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Le neveu d'un lord

II y a vingt ans à peu près , lonj Edouard Felton , un des plus riches et des plus nobles seigneurs d'Angleterre, habitait un magnifique château bâti sur le bord de l.a mer, dans le nord du Cumberland : ce château, flanqué de

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tourelles, et crénelé comme les donjons du moyen âge , avait soutenu autrefois bien des sièges, surtout pendant les guerres des Stuart; et lord John Felton, comte de Trévor, aïeul de lord Edouard , avait mieux aimé laisser bombarder ses murailles , et mettre le feu aux belles forêts de chêne qui les environnaient, que de livrer à la vengeance de Guillaume III Tintrépide Claverhouse, qui s'était réfugié quelque temps dans cette espèce de place forte.

Le château des Felton était construit, du côté de la mer , sur un immense rocher à pic , que les vagues venaient toujours battre en mugissant; il y avait dans ce tableau sauvage et pittoresque quelque chose de profondément mélancolique. De l'autre côté du château se déroulait une scène bien différente : ce n'étaient plus ces larges pans de murs carrés , tout noircis par le temps et les orages, tout creusés de boulets, ^es fenêtres étroites et peu symétriques, qui

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servaient jadis de meurtrières, ces roches brunes et pointues, toujours pleines d'écume et de longues herbes marines, parmi lesquelles venaient s'abattre les goélands. Une imposante et riche façade , d'une architecture récente , se développait avec une inconcevable grandeur, et devant elle se prolongeaient de vastes jardins , des parcs touffus , de verdoyantes pelouses , et des étangs limpides où nageaient des troupes de cygnes.

Lord Edouard Felton était comme son château, sombre, mélancolique et sévère au premier coup d'œil, lorsqu'on n'entrevoyait qu'une face de son caractère; toujours plein de noblesse, de grâce et d'aménité ; doux et poli , d'une hospitalité charmante pour ceux qu'il aimait, et qui avaient le bonheur de le connaître à fond. Comme il s'était retiré fort jeune encore du monde politique pour aller vivre dans un ma-

noir solitaire, il passait pour être singulièrement misanthrope, et son humeur pouvait sembler parfois un peu sauvage et bizarre ; mais on n'aurait pu s'empêcher d'estimer ce noble et loyal gentilhomme qui avait conservé Tempreinte chevaleresque des premiers temps de la vieille Angleterre. Lord Felton avait un grand nombre d'amis , chauds , dévoués , à toute épreuve ; et, chose bien rare, lui, riche et puissant, il ne comptait pas un seul ennemi.

Lord Felton n'avait alors guère plus de quarante ans; brun , grand, d'une taille svelte et fine, il avait une de ces physionomies belles et distinguées, qu'on ne trouve habituellement que dans les hautes familles ; mais sa figure, presque toujours pâle , révélait une santé faible et délicate; ses tempes , où apparaissaient déjà quelques cheveux gris, commençaient à se dégarnir, et des rides précoces sillonnaient son front.

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Marié depuis sept ans à une femme qu'il adorait, tous ses jours s'étaient jusqu'alors écoulés dans un bonheur calme et délicieux, qu'une pensée a mère altérait pourtant quelquefois : il n'avait pas d'enfant! il n'avait pas un fils, auquel il aurait pu transmettre sa grande fortune , ses titres, ses honneurs; et, selon toute apparence, il était destiné à mourir sans postérité.

Il avait bien un neveu , sir Frédéric Cléland, jeune et brillant mauvais sujet , grand joueur , damné lovelace qui changeait tous les jours de maîtresse, et dépensait des sommes énormes en courses de chevaux , en paris de boxeurs , en combats de coqs. Sir Frédéric n'avait recueilli, après la mort de ses parents, qu'un assez mince héritage, qu'il avait dévoré en deux ou trois ans à peine ; néanmoins , il menait toujours à Londres un train royal ; il faisait des dettes prodigieuses; et, pour assouvir un jour l'appétit

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vorace des juifs qui lui prêtaient à d'eflroyabies taux usuraires, il comptait posititivement sur la fortune de son oncle , dont il était le plus proche héritier. Mais sir Frédéric ne semblait pas devoir contijiuer très-dignement Tantique et illustre famille des Felton, qui d'ailleurs courait ^rand risque de s'éteindre si elle n'avait plus d'espoir qu'en ce jeune libertin ; car il vivait en si mauvaise intelligence avec presque tous les maris des trois royaumes, qu'il pouvait fort bien recevoir, d'un moment à l'autre, un coup d'épée ou de pistolet, qui ferait tomber l'immense fortune de ses ancêtres dans les coffres de l'état. Malgré les conseils paternels et le blâme sévère de lord Felton , Frédéric passait régulièrement toutes ses nuits dans les Enfers de Londres, épouvantables cavernes qui méritent bien leur infernale dénomination : toujours environné d'escrocs adroits qui l'exploitaient, il n'avait guère à se louer des jeux de hasard ; il voyait

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disparaître à chaque instant sous l'avide râteau des sommes considérables qu'il empruntait à mesure; et, loin de songer à Tabîme fatal qui s'approfondissait continuellement sous ses pas, il poursuivait son train de vie désordonné , sans la moindre inquiétude de l'avenir, sans même penser jamais^que son oncle pouvait encore avoir des héritiers, l

Cependant sir Frédéric se laissa emporter à de si folles dépenses, qu'il trouva bientôt les usuriers beaucoup moins traitables , et que , pour satisfaire aux exigences de plusieurs d'entre eux, il fut obligé de consentir à des sacrifices qui ébranlèrent considérablement son crédit.

Une ou deux fois par an, quand il était bien fatigué du tourbillon et des plaisirs de Londres, il allait faire une visite de quelques jours à son oncle, et déployait tous les trésors de sa galanterie auprès de lady Felton, qu'il environnait de soins

et de prévenances délicates; mais il n'avait jamais pu réussir à lui plaire, et , bien qu'elle fît tout son possible pour dissimuler l'antipathie étrange que lui inspirait son neveu , celui-ci comprenait fort bien qu'elle ne pouvait le souffrir , et, malgré tous les compliments flatteurs qu'il prodiguait à cette charmante et noble créature, il la détestait au fond du cœur. 11 est vrai qu'autrefois Cléland avait éprouvé pour sa tante une passion coupable qu'il n'avait jamais osé découvrir qu'à demi, et cet amour criminel et insensé, n'ayant aucune chance de réussite, s'était métamorphosé silencieusement en aversion profonde, en désirs de vengeance. Lady Felton passait alors pour une des plus ravissantes femmes d'Angleterre : elle était resplendissante de beauté , de grâces et d'esprit j âgée de vingtquatre ans à peine , elle avait une expression de physionomie délicieuse, quelque chose de vague et d'idéal comme les fictions vaporeuses d Os-

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sian j ses cheveux d'un bloiid doré , ses grands yeux d'un azur limpide, sa blancheur d'albâlre, lui donnaient une poétique ressemblance avec ces blanches filles de Morven , qu'on entrevoyait pensives et mélancoliques à travers un voile de brouillards.

I Lady Felton était fille d'un iord écossais qui lui avait laissé des biens considérables, mais l'amour seul l'avait unie à lord Felton. Celui-ci aimait sa femme comme au premier jour, avec délire ; et bien qu'elle eût douze ou quinze ans de moins que lord Felton , bien qu'elle fut encore dans tout Téclat de la jeunesse et de la beauté , son amour égalait celui du comte. Ils allaient rarement à Londres, et ne se trouvaient jamais plus heureux que dans leur sauvage et froid Cumberland. Lady Felton v.oulait partager tous les plaisirs comme toutes les fatigues de son mari : elle le suivait à cheval des journées entiè-

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res , et parcourait avec lui le bord des lacs et les montagnes pour chasser le renard et les coqs de bruyère. Cette vie agreste et rude plaisait encore plus à la jeune et belle comtesse , que toutes les joies enivrantes de Londres , les bals et les fêtes, où, parmi les plus adorables femmes, elle resplendissait toujours comme une perle fine enchâssée dans For. Lady Felton n'avait qu'à paraître dans un salon pour attirer tous les regards des hommes et faire battre les cœurs; mais toujours simple , douce et affable , elle ne devinait pas ses triomphes , et n'avait pas une pensée d'orgueil au milieu d'un cercle d'adorateurs. Néanmoins quelques femmes jalouses osaient dire à voix basse qu'elle était fière et coquette , que son air de candeur pouvait bien n'être qu'un masque; mais de pareilles allégations, dans la bouche des femmes, devaient sembler passablement suspectes à tout juge impartial : nous savons que les femmes ont la

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morsure et le veiiiu du serpent lorsqu'elles parlent d'une rivale environnée d'hommages, d'une rivale jeune, belle et vertueuse.

On citait bien trois ou quatre jeunes lords , des plus riches, des plus nobles, des plus audacieux , qui avaient osé parler d'amour à lady Felton ; mais , suivant toute apparence, aucun d'eux ne songeait à renouveler ses vaines attaques , excepté peut-être le colonel William Humbers, beau jeune homme de vingt-neuf ou trente ans , dont l'Ame ardente , romanesque et passionnée, ne pouvait s'affranchir d'un amour fatal et sans espoir , qui devait l'entraîner tôt ou tard au suicide.

Bien que lady Felton n'eût jamais encouragé la passion folle de ce jeune homme, il ne pouvait renoncer au bonheur qu'il avait rêvé tant de fois dans ses nuits brûlantes; il se disait par moment que cette femme au cœur tranquille t"i

froid se laisserait peut-être un jour fléchir, à force de persévérance et d'amour; enfin il avait juré de mourir ou d'être heureux.

ri,

Il élait sept heures : la journép s'annonçait belle et brillante, niais un vent assez froid soufllait de la mer ; on était dans les premiers jours d'octobre.

Lord Fellon et sa femme, qui se levaient

toujours de bonne heure pour .se promener h cbeva! aux environs du château , et respirer l'air pur et embaumé du matin , étaient depuis quelques moments dans un grand salon gothique, meublé à la mode de Guillaume III, et fastueusement décoré de moulures et d'arabesques d'or. Dans une vaste cheminée , au manteau de marbre, enrichi de sculptures, brûlait un feu de charbon de terre , sur lequel s élendaient de longs fragments de bois de chêne qui flambaient avec un bruit sourd , et jetaient de rouges clartés sur les murailles peintes el brillantes.

Lord Felton , assis à côté de sa femme , en face d'un balcon à balustre de pierre . contemplait pensivement, à travers les vitres, la mer éblouissante d'écume qui se prolongeait dans un lointain immense : tableau magique et plein de grandeur qui portait dans l'àme uuo mélancolie

profonde ! A l'horizon, on voyait blanchir quelques voiles au-dessus des vagues ondoyantes, où se brisaient en mille feux les rayons du soleil levant ; par intervalles , de grands oiseaux de mer, aux ailes grises, s'abattaient sur les flots avecla rapidité de la foudre, et remontaient dans le ciel comme des flèches vigoureusement lancées; puis, ils venaient encore raser la surface de la mer, ou battre des ailes contre les donjons noircis du château , et tournoyer audessus du balcon.

Lord Felton , un bras doucement passé autour de la taille élégante et souple d'Henriette, la regardait en silence avec une expression de tendresse ineffable. Elle, sans dire une parole, et plongée comme lui dans une rêverie profonde , promenait aussi un regard pensif sur le tableau mouvant et grandiose qui se développait devant eux.

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— L'admirable journée ! s'écria tout à coup lord Felton , eu pressant contre son cœur Henriette avec plus d'amour.

Henriette, arrachée soudain à ses réflexions , répéta machinalement la phrase de son mari, et se mita sourire en le regardant avec un mélange de bonheur et de tristesse.

—Mais, en vérité , que faisons-nous donc ici ? continua lord Felton , en étendant le bras vers une sonnette d'argent qui était placée sur une table. Mon cher ange, nous sommes vraiment aujourd'hui d'une paresse inexcusable ! voilà près d'une heure que nous devrions galoper au milieu des bruyères.

— C'est vrai, mon ami, répondit Henriette; mais je ne demande pas mieux que de profiter du beau temps , si vous êtes disposé à faiae un tour de promenade.

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— De grand cœur !

Et iord Felton agita vivement ia sonnette ; un domestique parut presque aussitôt.

— Ralph , sellez nos chevaux.

— Oui, milord.

Le domestique s'inclina et sortit.

— Et de quel côté irons-nous , Edouard ? demanda larjy Felton.

— Ah ! vraiment, j'y pense, Henriette, il faut absolument rendre visite à ce brave sir William Humbers.

— - A sir William Humbers? rt^prit lady FeU Ion , avec une intonation pleine de surprise et de contrariété.

— Oui , Jians doute , mon ange ; tu sais bien que voilà plus de huit jours que nous devons

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l'aller voir dans son château. Jusqu'à présent, nous avons toujours remis ce petit voyage, car les routes étaient bien mauvaises à cause des pluies ; mais actuellement nous n'aurions plus d'excuse, et cet excellent William pourrait trouver que nous le négligeons un peu. Allons, Henriette , du courage ! nous aurons bientôt franchi cinq ou six milles , grâce aux bonnes jambes de nos chevaux , qui depuis hier doivent mourir d'ennui et d'oisiveté dans leur écurie. Comme sir William va jeter des cris d'admiriition, lorsqu'il t'apercevra sur ta belle audalouse aux pieds de gazelle, qu'on prendrait de loin pour un oiseau qui vole avec toi dans les airs, comme dit notre poétique ami!

— Oui, b(^aucoup trop poétique, répliqua lady Felton , avec une inflexion étrange. Mais franchement , Edouard , je ne suis pas en train aujourd'hui d'entendre ses belles comparaisons;

et, si tu veux, nous irons ailleurs qu'au château de sir William.

— Oh ! tu es cruelle pour ce pauvre garçon , mon ange , dit lord Felton en secouant la tête avec un sourire mêlé de tristesse. Je ne sais vraiment pas ce qull a pu te faire, mais tu ne peux le souffrir ! Allons , je t'en prie , viens ; nous aurions tort de remettre une visite que nous avons déjà trop différée. Oui , nous serions des ingrals. William Humbers nous aime véritablement , c'est pour être dans notre voisinage qu'il vient d'acheter le château de lord Craffort. Tu dois convenir qu'il nous accable de soins , de prévenances et de politesses?

— 11 nous accable ! oui , c'est le mot ! répondit Henriette avec une intention marquée ; depuis trois mois à peu près qu'il habite ce manOîr, il ne reste pas deux jours sans venir ici. Fran-

chement , il aurait bien mieux fait de passer l'hiver à Londres; il s'ennuierait beaucoup moins, sans doute, à lacopr de Saint-James, que dans cette rude et froide nature du Cumberland qui ne convient guère aux citadins.

— Mais tu ne songes donc pas, Henriette, que Londres est maintenant la plus triste ville du monde? La cour est en deuil; pas de bals, pas de fêtes. Depuis la mort de Georges Ilï , c'est une résidence bien maussade ! je ne conçois pas qu'on y puisse vivre

Lord Felton parlait encore, lorsque le domestique rentra et vint dire que les chevaux étaient prêts.

— Allons , décidément tù ne veux pas venir? déinanda lord Felton d'une voix douce et caressante; tu ferais pourtant bien plaisir à ce cher William !

— Je n'y tiens pas le moins du monde! repartit Henriette. Edouard , puisque tu veux absolument lui faire une visite , vas-y tout seul ; moi, je reste : je suis fâchée de ne pouvoir f accompagner , mais j'ai mes raisons Sir William s'imaginerait qu'on ne peut demeurer vingt-quatre heures sans le voir... je veux lui prouver que je me passe très-bien de sa présence.

— Douce et charmante capricieuse , tu n'as pas toujours dit la même chose, pourtant ! Autrefois tu lui rendais bien mieux justice j son absence te causait un vide !... et tu n'étais jamais plus heureuse que de causer littérature, histoire et poésie, avec ce jeune homme dont la conversation est si intéressante î

— C'est possible , Edouard ; mais on se lasse de tout.

— Quoi ! même de l'amitié? interrompit lord

Felton avec un accent de reproche auiicai. Non, décidément , tu n'es pas juste pour ce pauvre William ; lu dois avouer que c'est un peu d'ingratitude, car tu n'as pas d'ami plus dévoué , plus fidèle ! Foi de gentilhomme ! il se jetterait dans le feu pour te plaire.

— Eh bien ! mou cher Edouard , réponditelle en souriant, ilferaitlà, je te jure, une grande sottise , et j'apprécierais fort mal un si chaud dévouement. Non , vois-tu , il est trop romajiesque , trop complimenteur ;, et je ne puis souffrir les gens qui ont toujours à la bouche de grands mots sonores, de grands sentiments boursouflés comme les Amadis des Gaules et les Paliiieriu d'Angleterre.

— Tous ces grands sentiments , reprit lord Felton d'un air grave et solennel , je t'assure qu'ils viennent de son cœur , et non pas seule-

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ment de ses lèvres : je te répète que c'est un de ces bons et loyaux gentilshommes , un de ces amis comme on en trouve si peu maintenant ; toujours prêts à vous servir dans l'occasion! Ma bonne Henriette , je suis fâché de voir que tu ne Taimes guère; mais tant pis! quoique tu me sois plus chère que tous les amis du monde , je ne me brouillerai jamais avec sir William! Non , quand même tu m'en prierais bien fort, mon ange.

— Mais, en vérité, je crois, Edouard, que tu parles sérieusement? dit Henriette en lui serrant une main dans les siennes avec effusion. Comment ! tu peux croire que je veux te brouiller avec sir William Humbers , avec le fils d'un vieil ami d'enfance? Oh ! Dieu m'en garde ! non, non! Puisque tu interprètes si mal ma pensée, il faut que je m'exprime franchement , sans détours. Orles, je partage bien ton estime et

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ton affection pour ce brave gentilhomme; je serai toujours Ja première à dire que c'est un cœur généreux et sincère, un ami sur lequel on peut compter ; mais enfin , malgré tout son mérite , malgré tout le charme de ses entretiens, je trouve qu'il est beaucoup trop prodigue de visites, depuis quelque temps surtout... 11 a tort, je pense, car s'il venait moins souvent, je le verrais sans doute avec plus de plaisir I

Lord Felton demeura quelques moments sans répondre , comme un homme plongé dans ses réflexions : son visage parut un instant se rembrunir ; mais ce voile de tristesse se dissipa tout à coup, et sa physionomie redevint douce et tranquille.

— Eh bien , Henriette , dit-il avec calme , je vais partir seul... je trouverai une excuse pour toi. Àvaht-hier , quand sir William est venu ,

tu av&is un mal de tête violent , je dirai que tu es encore un peu souffrante.

~ Non , pas de prétextes ! Je t'en conjure , pas d'excuses !

— Mais il faut prendre garde, Henriette, de le blesser; depuis une semaine à peu près , il nous rencontre presque toujours dans nos promenades à cheval , et ce pauvre garçon ne peut comprendre pourquoi nous lui tenons rigueur à ce point!.. Il finirait vraiment par s'imaginer que nous avons sujet de lui en vouloir.

— Non ! pas du tout , répondit Henriette avec une certaine hésitation ; je ne lui en veux pas le moins du monde. Au surplus, Edouard, donne toutes les excuses qui te plairont ; dis ce que tu voudras , tout sera pour le mieux. Eh ! mais, j'y

pense , mou ami , il est inutile de forger un conte, j'ai pour rester au château un excellent motif. Dis à sir William que nous attendons d'un moment à l'autre notre neveu Frédéric Cléland , qui vient passer quelques jours avec nous. Tu sais bien que, s'il nous tient parole, c'est aujourd'hui ou demain au plus tard qu'il doit arriver?

— Oui , s'il nous tient parole! repartit lord Felton avec un sourire triste; mais j'ai la conviction que mon cher neveu n'a point hâte de remplir sa promesse. Voilà, depuis trois ou quatre mois, la dixième lettre qu'il nous écrit, toujours pour nous annoncer sa venue ; mais il a continuellement quelques bonnes raisons pour rester à Londres , et différer son voyage. Oui, en effet ,' poursuivit-il en tirant de sa poche une lettre qu'il parcourut des yeux, c'est bien aujourd'hui que sir Frédéric arriverait s'il n'avait pas encore

de fort bons motifs pour nous manquer de parole comme toujours ! Nous aurions tort cependant de lui en vouloir, car chacun dans ce monde a son goût, et Frédéric n'est guère sensible aux beautés sauvages et pittoresques du Cumberland. Les maisons de jeu , les clubs, les théâtres , dévorent toute sa vie !.. et le pauvre garçon s'ennuie dans ce château comme un novice dans le fond d'un cloître. Eh bien I soit ! qu'il ne bouge pas de Londres, puisqu'il se trouve si parfaitement dans les vapeurs empestées du charbon de terre et des brouillards de la Tamise! Ce n'est pas au moins que je sois indifférent au plaisir de le voir ! Certes , bien qu'il ne me témoigne pas toute la tendresse et les égards que je serais en droit d'exiger peut-être , après tout ce que j'ai déjà fait pour lui , je n'oublierai jamais que c'est le fils de mon frère , de ce cher et malheureux Henri Cléland que j'aimais de toute mon âme !!...

Sa voix s'affaiblit tout à coup dans les sanjjlots, et, penchant douloureusement la tête sur sa poitrine , il demeura silencieux et rêveur quelques instants; lady Felton lui prit la main avec une expression de tendresse ineffable.

— Henriette, Henriette! dit tout à coup lord Felton avec un soupir, puisque Dieu n'a pas voulu me donner la joie d'être père ; puisqu'il me faudra descendre au tombeau sans avoir un fils pour me fermer les yeux, i| faut donc regarder Frédéric comme le nôtre ! . . bêlas ! c'est donc à lui que je dois transmettre un jour les domaines et le nom de mes ancêtres ! Que la volonté du Ciel soit faite!., mais je te le dis à toi, chère amie, oh ! c'est une chose affreuse de penser que ce jeune libertin est le dernier des Felton, el que l'éclat d'une race antique el vénérée sera terni peut-être par un indigne, qui dissipera en folles orgies l'héritage de nos aïeux , et qui vendra

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honteusement ce noble chûteau avec les tombes de ses ancêtres, avec le sang généreux dont tant de fois ils Tout arrosé î

Il y avait dans la voix de lord Felton un découragement sombre, une profonde douleur qui émut jusqu'au fond de Tâme lady Felton, et fit rouler des larmes dans ses yeux.

— Edouard, Edouard, s'écria-l-elle en le serrant dans ses bras, ne désespérons pas encore !.. la niiséiicorde de Dieu est bien grande, et nous exaucera peut-être î

— Hélas! Henriette, répondit sourdement lord Felton, voilà sept ans que nous sommes unis!

— Mais nous sommes jeunes encore! répliqua-i-elle. avec un rayon d'espoir et de bonheur

dans ses yeux remplis de larmes ; nous avons encore à vivre bien des années sans doute !... Cher ami, espérons; l'espérance est bien douce au cœur! Edouard, je ne sais si je nie trompe, mais j'ai comme un pressentiment qui me dit que le Ciel exaucera mes vœux ! Non, Tillustre sang des Felton ne tarira point! sir Frédéric Cléland n'avilira point le nom de ses pères, il ne parlera jamais en maître dans ce château !

— Que Dieu t'entende, ô n)on ange, et qu'il m'envoie la seule félicité que je désire, la seule qu'il ne m'ait pas accordée jusqu'ici I Henriette, ah 1 si j'avais un fils, il n'y aurait pas sur la terre un homme aussi heureux que moi !

La porte s'ouvrit :

— Milord, dit Ralph en entrant, un domestique vient d'arriver à franc étricr avec celte

lettre : elle est très-importante , à ce quMl assure; il attend la réponse de votre seigneurie.

Et Ralpb sortit, après avoir donné la lettre à lord Feltou.

A peine lord Felton eut-il jeté les yeux sur Ta- (Iresse, qu'il en reconnut récriture.

— Tiens! dit-il, en secouant la tête avec une expression de chagrin, qu'il s'etiorçaitde cacher sous un sourire , cette lettre est de sir Frédéric

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Cléland! Eh bien, que te disais-je, Henriette? le voilà, j'en suis sûr, qui s'excuse de ne pouvoir venir; je gage qu'il prétexte encore quelque affaire de la plus haute importance qui le retient à Londres!

En parlant ainsi, lord Felton avait décacheté la lettre.

— C'est vraiment singulier! ajouta lady Felton , avec assez d'indifférence , cet original de Frédéric est toujours affairé comme un ministre d'état ', on dirait qu'il n a pas une minute à perdre, et Dieu sait, hélas! ce qu'il fait de son temps , ce pauvre garçon ! Mais en vérité , Edouard, est-ce que tu peux déchiffrer sa lettre? elle me paraît horriblement griffonnée : ce doit être un hiéroglyphe?... Pour se donner plus d'importance encore, il a plié sa lettre de travers...

En effet, lord Felton n'avait réussi que bien

difficilement à débrouillei' l'écriture presque inintelligible de son neveu ; mais, tout à coup, il laissa échapper une exclamation de frayeur et de saisissement.

— Mon Dieu ! lui serait-il arrivé quelque chose? demanda lady Felton , d'un accent ému.

— Je le calomniais; il vient, ce pauvre Frédéric! répondit lord Felton avec tristesse ; mais son exactitude à nous tenir parole ne lui a guère porté bonheur : sa voiture a versé à deux milles d'ici, en descendant une pente rapide.

— Est-ce qu'il est blessé? interronipit vivement Henriette. Mais où est-il? d'où nous vient cette lettre?

— Voici ce qu'il m'écrit, continua lord Felton ; et, d'une voix très-agitée , il se,' mit à lire :

« Mon cher oncle* il y a bien longtemps que

« je vous promettais de venir, et je vous jure

« que c'était le plus ardent de mes vœux ; mais

« depuis deux ou trois mois, des aflaires extrê-

« mement graves m'enchaînaient à Londres. En-

« fin j'avais pu me soustraire à tous les tracas de

« la ville, et je volais vers vous, tout plein de

« joie, dans une fort mauvaise voiture; je crois

« pouvoir dire cela sans la calomnier. Après

« avoir manqué de verser je ne sais combien

« de fois, j'arrivais pourtant; j'apercevais déjà

« les tourelles de votre antique manoir dans les

« brumes de l'horizon, quand tout à coup voilà

« mes chevaux qui s'emportent, absolument

« comme ceux du malheureux Hippolyte : ils ne

« reconnaissent plus ni le frein , ni la voix, ni

« la route , et jettent mon pauvre équipage au

« milieu d'un amas de rochers et de troncs

« d'arbres, tout justement sur le bord d'un

« charmant précipice, qui doit avoir au moins

« cent pieds de profondeur. i\Ia foi ! je recom- « mandais déjà mon âme, si j'en ai une, à mon « ange gardien, si j'ai Thonneur d'en avoir un... « j'ai bien fait, j'imagine; car, au lieu de me « tuer, comme j'aurais dû le faire cinq ou six « cents fois, j'en suis quitte pour une bosse à « la tête, différentes contusions plus ou moins « bleues, et une foulure au bras gauche, qui « n'est pas des plus divertissantes. Le pis de « l'affaire, c'est que mon postillon était presque « aussi en état de remonter à chevai qu'une « momie d'Egypte : il n'y avait personne sur la « route j mon char était brisé en je ne sais « combien de morceaux , toujours comme ce- « lui du malheureux hls de Thésée, et j'avais « encore plusieurs milles à faire avant d'arriver « au château. Par bonheur, je suis parvenu à « me traîner jusqu'à une mauvaise petite ca- « bane de bûcheron , et j'ai très-bien fait de ga- '« gner ce gîte , car presque en entrant, mes

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« {^jeiioux out ployé sous moi, et j'ai perdu con- « naissance. Enfin, depuis une heure à peu près « je me sens beaucoup mieux ; mon bras et « mes côtes me font moins souffrir ; je n'ai pas « le crâne en trop mauvais état , comme j'en « avais peur ; et je vous envoie mon domestique « pour vous donner le bulletin officiel de ma ti santé , en attendant que j'aie le bonheur de « vous embrasser , si vous avez la bonté de m'en- « voyer une voiture , car la mienne est dans une « situation déplorable.

« Si vous saviez combien j'ai hâte de vous re- (( voir , mon excellent oncle ! et vous , chère et R belle tante , aux pieds de laquelle je me pro- « sterne avec adoration ! »

— Le drôle de corps ! dit avec un sourire lady Felton ; sa fâcheuse catastrophe ne Tem-

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pèche pas de taire de jolies phrases. Heureusement qu'il amplifie avec une facilité merveilleuse ! . . . c'est ce qui me rassure un peu ; autrement je pourrais être inquiète. Mais que vas-tu faire, Edouard? il me semble que tu ferais bien d'aller chercher toi-même Frédéric? Tu peux remettre à demain la visite que tu voulais faire aujourd'hui à sir Williani.

— Oui , sans doute I le ueveu passe avant l'ami; Frédéric avant sir William !... Mais, sur mon âme , c'est une chose bien singulière ; toutes ces mésaventures-là n'arrivent qu'à ce pauvre Clélaud : il n)anque de se tuer tous les jours, je ne sais combiende fois par heure! Allons, adieu, ma bonne Henriette, continua t-il en l'embrassant avec tendresse.

— Ne sois pas long , dit-elle d'une voix caressante ; lu sais combien je suis triste quand tu n'es pas auprès de moi !

Lord Felton appela Ralph, et lui donDa Tordre de préparer tout de suite une voiture; puis, quand l'équipage fut prêt, lord Felton le suivit à cheval et sortit du château , accompagné du domestique que Cléland avait envoyé pour indiquer la route.

Lady Felton était seule depuis quelques instants. Assise près du balcon d'où l'on apercevait la pleine mer , elle paraissait plongée en des réflexions mélancoliques , et sa physionomie inquiète révélait une préoccupation profonde. Tout à coup elle tira de son sein un papier en forme de lettre, qui paraissait avoir éié froissé violemment: elle I ouvrit, et, quand elle y jeta les yeux , son front parut s'envelopper d'un nuage de tristesse encore plus sombre : elle soupira douloureusement en secouant la tête avec une singulière expression d'amertume; puis, joignant les mains , elle fit un geste d'impatience

et haussa les épaules, sans détacher ses regards de la mystérieuse lettre, qui paraissait l'absorber si profondément.

Mais soudain elle tressaillit, eu lisant quelques mots sans doute qui devaient produire sur elle une impression vive et pénible ; et, froissant la lettre dans ses mains avec une espèce d'indignation convulsive, elle la jeta toute chiffonnée dans le feu , qui la dévora en un instant.

Le papier mince et noir comme un crêpe s'envolait, parsemé d'étincelles , dans la haute cheminée où bourdonnait le vent, quand la porte du salon s'ouvrit avec beaucoup de vivacité , et une jeune personne , d'une beauté merveilleuse, mais la figure altérée et pâle, entra précipitamment et courut vers lady Felton.

Cette jeune personne se nommait Nelly ; elle commençait à peine sa dix-huitième année. Sa mère , que lady Felton avait comblée de bienfaits , était morte depuis deux ans , après avoir confié Nelly aux soins j^énéreux de la belle et

jeune comtesse. Lady Felton aimait Nelly comme une sœur ; elle Tavait depuis longtemps attachée à sa personne , non comme une servante , dont il faut payer les services mercenaires, mais comme une amie douce et fidèle , qu'on récompense à force de tendresse et d'affection. Nelly avait toujours témoigné beaucoup de reconnaissance à sa noble bienfaitrice , elle Tavait servie longtemps avec bonheur et dévouement; pour tous les trésors du monde elle n'aurait pas voulu causer la plus légère peine à une femme si bienveillante et si bonne, qu'elle devait regarder comme une mère. Lady Felton se promettait bien de 'la rendre heureuse, et de l'unir un jour à quelque riche fermier des environs; mais, par malheur , miss Nelly avait des idées ambitieuses qui ne s'accordaient guère avec l'obscurité de sa naissance et l'humilité de sa fortune : son imagination ardente, exaltée, romanesque , régarait continuellement en des rêves fastueux

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qui , selon toute apparence , ne devaient jamais tenir leurs brillantes promesses, et ne pouvaient que la conduire au malheur , de déceptions eu déceptions. Depuis un an surtout, ses désirs de jjrandeur etde richesse étaient plus que jamais immodérés; elle se croyait, par moment, la sœur et l'égale de lady Felton , comtesse de Trévor; et, se trouvant aussi belle et plus jeune, sentant bouillonner dans son cœur l'or^^ueil et Tambition, elle ne désespérait pas d'être un jour marquise ou duchesse, et d'avoir, elle aussi, un château féodal à donjons , à tourelles , avec des armoiries de pierre aux façades, et des écnssons peints sur toutes les portes, comme dans le vieux ntanoir des Felton.

Cette jeune fille, malgré la fougue de son imagination brûlante , n eût peut-être jamais rêvé de pareilles chimères , si , pour son malheur , elle n'eût fait la <'onnaissance de sir Frédéric

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