagacité que l'histoire des religions doit la découverte des originaux sanscrits de la littérature bouddhique ; c'est à sa libéralité que la Société Asiatique de Paris doit cette masse de manuscrits qui fournirent à Eugène Burnouf la matière de ses immortels travaux. Avant Hodgson, presque tout restait à faire ; après lui, ses successeurs ne trouvent qu'à glaner.

Trois ans après la malencontreuse révocation de Hodgson , une effroyable tragédie de palais amenait au pouvoir un ministre de vingt-quatre ans, Jang Bahadur. Une période nouvelle s'ouvrait avec lui dans l'histoire du Népal. Héros d'épopée ou de roman, mais en même temps esprit pratique, Jang comprit nettement le rôle qu'imposaient au Népal les circonstances nouvelles. La politique d'isolement farouche avait fait son temps ; il n'était plus permis d'ignorer de parti pris la puissance formidable qui exerçait déjà sa souveraineté sur l'Inde presque entière et qui avait fait sentir à son voisin montagnard le poids écrasant de ses armes. Une attitude d'amitié loyale et réservée valait mieux pour rassurer les Anglais et les tenir à l'écart qu'une bouderie morne et suspecte. Jang resta fidèle jusqu'à sa mort

1. On trouvera la liste complète de ces travaux, comme aussi le catalogue des manuscrits distribués par Hodgson aux sociétés savantes, dans l'excellent livre de Sir William Hunter: Life of Brian Houghlon Hodgson^ British Résident at the Court of Népal, Member of the Institute of France, felloio oflhe Royal Asiatic Society, etc. London,

au principe politique qu'il avait adopté dès son avènement. La révolte des cipayes en 1857 lui donna l'occasion de prouver sa sincérité : tandis que Tlnde s'ébranlait et que les États vassaux hésitaient, Jang offrit résolument à TAngleterre le concours des troupes népalaises contre les mutins, et les Gourkhas descendirent dans les plaines enviées de Tinde en auxiliaires des soldats britanniques. Jang ne s'était engagé à fond qu'après avoir reconnu en personne la valeur et le crédit de l'Angleterre . Dès 1850, il était parti visiter l'Europe au mépris des règles intransigeantes de la caste et des prohibitions formelles du code brahmanique. Sept officiers népalais l'accompagnaient. Le gouvernement de l'Inde désigna pour être attaché à la mission que la cour de Katmandou adressait à Sa Très Gracieuse Majesté, le capitaine 0. Cavenagh, de l'infanterie indigène du Bengale. Cavenagh accompagna la mission à Londres et à Paris, et la ramena jusqu'à Katmandou. Au cours des longues conversations qu'il eut en route avec les officiers Gourkhas, il ne négligea pas de se renseigner sur le Népal ; soldat, il s'intéressait surtout à l'armée, et cherchait à s'instruire, en vue d'une guerre éventuelle, sur le pays, sur les ressources, sur les routes, sur les partis, sur les races, etc.. Ses notes, réunies sans prétention, forment un excellent petit volume*. Au même épisode de l'histoire népalaise se rattache la relation d'Oliphant : Voyage à Katmandou^ . C'est une simple collection d'anecdotes de chasse ou de sport relatives à Jang contées par un « reporter » amusant. Le voyage de Jang, qui avait été le lion de

1. Rough Notes on the State of Népal, its government, army and resources by Captain Or/iewr Cavenagh... late in political charge ofa mission from the court at Kathmandhoo to Her most Gracions Majesty. Calcutta, 1851, W. Palmer.

2. Oliphant. A Journey to Katmandu. London, 1852, in-16. On peut y ajouter encore : Hon. Capt. F. Egerton, Journal ofa Winter's Tour in India, witha Vlsit to the Court of Nepaul. London, 1852, 2 volumes.

la saison à Londres en 1850, avait mis le Népal à la mode. En même temps qu'Oliphant, le capitaine Smith publiait sur le Népal un ouvrage en deux volumes*. Le capitaine Smith avait séjourné cinq ans à Katmandou comme assistant du résident; il y avait servi deux ans sous Hodgson. Peutêtre il n'avait pas été étranger à la disgrâce brutale de Hodgson sous le gouvernement de Lord Ellenborough^ Adroit, actif, intrigant, beau parleur, beau conteur, il ne lui manquait guère que le sens de Thonnêleté. Son livre est un monument de vantardise, de hâblerie, d'ignorance, de plagiat et d'erreur \

L'année même oti Jang s'embarquait pour l'Europe, le l> Oldfield était nommé chirurgien de la résidence, sous les ordres du résident Erskine. Il conserva ce poste Ireize ans (1850-1863). Epris de dessin et d'aquarelle, il se plut «à courir la vallée et à en reproduire les paysages etles monuments jusqu'au jour où ses yeux affaiblis le condamnèrent au repos. Rentré en Angleterre en 1866, il charma les loisirs de sa retraite à rédiger ses souvenirs ; mais ses notes ne parurent qu'après sa mort, par les soins de ses héritiers, en 1880. Ses deux volumes d'Esquisses comprennent un Essai sans originalité sur le bouddhisme népalais, plusieurs articles empruntés, et parfois textuellement, à Hodg-

1. Nm^mtwG of a Fivc Years* Résidence nt Nepaul hy Caplain Thomas Smith assistant politicalvesident at Nepaiil from 1841 to 1845. London, 1852. (^olburn and (>. 2 volumes. — La Iraduclion française que les éditeurs se réservaient de publier n'a jamais paru.

2. Hodgson, à qui sa santé interdisait de traverser leTéraïhors de la saison froide, avait dû envoyer Smith pour expliquer sa conduite à Lord Kllenborough.

3. L'exemplaire de l'India Office que j'ai pu consulter à loisir grâce à l'obligeance de M. Tawney est criblé de notes marginales, dues sans aucun doute à Hodgson, qui critiquent et anéantissent le livre pièce à pièce. Une indication en tète du second volume nous apprend que Smith « après avoir gravement induit en erreur Lord Ellenborough et Major (Sir H.) Laurence fut à la fin éventé par ce dernier qui le lit partir du iXépal et juger par une cour martiale ». L'homme valait le livre.

son, des récits de chasse et des fragments de Journal où la forte personnalité de Jang Bahadur occupe la première place, mais surtout un véritable guide de la vallée, tel qu'on pouvait l'attendre d'un amateur de dessin. Oldfîeld voit ce qui frappe les yeux et ne va pas plus loin ; il esquisse avec précision la surface du pays, de la religion et de la société, catalogue les ruisseaux, les montagnes, les fêles, les castes, les temples, les villes. Il convient de reconnaître que ces indications sont exactes et sûres ; tel qu'il est, l'ouvrage est indispensable pour une étude complète du Népal ' .

Après Oldfîeld, un autre chirurgien de la résidence, le Dr Wright, s'est acquis des titres éclatants à la reconnaissance des indianistes. Ce n'était point un Hodgson, mais il continua utilement l'œuvre de Hodgson. Pendant un séjour de dix années au Népal (1866-1876), il eut l'adresse et la patience de recueillir un à un les manuscrits originaux que Hodgson avait pu seulement faire connaître à l'Europe par des copies ; grâce à ses efforts persévérants, la Bibliothèque de l'Université de Cambridge est entrée en possession d'une admirable collection de manuscrits sanscrits bouddhiques. De plus il fil traduire par les interprèles indigènes de la Résidence la Chronique du Népal, et il joignit à leur traduction une introduction substantielle sur le pays et le peuple népalais. Les spécialistes eurent désormais entre les mains un instrument de travail indispensable, et

1. Sketches from Nipal, historical and descriptive with anecdotes of the court life and wild sports of the country in the time of Maharaja Jang Bahadur G. C. B. to which is added an Essay on Nipalese Buddhism and illustrations of religious monuments , architecture and scenery from the author's own drawings. by the late Henry Amhrose Oldfîeld M. D. of. H. M. Indian Army, many years residency surgeon at Katmandu, Nipal. London, 1880, W.-H. AUeii and C»*, 2 vol.

LES DOCUMENTS EUROPÉEXS 143

qui leur était interdit jusque-là par le dialecte de Toriginal autant que par la rareté des manuscrits*.

Le personnel de la Résidence fait vraiment honneur à l'administration britannique. Sans parler même des mérites de Kirkpatrick et de Cavenagh, chargés Fun et Tautre de missions temporaires, les noms de Hamilton, Hodgson, Oldfield et Wright forment une noble chaîne à travers le xjx* siècle. Leur œuvre parait plus digne encore d'estime et de respect si on songe aux conditions où elle s'est poursuivie, isolés à l'écart de Katmandou dans un enclos gardé par un poste népalais, où les indigènes ne pénètrent qu'avec une autorisation expresse, espionnés et surveillés par le gouvernement gourkha, occupés par la paperasse formahste des bureaux britanniques, emprisonnés dans une vallée que les hautes montagnes ferment de toutes parts, et que les traités ne leur permettent pas de franchir, entravés jusque dans leurs promenades par la suspicion du Darbar toujours en éveil, condamnés à passer leurs journées dans un tête-à-tête obsédant, le résident, l'assistant et le chirurgien de la Résidence seraient aisément excusables de se laisser aller à l'indolence, à l'inertie et à l'indifférence. Mais l'énergie britannique tient bon ; Tenclos même de la Résidence en fait foi. Quand le Darbar le lui assigna, l'endroit était stérile, et passait pour malsain et hanté. Aujourd'hui la vallée n'a pas de jardin plus fleuri, de potager plus fertile, ni de parc plus ombreux.

Une nouvelle période s'ouvre alors dans l'histoire de la connaissance du Népal. Le terrain est reconnu, les cadres sont tracés, les nations indispensables à la pratique des

t. History of Népal, translated from the Parbatiyâ hy Munshï Shew Shunker Singh and Pandit Shri Gunânand ; with an introductory sketch of the Country and People of Népal hy the Editor, Daniel Wright, M. A. M. D. late surgeon-major H, M 's Indian médical service y and Residency Surgeon at Kû(hrnan4ù. Cambridge, 1877. University Press,

affaires sont acquises. Les savants de profession viennent reprendre le travail en sous-œuvre, contrôler les résultats, explorer le passé mort. L'Inde si longtemps étrangère au sentiment historique eut ici le piquant honneur de prendre l'initiative et de donner l'exemple. Le petit Etat de Jounagadh en Kathiavar, qui s'enorgueillit de posséder le roc de Girnar où trois antiques dynasties ont gravé leurs souvenirs, chargea le Pandit Bhagvanlal Indraji de rechercher les monuments de l'épigraphie népalaise. Élève de Bhau Daji qui lui avait communiqué sa passion enthousiaste de l'archéologie, Bhagvanlal excellait par un instinct critique et une sûreté de méthode qui le classent en dehors des pandits hindous. Jang Bahadur comprit le réel intérêt de ces recherches ; il accueillit Bhagvanlal, l'encouragea, l'aida ; Bhagvanlal put recueillir parmi la masse encombrante des inscriptions népalaises vingt inscriptions qui conduisaient l'histoire authentique du Népal jusqu'au iv' siècle de l'ère chrétienne (si du moins on admet ses théories chronologiques). Le pandit les pubHa avec la collaboration de Biihler et ce double patronage leur valut de provoquer aussitôt l'attention que leur importance méritait *.

En 1875, M. Minayeff, professeur de sanscrit à l'Université de Pélersbourg, qui portait à l'étude du bouddhisme indien un zèle ardent et une compétence sans rivale, obtint au cours d'un voyage dans l'Inde l'autorisation de visiter le Népal. Il y acquit un grand nombre de manuscrits importants qu'il utilisa dans ses travaux ultérieurs. L'impulsion qu'il avait donnée aux études bouddhiques ne s'est heureusement pas ralentie à sa mort ; l'Académie des sciences de

1. Tioeniy-lhree inscriptions front Népal collected ai the expense of H. H. the Navâb of Junâga4h. Edited under the patronage ofthe Government of Bombay by Pandit Bhagvanlal Indrâj!, Ph, D. etc.^ togelher loith some considérations on the Chronology of Népal, Transîated from Gujardtt by. Dr. G. Biihler. — Indian Antiquary^ vol. I\, p. 160 sqq. ; vol. Xlll, p. 411 sqq.

Pétersbourg, sur la demande de M. Serge d'Oldenbourg, élève et successeur de Minayeff, a créé la collection de la Bibliotheca Buddhica où doivent être imprimés tous les textes encore inédits du bouddhisme népalais. Les notes de voyage recueillies au Népal par Minayeff ont été réunies dans une notice substantielle sur le Népal publiée d'abord dans le Vyestnik Evropiy et réimprimée dans les Esquisses de Ceylan et de VInde * .

L'Université de Cambridge, qui avait acquis la collection de manuscrits népalais réunie par Wright, confia en 1884 une mission à M. Cecil Bendall à l'effet de rechercher les manuscrits et les inscriptions qui auraient échappé à Wright ou à Bhagvanlal. M. Bendall avait déjà fait ses preuves comme spécialiste es Népal. Chargé de classer les manuscrits sanscrits bouddhiques de Cambridge, il en avait publié dès 1883 un Catalogue excellent ^ ; dans une double introduction, historique et paléographique, il avait coordonné les nombreuses informations apportées par les manuscrits, et comblé en partie les lacunes de la chronologie établie par Bhagvanlal. Les nouvelles inscriptions découvertes par M. Bendall au cours de l'hiver 1884-1885 parurent ruiner le système chronologique du pandit ^ et conduisirent M. Fleel à proposer un nouvel arrangement des anciennes

1. y Nepalye iz' pulevyich* zamyetoh* Russkago, dans Vyestnik Eoropij 1875, n'» 9 ; — Nepaly dans Ocerki Ceilona i Indii. Petersburg, 1878, vol. ï. p. 231-284. Une partie de cette notice se retrouve encore dans : Népal i ego istorlya (compte rendu de VHistory of Nepaly publiée par Wright) dans le Jurnal Ministerstva Narodnago Prosvyec'enia, 1878.

2. Catalogue of the Buddhist Sanskrit Manuscripts in the Univer sityLibrar y , Cambridge^ loith introductory notices and illustrations of the palœography and chronology of Népal and Bengal. by Cecil Be'sdalLj M. A., etc. Cambridge, 1883. University Press.

3. A Journey of Literary and Archœological Research in Népal and Northern India during the winter of 1884-1885, by Cecil Bendall. M. A., etc. Cambridge, 1886. University Press.

dynasties du Népal*. M. Bendall a fait un nouveau voyage au Népal pendant l'hiver 1898-1899 ; les résultats, connus seulement jusqu'ici par un rapport sommaire, intéressent en particulier la paléographie, oti M. Bendall est passé maître et jouit d'une autorité incontestée ^

En 1885, le D'^ Le Bon, chargé d'une mission du Ministère de l'Instruction publique en vue d'étudier les monuments de rinde, obtint l'autorisation de visiter le Népal. Il y resta une semaine, occupé à reproduire les plus remarquables monuments de la vallée ; opérateur habile et amateur éclairé, il rapporta du Népal un choix de photographies excellentes qui forment encore le meilleur recueil relatif à l'architecture népalaise ^

Le capitaine Vansittarta visité Katmandou en 1 888, mais sans y séjourner. Il a étudié le Népal surtout en deçà de la frontière, et néanmoins il peut se flatter de connaître les Gourkhas presque comme un Gourkha. Officier de recrutement, il a eu l'occasion d'examiner et d'interroger longuement les robustes et vaillants montagnards qui

1. Corpus Inscriptionum Indicaruniy vol. Ill: The Inscriptions of the Gupias, Introduction : On the chronology of Népal, hy J. F. Fleet.

2. Outline Report on a Tour in Northeim India in the winter 1898-1899 ; dans le Cambridge University Reporter^ 5 décembre 1899. — Kt cf. aussi Proceedings Asiat. Soc. Beng. for February, 1899.

3. Voyage au Népal, par le D*" Gustave Le Bon. Tour du Monde y 1886, l»»" semestre. — M. Le Bon n'était pas, comme il se Timagine, le premier Français qu'on vit au Népal. Sans remonter au xvni» siècle et au P. François de Tours, Capucin, la musique militaire du Népal a été organisée vers 1850 par un Français, Ventnon, que le Darbar avait engagé (Oldfield, 1, 219). En outre, d'après Cavenagh, « tout ce que les Népalais savent de la fabrication de l'artillerie leur a été communiqué en toute probabilité par des officiers français ; deux en particulier auraient été engagés par le Népal subséquemment à la ratification du présent traité avec les Anglais ; je suis porté à le croire. » (Rough NoteSy p. 15.) 11 s'agissait sans doute de quelques-uns de ces officiers de fortune qui se répandirent à travers le monde après la chute de Napoléon, et dont plusieurs (Court, Allard, Ventura) ont laissé un souvenir durable dans les fastes de l'Inde.

viennent gagner sous les bannières anglaises une solde et une pension ; attaché aux fusiliers gourkhas, il à vu à Tœuvre ces soldats résistants et loyaux qui sont la force et Tâme de Tarmée indigène. Les Notes du capitaine Vansittart, à écouterTaveu candide de Fauteur, consistent pour moitié en extraits empruntés ça et là et cousus bout à bout ; mais il reste une large moitié d'informations originales et neuves sur les peuplades, les tribus et les classes du Népal, leurs usages, leurs mœurs, leurs religions. La modestie exagérée de Fauteur ne doit pas donner le change sur la sérieuse valeur du livre \

En mai 1897, le Pandit (depuis: Mahâmahopâdhyâya) Haraprasad Shastri, un des secrétaires de la Société Asiatique du Bengale, chargé par le Gouvernement du Bengale de rechercher les manuscrits sanscrits sur toute Tétendue de la Présidence, sollicita et obtint d'étendre ses recherches au Népal. Le Pandit Haraprasad, brahmane orthodoxe autant que savant, avait déjà rendu de précieux services à l'étude du bouddhisme népalais; il avait été le principal collaborateur du Catalogue des ouvrages sanscrits bouddhiques du Népal publié en 1882 sous la direction et sous le nom de Rajendra Lala Mitra % où se trouve analysée en détail la masse vraiment colossale des manuscrits découverts par Hodgson et adressés par ses soins à la Société du Bengale. Haraprasad Shastri retourna au Népal endécembre 1898 ; il y accompagnait M. Bendall qui y venait aussi pour la seconde fois. Les manuscrits les plus intéressants découverts au cours de ces deux voyages sont décrits dans

1. Notes on Gourkha's^ àsiXis Journ. Roy. As. Soc. Bengale 1889. — Nouvelle édition remaniée et augmentée^ sous le titre : Notes on Népal, by Captain Eden Vansittart 215^^ Gurkhà Rifles (late district recruiting officer). With an introduction hy H. H. Risley, Indian Civil Service, etc. Calcutta. 1896. Government Printing, India.

2. The Sanskrit Buddhist literature of Népal, by Râjendralâla Mitra, LL, D., 0. I. E. Calcutta, 1882. Baptist Mission Press.

un rapport sommaire, que doit suivre un catalogue détaillé, fâcheusement retardé jusqu'ici*.

Moi-même enfin, chargé par le Ministère de Flnstruction publique et l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres d'une mission scientifique dans l'Inde et au Japon, j'ai pu séjourner deux mois au Népal en 1898. Le haut patronage de Sir Alfred Lyall et la bienveillance active du Résident, Colonel H. Wylie, me valurent d'obtenir l'indispensable passeport d'admission. Installé à Katmandou, en l'absence du personnel européen de la Résidence, je rencontrai au Darbar un accueil gracieux, un intérêt amical, une aide incessante. J'ai déjà eu l'occasion d'en témoigner publiquement ma reconnaissance et de signaler sommairement les principaux résultats que j'avais obtenus*.

1. Report on the search of sanskrit Manuscripts (1895 ta 1900) hy Mahàmahopâdhyûya Haraprasad Shâstrî^ honorary joint Philological Secretary^ Asiatic Society of Bengal. Calcutta, 1901, 4®.

2. Rapport de M. Sylvain Lévi sur sa mission dans l'Inde et au Japon ; dans les Comptes rendus de V Académie des Inscriptions et Belles-Lettres y 1899.

Parmi les visiteurs du Népal Je dois encore mentionner Schlagintweit qui (d'après Wright, p. 63) y vint en 1856 et y fit un certain nombre d'observations. — L'ouvrage de Sir Richard Temple: Journals Kept in Hyderabady Kashmir, Sikkim and Népal. Londres, 1887, 2 vol., ne tient pas pour le Népal au moins ce que le titre semble promettre. M. Temple a passé une semaine en touriste à la résidence de Katmandou, et les quarante pages qu'il a écrites sur le Népal se partagent en une introduction banale, qui occupe 26 pages (vol. H, 221-247) et des remarques « on a tour through Népal » qui tiennent en 14 pages (249-262). — Je ne connais que par la bibliographie un article de Mrs. Lockwood de Forest: a little known country of Asia. A Visit to Nepaul, paru dans le Century, LXll, 1901, p. 74-82. —Je mentionne enfin, pour n'être pas suspect de les ignorer, les articles de M. Saleure dans les Missions catholiques, XX, 1888, p. 550-551, 560-562, 573-574, 583-584, 593-596,605- 608 : Un coin des Himalayas. Le royaume de Népal. U n'y a rien à tirer de cette compilation sans originalité et sans critique. ^— Le livre de M. Henry Ballamine : On India's frontier, or, Népal, the Gorkhas' w^ysterious land, New-York, 1895, n'a rien de commun avec la science. — Du?xh Indien ins vcrschlossene Land Népal, Ethnographische und pholographische Studienblàtter, par Kurt Boeck, Leipzig, 1902,

Les voyages des Européens au Népal ont déjà mis en lumière les attaches qui lient ce royaume aux pays transhimalayens. C'est de la Chine, par la voie du Tibet, que les premiers voyageurs européens sont arrivés au Népal ; c'est Lhasa que la Congrégation de la Propagande avait désignée comme la métropole de la mission franciscaine au Népal ; c'est pour ouvrir des relations commerciales avec le Tibet

est un récit de voyage sans intérêt pour la science, mais qui vaut par les illustrations.

D'après un article anonyme des Mis.nons Catholiques, XXXlll, 1901, p. 451-455, 464-466, 475 ; 485-492 ; 502-504 ; 514 sur ^a Mission de Betliah et du Népauly la Sacrée Congrégation de la Propagande a confié le 20 avril 1892 aux Capucins du Nord du Tyrol la mission de Bettiah,en y joignant les districts de Champaran, de Saran, de MozafTarpur et de Darbhanga, et en partie ceux de Baghalpur et de Monghir; le 19 mai 1893, elle y a encore adjoint le royaume du Népal. S'il faut en croire l'auteur de l'article, le Népal est à la veille de se convertir car « récemment le roi du Népaul a tout à fait renoncé aux faux dieux ». L'assertion est au moins inattendue; mais la preuve suit. « En 1898, sa femme qu'il chérissait tendrement fut atteinte de la petite vérole. Elle guérit heureusement, il est vrai, mais son visage garda les traces indélébiles de cette affreuse maladie. Vaniteuse comme elle l'était, la reine ne put se résigner à être ainsi défigurée, et dans un moment de désespoir elle se donna la mort. Le roi en fut profondément affligé ; sa colère se déchaîna d'abord contre les médecins. Cela ne lui suffit point. Dans sa fureur il ordonna qu'on sortit toutes les idoles de leurs temples et qu'on les laissât exposées en plein air. Puis il fit amener des canons chargés et commanda le feu contre ces statues des faux dieux. Les canonniers devinrent pâles de stupeur en entendant cet ordre criminel. Ils refusèrent d'obéir. Alors le roi porta contre plusieurs d'entre eux la sentence de mort et les fit pendre sur-le-champ. La résistance des autres fut vaincue. On entendit une formidable détonation. Les idoles volèrent en miettes et retombèrent pulvérisées sur le sol. Cet événement est peut-être pour le Népaul le premier pas de sa conversion au christianisme ». L'histoire est exacte, à un détail près : l'acte sacrilège raconté ici, et resté célèbre dans les traditions du Népal, ne date pas de 1898, mais de 1798!

et la Chine intérieure que la Compagnie Britannique des Indes Orientales envoyait à Katmandou son premier agent. La légende indigène exprime la même orientation: c'est de la Chine que les premiers colons du Népal arrivent sous la conduite du Bodhisattva Manjuçrî. En fait, les premières relations positives entre le Népal d'une part, le Tibet et la Chine de Tautre datent du vn* siècle; elles commencent le jour même où les peuplades du Tibet émergent à la civilisation et s'organisent en État. Suspendues, reprises, interrompues encore pour être à nouveau renouées, elles inscrivent régulièrement leur empreinte dans les Annales chinoises. Les notices sur le Népal insérées dans THistoire des T'ang et dans l'Histoire des Ming sont des modèles de précision et d'exactitude ; elles réfléchissent le génie pratique de la race impériale qui a pétri et formé l'Extrême- Orient avec autant de vigueur et de bonheur que le génie romain a fait TOccident. Les pèlerins, les fonctionnaires complètent par leurs observations les documents officiels. Tous ces textes, disséminés sur un espace de treize siècles, éclairent à la fois du dedans et du dehors l'histoire du Népal. Sans une indication expresse de Hiouen-tsang, la chronologie ancienne du Népal resterait encore le jouet des spéculations fantaisistes ; il a suffi d'une date insérée dans l'histoire des T'ang pour renverser un échafaudage de combinaisons savantes. Aux temps modernes, la guerre de 1792 qui brisa l'expansion des Gourkhas au Nord de l'Himalaya n'est connue que par les sources chinoises ; la chronique népalaise se garde bien d'entrer dans les détails d'une entreprise qui aboutit à une humiliation durable. Les rapports chinois révèlent les sourdes menées du gouvernement gourkha au cœur même du xix* siècle, et trahissent les secrets d'Etat que le Darbar se flattait de dissimuler. La littérature tibétaine, si mal connue encore, réserve certainement de précieuses informations aux

chercheurs à venir; je n'ai pu lui emprunter que de trop rares données.

Les rapports du Népal avec la Chine et le Tibet reflètent dans leur vicissitudes les grands mouvemenls de l'Asie Centrale. Le !Népal, en effet, marque l'exfrême limite où

Le sti^pa <lc BiKllinàlh, [e graoïJ temple îles TibËlaias au Nùpal.

riuUueucc chinoise peut alteindre, à l'apogée de son expansion. Les grandes dynasties impériales, les T'ang, les Ming, les Mandchous, réussissent seules à inscrire le Népal parmi les royaumes tributaires. Dès que l'empire s'atTaihlit, son action s'épuise et se perd sur la vasie étendue des plateaux tibétains. Pour rattacher les documents entre eux, j'ai dû par conséquent retracer sommairement dans

ce chapitre les destinées du Tibet, dans la mesure oti elles intéressent les destinées mêmes du Népal; mais cet exposé ne vise qu'à rétablir Tenchaînement des faits au point de vue de Thistoire népalaise ; il n'est ni original, ni complet, et n'a pour objet que d'encadrer les données tirées des textes chinois ou tibétains sur le Népal.

Le célèbre pèlerin Hiouen-tsang, qui visita les pays d'Occident de 629 à 644, paraît être le premier voyageur chinois qui ait recueilli des informations sur le Népal. Son devancier Fa-hien, venu deux siècles plus tôt dans l'Inde, ne mentionne pas le Népal dans sa brève Relation des Royaumes bouddhiques; et pourtant sa tournée pieuse l'avait conduit au pied même de l'Himalaya, dansceTéraï, mi-hindou, mi-népalais, oti foisonnent les souvenirs du Bouddha ; il y avait adoré les « vestiges sacrés » à Kapilavastu, à Çrâvastî. Mais il avait laissé le Népal en dehors de son itinéraire et de ses recherches.

Hiouen-lsang n'a pas visité lui-même le Népal \ mais il

1. Stanislas Julien (Préface de la Vie de Hiouen-tsang ^ p. xxxvii) a eu le mérite de signaler et de mettre en pleine lumière la phrase décisive du Ki'tsan, Eloge des Mémoires (de Hiouen-lsang) qui permet de distinguer avec certitude les pays que le pèlerin a visités en personne et ceux qu'il a décrits sur la foi d*autrui. « Quand le texte emploie le mot hing <' marcher », c'est que Hiouen-tsang est allé lui-même dans le pays ; quand il emploie Icheu « aller » c'est qu'il en parle d'après les traditions et les on-dit. >> # f r «' il îi JS^ 4 ^ 5 '^ \% fâ lÊ 4 (éd. jap. XXXV, 7. p. 67«, col. 11). D'après la notice bibliographique sur le Si-yu-ki extraite du Catalogue de la Bibliothèque de K'ienlorig que Julien a traduite en tête des Mémoires (l, xxni sqq.) le Ki-tsan a pour autour le moine Pien-ki, contemporain de Hiouen-tsang, qui vivait dans le même couvent, et que les catalogues désignent comme le « rédacteur » des Mémoires composés par Hiouen-tsang. Pien-ki était mieux qualifié que personne pour indiquer la valeur précise des conventions admises dans le texte. Or Julien, dans la liste qu'il a dressée à la fin de la Vie (p. 'i63 sqq.) et où il se fonde sur ce principe de critique pour distinguer les deux catégories de notices insérées dans les Mémoires, classe le Nopal (n" 76) parmi les royaumes où Hiouen-tsang est allé en personne. Il ajoute cependant : « De Fo-li-chl Hiouen-tsang retourne à Fei-c/ie-/i et arrive à Mokia-t'o. » Fo-li chi (n° 75), c'est-à-dire le pays des Vrjjis

a trouvé plus d'une fois Toccasion de s'en informer, soit auprès des moines qui lui servaient de guides entre Ayodhyâ et Vaiçâlî, dans la région qui borde l'Himalaya, soit au couvent de Nâlanda oti il séjourna près de deux ans et où se rencontraient des religieux venus de l'Inde entière, soit auprès des princes qui briguèrent Thonneur de le recevoir, Harsa Çîlâditya et Kumâra Bhâskara varman. Kumâra, roi du Kâmarûpa, touchait de près au Népal ; des rapports n'avaient pu manquer de s'établir entre les deux

précède immédiatement le Népal, et Fei-che-li, c'est-à-dire Vaiçâlî (n® 74), précède Fo-li-chi. Si Julien avait cru que Hiouen-tsang était allé réellement au Népal, il n'aurait pas manqué de dire, par une formule analogue à ceUe qu'il emploie en pareil cas (n®* 94, 108, 113, 125, 127, 138) : c< De là, Hiouen-tsang revient à Fo-li-chiei à Fei-che-li » ; il n'aurait pas repris l'itinéraire en arrière du Népal, à Fo-li-chi. Je suis donc porté à croire que Julien a péché par inadvertance, et qu'il se proposait en réalité de désigner le Népal, par des lettres capitales, comme un des pays que Hiouen-tsang n'avait pas visités. Comme toujours, l'erreur consacrée par la haute autorité de Julien a fait fortune ; Cunningham dans la liste qu'il a dressée à son tour (Ancient Geography of India, p. 563) conduit Hiouen-tsang au Népal du 5 au 15 février 637. J'ai à mon tour répété l'assertion si précise de Cunningham dans ma Note sur la chronologie du Népal (Journ. asiat., 1894, 2, p. 57) au risque d'ébranler par là même la chronologie rectifiée que je proposais (cf. p. ex. Kielhorn, A List of Inscriptions of Northern India, dans Epigraphia Indica, vol. V, Appendix, p. 73, note 3). L'examen du texte des Mémoires de Hiouen-tsang écarte définitivement ce semblant de difficulté. Tandis que la route de Vaiçâll est indiquée en ces termes : « De là il marcha (hing) 140 à 150 li et arriva à VaiçAll » et celle de Vrjji de même : « De là il marcha (hing) 500 li et arriva à Vrjji », pour le Népal le mot caractéristique hing est omis : « De là, 1 400 li au Nord-Ouest, passant des montagnes, entrant dans une vallée, on arrive (tcheu) au Népal. » L'absence du mot hing atteste que Hiouen-tsang n'est pas allé au Népal. On peut observer au surplus que la Vie de Hiouen-tsang laisse de côté le Népal, et conduit directement le pèlerin du royaume des Cancùs à Vaiçâll, et de Vaiçâlî au Magadha. Julien lui-même signale cette omission et complète l'itinéraire, dans une note (p. 136) à Taide des Mémoires, qu'il rend ainsi : « De là, à 1 400 ou 1 500 li au Nord-Ouest, on franchit des montagnes, on entre dans une vallée, et l'on arrive au Népal. » Je ne veux pas faire état en ma faveur de la forme employée ici par Julien : « On franchit..., on entre..., on arrive... » car il l'emploie également dans le cas du royaume de Vrjji, alors que le texte emploie formellement le mot hing.

Etats. Quand Narendra deva, contemporain de Hiouentsang, installa au Népal le culte de Matsyendra Nâtha, il y amena le dieu « par le chemin du Kâmarûpa » selon le témoignage de la Chronique. La notice de Hiouen-tsang confirme pleinement par sa nature l'indication expresse du texte, qui la déclare fondée sur des informations de seconde main. Si Hiouen-tsang était monté au Népal, il y aurait vu davantage, et mieux ; il aurait constaté la prospérité du bouddhisme, que les inscriptions mettent hors de doute, et il aurait remarqué les anciens stupas élevés dans la vallée, et tout d'abord le fameux stûpa de Svayambhû Nâtha. Comparée aux fragments de Wang Hiuen-ts'e, qui traversa le Népal au moment même oti Hiouen-tsang quittait Tlnde, la notice du pèlerin manifeste plus clairement encore sa sécheresse et sa pauvreté. Elle réfléchit avec fidélité les préjugés malveillants de la plaine contre la montagne ; pour THindou délicat, les rudes habitants de THimalaya sont des brutes épaisses, laides et grossières. Néanmoins, en dépit de ses imperfections, ce court chapitre est la clef de voûte de Thistoire népalaise, grâce au nom du roi Amçuvarman qui s'y trouve cité.

« Le royaume de JSi-po-lo (Nepâla) a environ quatre mille li de tour. Il est situé au milieu des montagnes neigeuses. La capitale a une vingtaine de li de circuit. Ce pays offre une suite de montagnes et de vallées ; il est favorable à la culture des grains et abonde en fleurs et en fruits. On en tire du cuivre rouge, des yaks et des oiseaux du nom de ming-ming (jtvamjîva). Dans le commerce on fait usage de monnaies de cuivre rouge. Le climat est glacial ; les mœurs sont empreintes de fausseté et de perfldie ; les habitants sont d'un naturel dur et farouche ; ils ne font aucun cas de la bonne foi et de la justice et n'ont aucunes connaissances littéraires; mais ils sont doués d'adresse et d'habileté dans les arts. Leur corps est laid et leur flgure ignoble. Il y a

DOCUMENTS CHlxNOIS ET TIBÉTAINS 155

parmi eux des hérétiques et de vrais croyants. Les couvents et les temples des Devas se touchent les uns les autres. On compte environ deux mille religieux qui étudient à la fois le Grand et le Petit Véhicule. On ne connaît pas exactement le nombre des brahmanes et des dissidents. Le roi est de la caste des l^\sa-ti-li (Ksatriyas) et appartient à la race des IJ-tc/i'e-p'o (Licchavis). Ses sentiments sont purs et sa science éminente. Il a une foi sincère dans la loi du Bouddha. Dans ces derniers temps il y avait un roi appelé Yang-chou-fa-mo (Amçuvarman) qui se distinguait par la solidité de son savoir et la sagacité de son esprit. Il avait composé lui-même un Traité sur la connaissance des sons (Çabda vidyâ çâstra). Il estimait la science et respectait la vertu ; sa réputation s'était répandue en tous lieux.

(( Au Sud-Est de la capitale, il y a un petit étang. Si Ton y jelte du feu, une flamme brillante s'élève aussitôt à la surface de Teau ; si Ton y jette d'autres objets, ils changent de nature et deviennent du feu \ »

Tandis que Hiouen-tsang, lié par un engagement ancien, rentrait en Chine par la voie détournée du Pamir, une ambassade chinoise s'acheminait vers Tlnde à travers le Tibet ^ Li I-piao la commandait, avec Wang Hiuen-ts'e pour second, et vingt-deux hommes d'escorte. Elle ramenait dans rinde un brahmane, venu comme hôte officiel de l'Empire. La route qu'elle suivait n'avait pas encore été frayée; des événements récents, et considérables, l'avaient presque soudainement ouverte. A la fin du vi* siècle, le Tibet barbare et sauvage s'était organisé en nation ; le second roi du Tibet, Srong-tsan Gam-po, avait fondé Lhasa, étendu son empire au loin, passé l'Himalaya, essayé sur le

1. HiouEN-TsANc;. Mémoires sur les contrées occidentales. Trad. Stanislas Julien, t. l, p. 407.

2. Sylvain Lévi. Les missions de Wang Hiuen-ts'e dans VInde, dans le Jotn*n» asiat. 1900, mars-avril et mai-juin.

Népal la force grandissante de ses armes ; vainqueur, il avait exigé du roi Amçuvarman la main de sa fille. Puis il s'était retourné contre les Chinois, avait osé réclamer à la famille des T'ang une princesse de sang impérial comme épouse, et avait fini par l'obtenir à force de victoires. I^s deux reines, qu'une même fortune amenait des bouts de l'horizon à la cour d'un barbare de génie, avaient de commun un zèle ardent pour la foi bouddhique ; elles avaient l'une et l'autre apporté de leur patrie leurs idoles, leurs rites, leurs livres saints. Srong-tsan Gam-po se laissa gagner à leur influence, qui servait en réalité ses ambitions. Converti au bouddhisme avec son peuple, il frayait de pair avec ses voisins de l'Inde et de la Chine. Désormais une route continue, jalonnée de monastères et de chapelles, alla de l'Empire du Milieu à l'Hindoustan en passant par Lhasa. La mission de Li I-piao suivit d'abord la route qu'avait foulée en 641 le cortège de la princesse Wentch'eng; après Lhasa elle rejoignit l'Himalaya et le franchît à la passe de Kirong par le chemin qu'avait pris le cortège de la princesse népalaise*. Elle atteignit ainsi le Népal. Li I-piao et ses compagnons y furent accueillis, soit à l'aller, soit au retour, par le roi Narendra deva qui se plut à leur en montrer les curiosités, entre autres la source flambante dont la description avait émerveillé déjà Hiouen-tsang.

La mission est à peine de retour que l'empereur T'aitsoung, satisfait des résultats obtenus, envoie une nouvelle mission au Magadha. Wang Hiuen-ts'e en est cette fois le chef, assisté de Tsiang Cheu-jenn comme second ; il dispose d'une escorte de trente cavaliers. Mais Harsa Çtlâ-

1. Au lémoignage du Bodhiinôr, a les grands Népalais accompagneront la princesse jusqu'à la ville de Dschîrghalangtu du pays de Mangjul, et s'en retournèrent » (trad. Schmidt, p. 335). Mangjul est d'après Jàschke et Sarat Chandra Das, le pays où se trouve la passe de KxvQïig (Tibet. Dict, s. v. Man yui).

ditya meurt avant Tarrivée de Tambassade ; le ministre qui a usurpé le trône vacant ne se soucie pas de demander l'investiture aux T'ang ; il se méfie du pouvoir lointain qui cherche à intervenir dans les affaires de l'Inde. Il attaque la mission, massacre l'escorte, pille le trésor ; l'envoyé et sons econd s'échappent à la faveur de la nuit. Heureusement pour Wang Hiuen-ts'e, et pour l'honneur de la Chine, le Népal est proche ; Srong-tsan Gam-po, l'allié de la famille impériale, est vite prévenu. Le Tibet donne à Wang Hiuents'e 1 200 soldats, le Népal 7000 cavahers. Alatête de cette petite armée, l'envoyé chinois fond sur le Magadha, défait les troupes indiennes, emporte la capitale, s'empare de l'usurpateur et le ramène triomphalement en Chine, oii il arrive en 648. Wang fut encore chargé d'une troisième mission dans « les pays d'Occident » (l'Inde) et passa encore une fois au Népal en 657. Rentré définitivement dans sa patrie, il publia vers 665 une Relation de ses voyages, malheureusement perdue. Parmi les rares fragments conservés par des citations, plusieurs ont trait aux merveilles du Népal et montrent avec quelle attention l'ambassade avait visité le pays.

I. — « Le Si-kouo-hing-tchoan de Wang Hiuen-ts'e dit: La seconde année Hien-king (657) un ordre impérial envoya Wang Hiuen-ts'e et d'autres dans les royaumes d'Occident pour offrir au Bouddha un kasâya. Ils allèrent au Ni-po-lo (Nepâla) vers le Sud-Ouest. Arrivés à P'ouo-lo-tou, ils vinrent à l'Est du village au fond d'une dépression. Il y avait là un petit lac d'eau en feu. Si l'on prend en main du feu allumé pour l'éclairer, soudain à sa surface paraît un feu éclatant qui sort du sein même de l'eau. Si on veut l'éteindre en l'arrosant avec de l'eau, l'eau se change en feu et brûle. L'envoyé chinois et sa suite y déposèrent une marmite et firent cuire ainsi leur nourriture. L'envoyé interrogea le roi du pays; le roi lui répondit: Jadis, en

frappant à coups de bâton, on fit paraître un coffret d'or; ordre fut donné à un homme de le tirer au dehors. Mais chaque fois qu'on le retirait, il replongeait. La tradition dit que c'est Tor du diadème de Mi-le P'ou-sa (Maitreya Bodhisattva), lequel doit venir parfaire la voie. Le Nâga du feu le protège et le défend ; le feu de ce lac, c'est le feu du Nâga du feu *. »

II. — « Au Sud-Est de la capitale, à une petite distance, il y a un lac d'eau et de feu. En allant à un li vers l'Est, on trouve la fontaine A -A:/-/?o-// [le Fa-t/ouen-tchou-lin porte : A-ki-po-mi ; même alternance que dans les deux rédactions de V Histoire des Tang\. Le tour en est de 20 pou (40 pas). Au temps sec comme à la saison des pluies, elle est profonde ; elle ne s'écoule pas, mais bouillonne toujours. Si l'on tient en main du feu allumé, l'étang tout entier prend feu ; la fumée et la flamme s'élèvent à plusieurs pieds de haut. Si l'on arrose alors ce feu avec de l'eau, le feu devient plus intense. Si on y lance de la terre en poudre, la flamme cesse et ce qu'on y a jeté devient de la cendre. Si Ton place une marmite au-dessus de l'eau pour y faire cuire des aliments, ils sont bien cuits. Il y avait jadis dans cette fontaine un coffre d'or. Un roi ordonna de tirer ce coffre au dehors. Quand on l'eut amené hors de la bourbe, des hommes et des éléphants le hâlèrent sans réussir à le faire sortir. Et dans la nuit une voix surnaturelle dit : Ici est le diadème de Maitreya Bouddha ; les créatures ne peuvent assurément pas l'obtenir, car le Nâga du feu le garde.

« Au Sud de la ville, à plus de 10 li, se trouve une montagne isolée couverte d'une végétation extraordinaire ; des

1. Missions de Wang... Fragment IV, tiré du Fa-youen-tchou-lin, chap. XVI, p. IS"», col. 17. — J'ai depuis retrouvé le même passage reproduit littéralement dans le Tchou-king yao-tsi, par Tao-che, auteur du Fa-youen-tchoii-lin^ édit. japon., XXXVl, 1, p. 5».

DOCUMENTS CHINOIS ET TIBÉTAINS i 59

temples s'y disposent en étages nombreux qu'on prendrait pour une couronne de nuages. Sous les pins et les bambous, les poissons elles dragons suivent Thomme, apprivoisés et confiants. Ils approchent de Thomme et viennent recevoir à manger. Qui leur fait violence cause la ruine des siens.

(( Récemment les ordres de TEmpire passaient par ce royaume et de là se répandaient au loin. Maintenant il dépend du T'ou-fan (Tibet) ^ »

flf. — (( Dans la capitale du Népal il y a une construction à étages qui a plus de 200 tch'eu de hauteur et 80 pou (400 pieds) de tour. Dix mille hommes peuvent trouver place dessus. Elle est divisée en trois terrasses, et chaque terrasse est divisée en sept étages. Dans les quatre pavillons, il y a des sculptures à vous émerveiller. Des pierres et des perles les décorent ^ »

En même temps que la Cour Impériale, TEglise bouddhique de Chine profitait de la voie qui venait de s'ouvrir sous les auspices de deux reines dévotes. Entraînés par l'exemple de Hiouen-tsang, que sa patrie avait salué au retour, après seize ans d'absence, comme un héros et comme un saint, emportés vers les Lieux Saints du Bouddhisme par un élan de ferveur qui évoque à la mémoire l'Europe des croisades, défendus contre les risques d'une longue route par le prestige encore récent d'une nouvelle

\. Les fragments II et MI ne sont pas cités expressément sous le nom (le Wang Hiuen-ts'e, mais il est peu douteux qu'ils lui soient empruntés par le Fa-youentchou-iin, chap. xxix, p. 96, col. 14 et le Cheu-kiafang-tchi, chap. i, p. 97, col. 13. Cf. Missions de Wang..., p. 440 sqq. ; aussi pour les identifications. Je pense que la colline décrite est celle de Svayambhû. L'étang est peut-être représenté aujourd'hui par l'étang de Taudâh, au S.-O. de la vallée. Cf. Wright, p. 178, n. « During the présent reign an unsuccessful attempt was made to draw ofT the water with the view of getting the wealth supposed to be sunk in it. » Mais la superstiUon du trésor caché se retrouve partout au Népal.

Page 1