‹ Le Népal: étude historique d'un royaume hindouChapitre 55 sur 85 · Wright, p · texte numérisé non relu

Wright, p

Le premier des Gourkhas, le Gourkha par excellence, est le roi : Maharaja Adhirâja. Le roi, el la famille royale qui comprend tous les descendants légitimes de Dravya Sâh se piquent d'être des ksatriyas pur sang. La présence, d'un Khànchâ et d'un Michâ, insérés dans la généalogie royale entre Bhûpâla et Jayana, n'inquiète que les esprits portés à la critique ; ces deux noms anaryens, qui relient les ascendants de Prithi Narayan aux descendants des Rajpoutes de Chitor, et aussi les traits, plus magars qu'hindous, des membres de la famille royale, ne les empêchent pas de compter comme des Thâkurs, c'est-à-dire comme Rajpoutes incontestables. La caste des Thâkurs est subdivisée en quinze à vingt clans. Le roi est du clan Sâhi ou Sâh. Les Mallas, qui donnèrent longtemps des rois au Népal, forment un autre clan des Thâkurs.

Les Khas, qui se rangent immédiatement au-dessous des Thâkurs, passent aujourd'hui pour valoir les Ksatriyas authentiques, et depuis un demi-siècle ils tendent à substituer à leur ancienne désignation, qu'ils portaient avec un orgueil affecté, le nom de Chettris ou Ksatriyas; les relations avec l'Inde, devenues plus fréquentes, ont fait éclater les désavantages d'un titre trop estimé jusque-là. Fils de brahmanes, de Rajpoutes ou de convertis unis avec des femmes indigènes, Ksattris, Ekthariahs, ou Khas d'origine, une seule caste les comprend et les confond. Dans une fraternité instructive, mais peu édifiante, se rencontrent et se coudoient les noms vénérés des clans brahmaniques, les noms glorieux des clans ksatriyas, et les noms barbares des clans indigènes. En vain les brahmanes, estimant que l'heure des concessions était passée, ont essayé d'introduire dans leurs relations avec les Khas une rigidité plus conforme à Torthodoxie ; les Khas du Népal continuent à exiger que les enfants nés des femmes de leur caste unies avec des brahmanes portent le cordon sacré.

prennent rang de Khas, el reçoivent le nom du clan paternel.

Il existe cependant une calégorie de Khas dégradés, qui ont droit au titre de Khas, mais qui n'ont pas droit au cordon brahmanique : ce sont les enfants issus d'unions entre des Khas authentiques et des veuves du même rang ou des concubines de rang inférieur. Ils suivent les mêmes règles de pureté que les Khas, mais ils sont réduits à des occupations plus humbles ; ils peuvent se marier librement entre eux, quel que soit le clan paternel.

Les Khas Gourkhas professent la religion hindoue, el s'en posent volontiers comme les champions; mais, en dehors des innombrables superstitions qu'ils partagent avec les Hindous, ils ont réduit les dogmes à un seul article de foi : le respect de la vache résume pour eux la doctrine brahmanique. Au Népal, le meurtre d'une vache est puni de la peine de mort ; une simple violence commise sur une vache se paie de remprisonnementàvie. Les Gourkhas ont entrepris des guerres répétées contre les Kirâtas, établis à TEst du Népal, pour les obliger à s'abstenir de la vache qui était jadis leur nourriture de prédilection. Ils ont interdit l'accès de la vallée aux Murmis, voisins des Kirâlas, parce que ces « Tibétains de charogne » [Siyena Bhoiiya) mangent la viande des vaches mortes de mort naturelle maintenant qu'il leur est interdit d'en tuer.

Le Brahmane est moins bien partagé que la vache, en dépit du respect superstitieux qu'il inspire ; Prithi Narayan et ses successeurs ne se sont pas gênés de confisquer maintes fois les biens des brahmanes. Toutefois la peine capitale ne saurait être, au Népal, appliquée à un brahmane ; il y conserve l'antique privilège que lui conféraient les codes brahmaniques. La peine la plus grave qu'on puisse lui infliger est l'emprisonnement perpétuel, avec la déchéance de caste.

Superstitieux jusqu'à renfanlillage, les Khas Gourkhas ne se sont pas empêtrés des formalités prescrites par les règles de pureté hindoues. Manger est pour un Hindou une grave affaire ; il doit se déshabiller des pieds à la tête, se baigner, adorer la divinité [pùjd), purifier ses accessoires, et surtout éviter le contact des castes inférieures. Le Gourkha, fût-il môme un Khas, se contente de retirer sa calotte et ses chaussures, et mange en compagnie des Gourkhas de toute classe toute espèce de nourriture, sauf le riz et le dâl (espèce de lentilles), que les castes supérieures refusent de manger avec les basses castes : encore, si le riz est cuit dans du ^/«f (beurre fondu), toutes les castes le mangent ensemble. Même les Thâkurs acceptent de manger en commun avec des Hindous aussi suspects que les Magars et les Gurungs, tant qu'ils n'ont pas adopté le cordon brahmanique, et ils sont libres de s'en dispenser jusqu'au mariage. Ils boivent tous sans difficulté de Teau à la même outre, pourvu qu'elle soit faite en peau de chèvre. A la différence des Hindous, qui professent un respect scrupuleux de la vie, les Gourkhas sont grands mangeurs de gibier, et de poisson surtout. Ils partagent le goût de leurs sujets Névars pour les légumes, et Tail en particulier, comme pour Talcool de riz ou de froment (raksî) et le thé en briques ; ils aiment également à se parer de fleurs.

Leur costume, simple et pratique, est aussi fort seyant : il s'est même rapidement imposé aux Névars. Les moins fortunés portent en guise de culotte à la manière hindoue une pièce d'étoffe passée autour des reins et ramenée entre les jambes ; de plus ils ont une veste collante, fermée sur la poitrine par une longue rangée de boutons qui va de la taille jusqu'au cou ; ils se chaussent de sabots de cuir à bouts carrés, qui prennent bien le pied et montent jusqu'aux chevilles ; ils se coiffent d'un petit bonnet qui emboîte le sommet du crâne. Enfin ils s'enroulent autour de la taille

une pièce d'étoffe, qui sert de ceinture et qui s'accommode aisément en turban quand le soleil est trop vif. Dans cette ceinture ils passent l'arme nationale, le compagnon inséparable et Toutil universel du Gourkha: le Kukhri. Le kukhri est un couteau large, lourd, recourbé qui mesure de la pointe à l'extrémité du manche environ cinquante centimètres. Le kukhri à la main, Gourkha le tailleet tranche sans merci ses adversaires, attend de pied ferme et abat les plus redoutables fauves, ou s'ouvre un chemin avec facilité dans la jongle la plus impénétrable.

Les classes aisées portent le même bonnet, les mêmes chaussures, la même ceinture avec le kukhri ; mais leur costume consiste en un véritable pantalon, qui tombe sur les chevilles, colle au mollet ; le haut est ample et flottant ; on le serre à la taille au moyen d'une coulisse ; en outre, une redingote à basques très amples croisée sur la poitrine et qui prend exactement le buste ; elle se ferme à l'aide de huit cordons, quatre à l'intérieur fixent le croisement ; quatre au dehors fixent la partie rabattue. La redingote et le pantalon sont faits d'une étoffe de coton légère, cousue en double ; dans Tintérieur est disposée une épaisseur de ouate qui varie avec le goût de chacun ; pour fixer la ouate, les deux couches d'étoffe sont réunies par des coutures en diagonale étroitement rapprochées l'une de l'autre. Sous la redingote, ils passent une chemise courte qui doit déborder sur le col. Souvent aussi ils mettent par-dessus la redingote un véritable veston, de coupe européenne, et bordé pour l'hiver de fourrures tibétaines.

Les Gourkhas ont adopté, avec les rites, les préjugés hindous sur le mariage. Les filles peuvent être mariées après sept ans, et doivent l'être avant treize ans. Au contraire des Névars, les Gourkhas sont d'une jalousie féroce : la femme adultère est punie de la prison perpétuelle, sans compter la bastonnade et les autres sévices où s'exerce la

vengeance du mari ; jusqu'au temps de Jang Bahadur, la loi laissait au mari outragé le soin de châtier le complice ; il avait le droit de Tabattre d'un coup de kukhri, en tout temps et en tout lieu, si ancienne ou si douteuse que fût l'offense. La police se gardait d'intervenir dans ces cas de vendetta. Aujourd'hui le coupable est arrêté, passe en jugement, et s'il est reconnu coupable, le tribunal Tabandonne au mari, qui bondit sur lui, le kukhri àla main, et l'exécute; cependant le coupable peut fuir, et pour lui ménager une chance de salut, on lui donne quelques pas d'avance ; mais en général les amis du mari l'entourent et le renversent d'un croc-en-jambe. La loi lui offre encore une autre ressource ; il peut sauver sa vie en acceptant de passer sous la jambe levée du mari : mais du même coup il perd la caste et l'honneur. Pareille lâcheté est presque sans exemple.

Les femmes de la bonne société vivent en général retirées dans l'intérieur de la maison et ne se montrent qu'aux jours de fête, aux temples et aux pèlerinages : embarrassées dans leurs amples jupes, elles sont incapables de marcher et ne se déplacent que portées à dos d'hommes. La polygamie est universelle ; les hauts personnages s'entourent, par affectation, d'un sérail très nombreux. L'abus des aphrodisiaques, qui en est la conséquence, exerce une action déplorable sur le développement des Gourkhas. Les veuves conformément à la loi hindoue que les Anglais interdisent de suivre dans Tlnde, sont autorisées à monter sur le bûcher conjugal ; les petits monuments élevés en l'honneur des « satîs» se rencontrent encore couramment. Pourtant la coutume tend à s'affaiblir; Jang Bahadur a interditaux veuves qui ont des enfants en bas âge de monter sur le bûcher, et la veuve qui faiblit au dernier moment peut renoncer à son sacrifice sans que les parents assemblés l'obligent à tenir son engagement. Un second mariage

est naturellement interdit aux veuves ; la loi brahmanique est intransigeante sur ce point ; mais au lieu de la condition misérable et désespérée qui les attend dans Tlnde, elles peuvent chez les Gourkhas contracter sans déshonneur une union irrégulière.

Autant le Névar goûte la vie de société, autant le Gourkha la fuit. 11 aime à vivre dans une maison isolée, au milieu des champs, sans autre occupation que les cérémonies religieuses. « C'est un mystère insondable, déclare le Dr Wright, que de comprendre h quoi les Gourkhas s'amusentct passent leur temps*. wLeurdistractionpréférée, c'est la chasse, où ils sont prodigieux d'adresse et de courage ; mais ils ne peuvent guère s'y livrer que dans le Téraï, pendant l'hiver.

Les appréciations sur leur caractère varient jusqu'à la contradiction. Hamilton, qui vécut un an parmi eux au début du XIX* siècle, en trace un portrait terrible : « Ils sont perfides et traîtres, cruels et arrogants contre les plus faibles, platement bas quand ils attendent une faveur. Les hautes classes passent leurs nuits en compagnie de danseurs, de danseuses, de musiciens et de musiciennes, et ont bientôt fait de s'épuiser à force d'excès. Leur matinée se passe à dormir et la journée à accomplir des rites, et il leur reste peu de temps pour les affaires ou pour s'instruire. A part, quelques brahmanes, ils sont ivrognes, et de plus exlraordinairemenl soupçonneux' ». Trois quarts de siècle plus tard, le D' Wright ne les juge pas avec plus de bienveillance ou de sympathie. « Ils n'ont pas d'affaire, excepté de jouer au soldat ; ils n'ont pas de jeux de grand air ; ils n'ont pas de littérature pour les occuper à la maison. En somme ils n'ont rien pour remplir leurs longues heures

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