Î.E NEVEU
— Bon I vous avez déjà changé d'avis?... s'éeria lord Fellon. Ab! mon panvre neveu , décidément, vous êtes incorrigible... El comment se fail-il, je vous prie, qu'en si peu de jours vous passiez du blnnc au noir et du mariage au célibat avec celte merveilleuse facilité?
— Alors, mon oncle, répondit Gléland avec un soupir , je ne savais pas ce que je sais , je n'avais pas vu ce que j'ai vu !...
— Bon Dieu ! quel air tragique ! repartit lord Fellon en prenant le bras de son neveu , et descendant avec lui les marches du perron qui menait au jardin. Mais, allons! que voulez-vous dire? vous me parlez en hiéroglyphes, en véritables énigmes , et je ne suis pas un OEdipe !...
Frédéric ne fit aucune réponse.
— Eh bien, soit! puisque vous tenez à rester
indéchiffrable, mon ami, puisque vous ne voulez pas desserrer les dents, c'est moi qui vous dirai quelque chose... Oh ! mais c'est un secret, mon amil un secret qui nous intéresse tous les deux ! Quand je vous aurai fait part du mystère, vous me récompenserez, n'est-ce pas?... Une confidence en vaut une autre»
EtIordFeltons'appuyait plus affectueusement sur le bras de son neveu : ils se trouvaient alors sur une belle terrasse plantée de grands arbres, au bas de laquelle les vagues , blanches d'écume, venaient se briser en mugissant à travers les nombreux écueils qui hérissaient une partie de la côte.
Le brouillard, qui enveloppait toute Fatmosphère quelques heures auparavant . commençait à s'évanouir, et les rayons de la lune faisaient resplendir le golfe comme une lame I 48
d'argent: les ombres d'un haut promontoire, qui bornait un côté de l'horizon , jetaient sur une partie du golfe une teinte sombre et vigoureuse qui servait de cadre à celte immense nappe d'eau éblouissante.
— Cher Cléland , dit le comte avec exaltation, regardez le ciel, comme il rayonne! Maintenant la nature est plus magniGque à mes yeux ! tout m'enchante : ces flots superbes, cette brise délicieuse!... je sens mon cœur bondir joyeusement au fond de ma poitrine I Oh ! Frédéric , c'est d'aujourd'hui seulement que je connais le bonheur !
— Quant à moi, dit sourdement Frédéric, je suis bien loin de partager vos transports d'allégresse, milord! Au contraire, j'ai dans l'ame un fardeau qui m'écrase!...
-- Comment, Frédéric? votre langage devient
de plus en plus sombre... pourquoi ces longs soupirs? Allons! je vous en conjure, diles-moi ce que vous avez...
— Milord, je suis triste 1... répondit gravement Frédéric.
— Pardieu ! je le vois bien! ajouta lord Felton. Mais je ne comprends pas du tout votre tristesse ; vous qui êtes toujours si gai !... Vous n'avez pourtant pas le spleen ? Depuis hier, qui peut avoir produit en vous une semblable métamorphose?...
■- Mou oncle ! poursuivit douloureusement Frédéric en lui prenant les mains avec tendresse, j'ai la mort au fond de l'ame!...
- Quel homme étrange I dit lord Fellon qui ne put se défendre d'une émotion involon-
â76 LE NEVEU
taire. Allons ! mon ami, déridez-vous un peu ; faites comme moi... Je suis bien sûr que vous partagerez mon bonheur , car vous m'aimez , n'est-ce pas? ^
— Si je vous aime 1 . . . s'écria chaleureusement Frédéric, vous mon bienfaiteur, vous mon père!...
~ Et je veux toujours l'être ! répondit lord Felton avec attendrissement ; oui , vous serez toujours mon fils, mon bon, mon cher Frédéric!... Mais vous ne savez pas ! ... je suis le plus heureux des hommes ! je suis au comble de mes vœux! le Ciel enfin m'exauce!... Ma femme...
— Je le savais , milord, interrompit Frédéric d'un air sombre , en laissant tomber sa tête sur sa poitrine.
Lord Felton ne put retenir un gesle de surprise.
— Mais c'est impossible ! ... il y a deux jours , Frédéric, j'ignorais encore...
~ Je savais tout , moi !...
Et tous deux ils marchèrent quelque temps Tun à côté de l'autre , silencieux , rêveurs.
— Oui , pensait lord Felton avec une douloureuse amertume, je l'ai frappé d'un coup de poignard , je le vois ! . . . l'intérêt ! l'intérêt ! . . . Ah , malheureux ! toujours l'égoïsme au fond du cœur des hommes!.... Mon bonheur est sa ruine et le désole î
Ils continuaient à marcher sans dire une parole.
— Ecoutez! Frédéric, reprit lord Felton
d'une voix émue, je n'oublierai jamais que vous êtes le fils de mon frère et que jusqu'à présent je vous ai toujours considéré comme mon propre fils!... Je ne veux pas que mon bonheur vous soit préjudiciable I... vous n'êtes pas riche... votre nom , vos goûts , votre position dans le monde , vous rendent la fortune nécessaire ; et le mince patrimoine que vous avez recueilli ne pourrait vous suffire, quand bien même il ne serait pas absorbé depuis longtemps par vos dépenses. Vous connaissez le magnifique château que je possède à quelque distance d'Oxford? mon ami , je vous le donne, vous l'aurez après moi.
— 0 mon oncle ! s'écria Frédéric en le serrant dans ses bras avec effusion , mon digne et généreux protecteur ! . . .
— Je suis heureux 1... Frédéric , vous devez l'être aussi ! . . .
— Vous m'accablez de bienfaits 1... reprit Cléland d'une voix douloureusement vibrante; oh, merci! merci, du fond de l'âme !... Mais je n'accepte pas, milord!... non , je ne puis accepter!...
— Vous perdez la raison , Frédéric !
— Je vous apporterais en échange le désespoir!...
Et Frédéric penchait la tète d'un air morne , avec de profonds soupirs.
— Frédéric, dit lord Felton avec surprise, vous avez donc juré de ne pas vous laisser comprendre aujourd'hui ? Vous ai-jebien entendu? quoi! vous refusez?... Frédéric, est-ce par orgueil?... ou par une fausse délicatesse, qui de vous à moi serait ridicule ?. . . Ce que je vous
280 Li: rSEVEU
otiie . iiioi» ami , croyez-moi bieu , c'est du meilleur de mon âme!,..
Cléland releva la tête et regarda son oncle d'un air attendri ; puis , sans dire une parole , il se jeta vivement dans les bras de lord Felton et parut sangloter. Des mots confus s'échappaient de ses lèvres ; une agitation convulsive bouleversait toute sa physionomie ; il semblait en proie à d'orageuses pensées, à des sentiments contradictoires qui luttaient dans son cœur avec une effroyable violence.
Lord Felton remarquait avec un pénible étonnement laltéralion profonde que venaient de subir les traits et la voix de son neveu ; i! commençait à craindre sérieusement que Frédéric n'eût plus sa raison.
:rr-Milord, dit Cléland avec un air de réso-
lution désespérée, vous allez me trouver bien cruel!... je vais porter la mort dans votre cœur, mais il le faut... il faut que je parle! mon devoir me l'ordonne... Oh! que c'est affreux à dire ! . . .
— Expliquez-vous...
— 11 le faut donc, grand Dieu!... continua sourdement Frédéric; je ne puis me taire... Milord, il s'agit de votre honneur !...
— Comme sa voix tremble!... murmura lord Felton, comme il est pâle !... Frédéric! au nom du ciel ! que veut dire tout ceci?... Parlez, je vous l'ordonne...
— Milord, dit Frédéric avec force, on abuse indignement de votre généreuse amitié , de votre noble confiance! On vous trompe !...
282 JLE NEVEU
— Qu'est-ce à dire?... interrompit lord Felton impétueusement.
— On vous trompe , milord !... Une femme est vertueuse et pure. . . il faut qu'un méchant la corrompe!... sir William!...
Et Frédéric s'arrêta brusquement, comme s'il n'en pouvait dire davantage.
— Achève... s'écria lord Felton tout pâle , les yeux étincelants.
— Mon oncle , sir William Humbers est revenu secrètement ici...
— Il est revenu ! répéta lord Felton en tressaillant. Non , c'est impossible , il me l'aurait écrit!... Vous êtes dans Terreur!... Il m'aurait informé de son retour !...
— Vous croyez , milord ?. . .
— J'en ai la certitude ! ajouta vivement lord Felton. Je vous dis que sir William est encore en Irlande , que vous êtes dans l'erreur... Mais en vérité , je ne vous comprends pas... vous me dites cela d'une manière toute mystérieuse! Quand il serait ici , d'ailleurs , que m'importe?..;
— Que vous importe, milord!... repartit Frédéric avec une inflexion pleine d'amertume et de souffrance ; que vous importe ! . . . C'est un misérable ! . . . c'est un infâme I ... il a déshonoré tout le sang des Felton ! . . .
— Qu'oses-tu dire?...
— Je dis, continua plus chaleureusement Frédéric , je dis que c'est un lâche ! un scélé-
rat ! ... un monstre de bassesse et d'hypocrisie ! . . . 11 vous a trahi, l'infâme!... il a suborné, séduit et couvert d'opprobre la plus chaste des femmes ! Milord , votre épouse n'est plus digne de vous !
— Que dis-tu, malheureux!... s'écria lord Felton d'une voix terrible , en étreignant avec fureur le bras de Cléland. Un ange de candeur et d'innocence! Ob! rétracte sur-le-champ ton dire... ou , par le ciel ! je ne vois plus en toi le fils de mon frère , et je venge dans ton sang l'honneur de celle que tu viens d'outrager!... Allons, calomniateur! à genoux...
— Je ne suis pas un calomniateur 1 répliqua Frédéric avec un orgueil plein de tristesse. Milord, j'ai dit la vérité...
— Tu mens ! interrompit lord Felton , les dents grinçantes.
— Par tout ce qu'il y a de plus sacré, je le jure ! lady Felton est coupable !
— Tu mens ! lu mens, te dis-je!,.. Mais une preuve , une preuve à l'instant ! . . .
— Vous en aurez, niilord , et d'irrécusables ! Voilà deux mois environ qu'ils sont d'intelligence.
— Deux mois!... murmura sourdement lord Feltonqui sentit comme du plomb fondu couler dans ses veines.
— Depuis deux mois , poursuivit Frédéric , elle admet sir William Humbers presque toutes les nuits dans son appartement...
— Ah ! Frédéric , je veux une preuve à l'instant même... ou, par les cendres de mon père I
â86 LE NEVEU
je le jure encore , il faut qu'avant une heure
l'un de nous deux soit un cadavre I
— Milord ! dit Frédéric d'un accent noble et grave , en tirant de sa poche un poignard et le présentant à son oncle , si j'ai menti , prenez cette arme et plongez-la dans mon cœur ! Je l'ai dit I ... je tiendrai ma parole : vous aurez la preuve de ce que j'avance. . . Quoi ! vous m'accusez de mensonge! Et dans quel but mentirais-je?.... dans quel intérêt?... Milord , je suis bien malheureux si vous me croyez capable de calomnier ma tante et de vouloir corrompre à tout jamais le repos et la félicité de vos jours! Non, milord , vous ne pouvez avoir de moi une si affreuse opinion?... Vous seriez bien cruel et bien injuste! Votre honneur est le mien !... on vient de lui faire un outrage, et nous avons tous les deux notre honneur à venger ! J'en conviens, milord, quand j'ai connu cet horrible mystère,
je voulais d'abord rensevelir à jamais dans mon sein ; mais avais-je le droit de vous le cacher? Taurais-je pu sans vous trahir? Non , milord ! après de longues et douloureuses hésitations , j'ai compris qu'il fallait parler! J'aurais pu sans doute vous laisser vivre et mourir avec le bandeau sur les yeux ; mais le sceau de la bonté qu'on vient d'imprimer sur notre écusson, l'opprobre qu'on fait rejaillir au front de toute une famille, qui donc l'aurait effacé?... Est-ce qu'il ne fallait pas en laver l'empreinte avec du sang?... Milord, j'ai voulu faire mon devoir, je le ferai tout entier! Je suis comme vous un Felton ! ... j'ai eu part à l'outrage, j'aurai part à la vengeance ! . . .
— Mais la preuve! la preuve !... s'écria lord Felton dans une fureur indicible.
Ffiédéric tira de sa poche un papier qui avait
la forme d\me lettre ; il le déplia solennellement , et le présenta d'une main tremblante à son oncle qui le prit avec vivacité.
— Reconnaissez -vous l'écriture? demanda Cléland.
— Oui!... murmura lord Felton avec une agitation convulsive.
La lune brillait dans le ciel , et sa lumière , pâle et douteuse, en tombant sur la lettre , n'y jetait pas assez de clarté pour qu'on put lire distinctement.
Lord Felton approcha le papier de ses yeux, mais il ne pouvait déchiffrer que les premiers mots; sa vue d'ailleurs était couverte d'un nuage.
11 comprenait bien que cette lettre devait contenir quelque chose d'horrible, quelque trahison infernale!... Dans ces lignes noires et
D'UN f.ORf>. 289
confuses, il ne pouvait saisir que des lambeaux de phrases , des sens vagues et incomplets, des mois brûlants qui lui traversaient le eoMir comme des lames ardentes, comme les dents empoisonnées d'une vipère. Mais celle lueur incertaine que versaient les rayons de la lune , à travers un voile de vapeurs , le brouillard qui semblait flotter devant ses yeux , le chaos de ses idées , son désespoir , son délire , tout cela peutêtre lui causait d'effroyables hallucinations et lui faisait lire des mots fantastiques et imaj^in a ires,
— Mon oncle, dit Frédéric, donnez-moi cette lettre... Je sais tout ce qu'elle renferme, je pourrai la lire.
— Non, Frédéric ! elle ne sortira plus de m«'S
mains I... Je lirai moi-même! mais pas ici , pas
ici !... Rentrons...
â90 LE NEVEl; IVî N LORD.
El , saisissju.l le bras (!e son nev(Mi , il se dirigea précipitamment vers le château.
Us rentrèrent.
Quand lord Feltoii traversa le vestibule , les domestiques remarquèrent le désordre et Taltération de ses traits : il était d'une pâleur mortelle ; ses mouvements paraissaient oonvulsifs.
iHhi LE INEVEl
Il n'avait pas lâché un instant le bras de sir Frédéric, et, franchissant avec rapidité les marches de Tescalier qui menait à son appartement , il en ouvrit la porte avec une étrange vivacité et s'enferma dans sa chambre , à double tour, avec Cléland. A peine fut-il entré, qu'il saisit un flambeau et l'approcha du papier qu'il tenait à la main.
Alors il parcourut, d'un coup d'œil rapide, toute cette lettre mystérieuse, et se crut encore sous l'empire d'une horrible fascination ; mais il ne pouvait plus douter : c'était bien l'écriture désir William Humbers! H se frottait les yeux et les ouvrait de toute leur grandeur , comme un homme qui se réveille en sursaut, après un épouvantable cauchemar, et qui n'est pas encore bien sûr d'être éveillé.
Non , il est impossible d'imaginer tout ce qu'il
DliX Loni). 205
y eut de lorturcs et iraii^roi:.st;i ^ ,1e lijge et de boule , dans le cœur de lord Feltou , quaud d put lire enfin ce qui suit :
« Henriette! Henriette! vous me laites revi- « vre !... J'allais mourir , et c'est vous qui nj'ar- « rêtez sur le bord de la tombe! !...
« Ob ! je suis le plus beureux des bommes! il « me semble rêver encore , et je crains, à tout « moment, de voir s'évanouir le plus céleste « des songes ! Quoi ! vous nraimitz , dites-vous ! « depuis longtemps vous m'aimiez comme je « vous aime , et la pudeur seule encbaînait un « si doux aveu sur vos lèvres !
« Maintenant je puis mourir , je suis aimé ! ! « Mais non , il me serait trop affreux , il me se- « rait trop cruel de mourir maintenant !. . . Ob !
« mon cœur , ne t'arrête pas encore , et bats
« jusqu'à ce soir ! ! I . . .
« Henriette , bannissez toute crainte : votre « mari ne peut nous surprendre, j'ai tout prévu. « 0 mon ange , ayez confiance en moi , votre « réputation m'est plus chère que la vie!
« Je m'introduirai cette nuit dans le parc , « du côté de la mer , à minuit. Je serai sous vos « fenêtres... à minuit!...
'< Adieu! adieu !...
« Celui qui ne respire que « pour vous aimer , et qui vous « aimera d'un amour éternel. »
Lord Felton avait lu cette lettre tout bas; mais , à chaque instant , des murmures sourds
D'UJN LORD. 295
et furieux s'échappaient de ses lèvres ; une sueur brûlante mouillait son front ; ses mains se raidissaient convulsivement comme s'il eut pressé le manche d'un poignard.
On voyait, au mouvement précipité de sa poitrine , que sou cœur bondissait.
Pendant ce long et terrible silence, Cléland , debout près de son oncle , le considérait avec un air de profonde douleur, où l'on aurait pu distinguer pourtant une singulière expression d'inquiétude et de malaise.
Et voici l'effrayant monologue qui parlait dans le cœur de ce jeune homme :
— Oh! ce que je fais est infâme! Malheureux! frapper trois personnes d'un coup!... 11 faut du sang!... Qu'importe?... 11 en faut seulement quelques gouttes... un seul mourra 1...
i!><i LE NEYfcU
Mais que dis-je , un seul! est-ce que la douleur ne tue pas comme un coup de poignard? Mon oncle! mon pauvre oncle! lui, si généreux, si bon! lui , qui m'a toujours comblé de bienfaits!...
Et tout ce qui n'était pas encore méchant et corrompu , tout ce qu'il y avait encore de sentiments humains dans l'âme de Frédéric, tout cela prenait un moment le dessus , et la voix du bon auge étouffait celle de Tenfer; mais l'esprit du mal ressaisissait bientôt la victoire , et le sourd Uionologue continuait ainsi :
— Allons, plus d'enfantillage ! plus de niais scrupules !. . . il n'y a pas à choisir : je dois faire ce que je fais, ou je n'ai plus alors qu'à me jeter, la tête la première, du haut de quelque roL'ber ! Il ne me reste rien maintenant!... je suis ruiné, perdu , criblé de dettes! — les dés, les cartes et les juifs m'ont dévoré jusqu'au der-
l)li:\ LORi). iî)7
nier lamheau ! Eh quoi ! ce vieux uianôii' léodal où dorment mes aïeux , ces forêts, ces moiilaj>ues, ces vastes et magnifiques domaines ; tout cela deviendrait, un jour, la proie d'une cliétive créature , d'un être qui n'a pas même encore de nom !.. 11 aurait tout, lui!., un misérable enfant... un rêve... un fantôme, qui ne vit pas encore dans le ventre de sa mère!.. Mais d'ailleurs, est-ce bien le sang des Felton? Eh, pardieu ! qui peut le savoir? les femmes!... Ma très-chère tante est probablement tout comme les autres... Corbleu ! c'est très-possible!... Il me semble qu'après sept ans de mariage , cette paternité-là est assez peu naturelle ! . . . Au surplus , n'importe! qu'il soit légitime ou bâtard , malheur ! malheur à cet enfant !!...
Tout à coup lord Felton laissa échapper un profond gémissement.
— Milord , dit Frédéric en secouant la tétc
298 LFy NEVEU
d'un air grave et mélancolique , eli bien ! le crime est-il assez prouvé? M'accuserez-vous encore de mensonfje?
— Mais la date, la date de ce billet ?. . . s'écria lord Felton , les yeux toujours fixés sur la lettre qu il tournait et retournait dans ses mains, avec angoisse. Non ! pas de date! pas de signature!..
T- Miiord , j'ai trouvé hier ce billet dans le parc : il était plié dans un autre que j'ai lu aussi... mais qui renfermait des choses, miiord, des choses si mortelles à l'honneur, que , hors de moi , je l ai mis en pièces dans un transport d'indignation!... L'autre billet , miiord, avait une date ! . . . Oh ! je me la rappelle encore. . . et je ne l'oublierai jamais!... c'était le 20 septembre... Dans cette lettre , qu'on a bien certainement écrite après celle que vous tenez , j'ai Recouvert un secret infâme !... j'ai vu ce que je
n'aurais pas dû voir : notre lioute à tous 1... Le misérable ! avec quelle joie délirante et quelle ivresse il parlait de son bonheur I... de cet enfant!...
— Oh !!! s'écria lord Felton d'une voix si déchirante qu'on eût dit , à l'entendre , que son cœur venait de se briser.
Et, se cachant le visage dans ses mains , il se laissa tomber anéanti , dans un fauteuil , sans force , sans mouvement , et presque sans haleine.
— Du courage, milord ! du courage! dit Frédéric avec une intonation ferme et vibrante.
Lord Felton releva soudainement la tête :
— Du courage?... murmura-t-il au milieu des sanglots. Oui I mais la vengeance d'abord !...
300 J.E AEVEr
la vengeaiicel Allons, ne me cache rien... je veux tout savoir.... dis-moi comment cette lettre est tombée dans les mains...
Frédéric parut un instant recueillir ses idées; il soupira tristement et dit :
— Hier je me promenais dans une allée sombre du parc, dans cette allée de sapins, dont miladyaime la solitude. Je marchais depuis une heure, plongé dans mes réflexions , quand soudain je crois entendre la voix de ma tante... je m'arrête , je prête Poreille, et j'aperçois , dans une allée voisine , milady qui se promenait en lisant un papier. Elle lisait à haute voix ; et , |)ar moments , quelques lambeaux de phrases presque inintelligibles arrivaient jusqu'à moi. Je crus d'abord qu'elle récitait , suivant son habitude, des vers de Shakspeare ou de lord Byron ; j'écoulai plus attentivement; mais, comme elle
D'UN LORD. r,ni
s'éloignait toujours, bientôt je ne pus rien entendre. Cependant je Ja suivais des yeux, avec une étrange curiosité, car il m'avait semblé voir dans toute sa physionomie un air d'exaltation, dans sa démarche et dans ses mouvements quelque chose ti mexplicable et de fébrile, qui m'étonnaient singulièrement. Après avoir marché quelque temps encore, elle s'approcha d'un banc de pierre et s'assit : alors je remarquai seulement qu'elle ne tenait pas un livre, mais un paquet de lettres. Elle les ouvrit tour à tour, parut en faire la lecture à voix haute, comme je pus le voir au mouvement de sa bouche; puis , quand elle venait de finir une lettre , elle la portait convulsivement à ses lèvres, avant de la serrer dans un portefeuille. Oh! milord , j'étais bien loin , je vous jure, de supposer un crime!... Matante demeura longtemps assise à la même place, absorbée dans sa lecture et dans une profonde rêverie, r.a cloche, qui sonnait pour le déjeuner,
la tira tout à coup de ses réflexions ; elle se leva précipitamment et disparut dans une allée tournante. Je courais pour la rejoindre , lorsqu'on passant près du banc de pierre où milady s'était assise , je vis à terre quelque chose de blanc , au milieu des feuilles mortes: je ramassai deux lettres décachetées, à l'adresse de lady Fellon. L'une des deux était ouverte ; j'y portai machinalement les yeux : quelques mots me firent tressaillir !... J'avais reconnu l'écriture... c'était bien celle de William Humbers!...
— Lui I lui M... murmura douloureusement lord Fellon en levant les mains vers le ciel.
— Je vous l'ai dit, milord, une de ces lettres contenait de si horribles détails, que je l'ai froissée , tordue , déchirée entre mes mains , comme si j'avais tenu le cœur de cet infâme!... Oh ! voilà bien longtemps que, malgré moi , j'avais
D'UN LOIîl). oOô
sejiti naître le soupçon dans mon âme !. .. Je ne croyais pas, sans doute, à cette affreuse et lâche trahison , mais j'étais sur que William Humbers voulait séduire ma tante! Néanmoins ces deux lettres ne me semblaient pas encore une preuve assez forte , assez irrécusable ; je voulais quelque chose de plus... Malgré moi. j'excusais ma tante, dans le fond de mon cœur!... Peutêtre même eussé-je anéanti ce billet comme l'autre, sans vous le montrer jamais!... Oui, ce fut là, d'abord, ma première pensée!... Mais hier! mais hier!...
Il s'interrompit tout à coup; sa voix, qui allait s'affaiblissant, devint sourde et parut s'éteindre, comme dans une grande épouvante. 11 était pâle, il tremblait.
— Achève!... dit lord Fellon avec une inflexion terrible. Eh bien ! hier?...
504 LE NEVKU
— Vous savez que, de ma chambre , je peux voir les fenêtres de milady!... hier soir, quand chacun de nous futretiré dans son appartement, moi , plein de fureur et de tristesse, je restai bien lonj^temps encore à réfléchir sur le parti que je devais prendre. Cette lettre infâme était devant mes yeux !. •• je sentais mon cœur battre avec impétuosité, comme s'il eût voulu s^élancer de ma poitrine; le sang bouillonnait dans mes artères, des pleurs de rage et de honte brûlaient mes joues! J'aurais donné ma vie pour châtier à Tinstantle misérable ! . . . Mais où le rencontrer?... Il était loin de nous!... je le croyais toujours en Irlande! La nuit était déjà fort avancée, tout le monde reposait dans le château, excepté moi : avant de me déshabiller, j'ouvris ma fenêtre pour respirer un instant Tair pur qui venait de la mer, et rafraîchir ma tête et mes idées. Je demeurais immobile , accoudé sur la balustrade, quand il me semble voir, aux rayons
fie la lune, comme Tombre d'un homme qui se glisse à travers les rochers et pénètre dans le parc : je souffle aussitôt ma lumière pour suivre des yeux cet homme, sans être aperçu. Un instant , je le perds de vue dans une allée couverte, mais il reparaît bientôt; il approche, il approche toujours avec précaution , en s'arrêlant parfois , d'un air inquiet, comme pour s'assurer que personne ne Tobservc. Jusque-là , je pouvais croire que c'était quelque malfaiteur, et j'allais éveiller les gens du château pour qu'on s'emparât de cet homme... quand un rayon de luneéclairesonvisage.-.Jecrois le reconnaître!... Il marchait à grands pas vers la terrasse. Enfin, il s'arrête devant le balcon de pierre (jui mène à la chambre de milady; il frappe dans ses mains : aussitôt la porte s'ouvre; une femme paraît. Il franchit brusquement les marches du perron ; il entre, et la porte se referme à l'instant même...
506 LE KEVEU
— (Télailhii?...
— C'était lui ! répond Frédéric.
—Malédiction ! . . . El tu ne m'as pas appelé! . . . Tu n'as pas tué l'infAme !... Ou plutôt, lâche, tu n'as pas couru me chercher pour me dire : Mon oncle, un scélérat vous déshonore! Poipnardez-le vous-même !
— Milord! dit Frédéric avec une vivacité doulonrt'îîse , j'allais m'élancer dans le jardin, j'allais punir ce misérable!... mais, au moment de le faire, j'ai réfléchi que je n'avais pas le droit de vous dérober votre vengeance ! Elle est à vous, milord !... je ne peux en prendre que ma part. Oui, vengeons-r.ons ! mais sans bruit; point d'er.clandre! Henreusementl'oulrage n'est connu de personne au monde !.. . Qu'on l'ignore toujours !
D'UN LORD. mi
— William! William!! s'écria lord Fellon en se levant avec fureur. Lâche, perlide ami ! Oh! tu mourras!... Où le trouver? où le trouver?...
Et, la face bouleversée , les dents serrées et grinçantes, il parcourait toute la chambre à grands pas, en cherchant des armes.
— Mais que me disais-tu, tout à l'heure, Frédéric? Qu'il est ici?... qu'il est venu secrètement?... Viens, viens, courons le chercher!... qu'il meure aujourd'hui même , à l'instant même! L'indigne! il irait crier partout qu'il m'a déshonoré ! qu'il a mis l'adultère et la honte dans ma famille, dans la race des Felton î Viens, Frédéric!... mon ami, mon fils , viens ! courons ensemble;... prends des armes, fais seller nos chevaux!... Mais tu as raison , pas d'esclandre ! Imagine un prétexte pour ce départ de nuit: moi, je me garderai bien de paraître devant mes
308 LE NEYEl
gens... ils se douteraient de quelque chose'.... J'ai la tête perdue!... je suis fou! Je souffre tant!... OJi! oh! oh!
Et l'on eût dit que sa poitrine allait se rompre, à chaque sanglot, à chaque profond gémissement.
- — Ma raison s'égare, n'est-ce pas , Frédéric?... reprit-il en passant vivement une main sur son front, comme pour débrouiller ses idées. Oh, oui ! je sens ma tête. .. Viens, ne perdons pas de temps : qu'il meure ! S'il me tue . Frédéric, alors tu prendras mon épée, lu la plongeras dans son cœur!... Viens! viens...
En parlant ainsi , lord Felton entraînait Frédéric dans un angle de la chambre , où des épées, des couteaux de chasse et des pistolets étaient suspendus à la muraille. Lord Felton
prit deux épées, qu'il mesura l'une contre Taulrc pour voir si elles étaient de même longueur; puis , les trouvant semblables , il s'enveloppa d'un manteau, les cacha dessous, et ressaisit le bras de Frédéric, en se dirigeant vers la porte.
— iVIilord, dit Frédéric en l'arrêtant, ne laisons pas de bruit, je vous en conjure! Il est inutile de sortir du château pour aller chercher sir William.... il va venir de lui-même s'offrir à notre vengeance... Cette imit, comme hier, on l'attend 1
— Cette iiuitl... Oh ! tant mieux !... s'écria lord Felton avec une joie sombre et douloureuse. Mais à quelle heure?
— A minuit! dit Frédéric; à minuit nous verrous s'ouvrir la porte du balcon!... Il faut attendre un quart d'heure encore, avant de sor-
lirj l<îs domestiques sont couchés, ou nous croit endormis : nous irons dans le jardin , par ce couloir obscur dont vous gardez la clef. Alors, mon oncle , vous pourrez voir , de vos yeux , que je vous ai dit la vérité; que cette lettre n'est pas une vaine fanfaronnade, un thème romanesque, imaginaire, de sir William! Mais, je vous eu supplie, de la prudence! contenez-vous, au moins pendant quelques minutes!... Ensuite là vengeance I...
Lord Felton ne détachait pas ses regards du cadran de la pendule, où Taiguille approchait de minuit. Mille projets, furieux et contradictoires, bouillonnaient dans sa tète, comme le sang dans ses veines : il ne savait auquel s'arrêter. Brillant d'impatience et de rage, il voulait tantôt courir à la chambre de sa femme, lui dire qu'il savait tout, attendre Tiniàme et le poignarder devant elle; tantôt^ désespéré, fou, délirant,
il voulait s'élancer au-devant de sir William, le saisir au passage, le provoquer dans un duel à mort, le tuer, le briser, le fouler sous ses pieds. Mais, à force de prières, Cléland était parvenu à retenir son oncle.
Cependant Tlieure était presque arrivée,
— Sortons! dit Frédéric. Il est temps!
Puis, s'emparunl des épées que tenait son oncle , il ouvrit la porte avec précaution : tous deux, ils traversèrent dans Tonibre les longues galeries, et descendirent plusieurs dejjrés qui menaient dans un corridor souterrain , lequel aboutissait, par une poiie de 1er, n In terrasse du château.
Ils se glissèrent le long des murailles, jusqu'au balcon de pierre conduisant à la chambre de lady Felton ; et, n'entendant pas encore
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de bruit, ne voyant perboune, ils demeurèrent <juel(jne temps immobiles et debout, muets, dans Fombic d'une ailée de sapins.
Minuit sonnait à l'horloge du cliûteau.
— Enfin ! dit lord Felton, en serrant la garde de son é{)éc avee une force convulsive.
La lune j qui brillait dans le ciel quelques
heures auparavant, avait disparu derrière un amas de nuages ; de temps à autre , un rayon pâle et douteux perçait le voile de vapeurs , et flottait sur le feuillage sombre du parc; un vent impétueux soufflait de la mer, et Ton entendait le mugissement des vagues qui se brisaient avec violence contre les rochers de la côte.
Lord Felton promenait de tous côtés, autour de lui, des yeux hagar^^: il attendait sir William Humbers avec une impatience pleine de fureur.
Cependant personne encore ne paraissait : les fenêtres de lady Fcllon n'étaient pas éclairées ; la porte du balcon ne s'ouvrait pas.
— Eh bien ! dit lord Felton d'une voix fjasse et tremblante, il ne vient pas, cet homme!... pourtant rheure est passée.... Frédéric, Erédé-
rie, oh! ii'as-tu pas été le jouet d'une illusion? Es-tu sûr d'avoir vu ce que tu dis?...
— Mon oncle, je voudrais douter encore I... répliqua tristement Frédéric. Hélas ! hélas ! mieux vaudrait sans doute que vous pussiez encore m'accuser de mensonge ou d'erreur!... Mais patience! patience!... il va venir !... il ne peut être loin...
Et le silence régna quelques instants. Les yeux de Frédéric se tournaient continuellement avec une étrange inquiétude vers les fenêtres de lady Felton : par moments il tressaillait comme s'il venait d'entendre ou d'apercevoir quelque chose ; mais il n'entendait rien que le bruit des lames et le frémissement du feuillage secoué par lèvent.
Tandis que Frédéric s'abandonnait à mille réflexions pleines d'anxiété , son oncle , muet, la
poitriue Iialelante, avait le cœur en proie à d'horribles tortures , à d'horribles pensées qui létreignaient comme les mains de fer et les iuslrumeuls du bourreau.
Cette lettre où le crime de sa femme , où la hontedeson nom apparaissaient à chaque ligne, c'était bien , pensait-il avec la rage au fond de l'âme , c'était bien la même lettre que lady Felton avait perdue, et qu'elle cherchait dans toutes les allées du parc avec des gestes et des mouvements pleins d'angoisses, avec une expression de visage si profondément altéré!
Une voix lamentable pleurait dans son cœur; cette voix disait :
— Ah, malheureux! moi qui l'aimais tant!... elle que je croyais un angel... Ainsi donc le diamant n'était que de la boue ! Et lui , cet homme
que j'aurais cru si noble el si généreux ! lui que j'appelais le meilleur de (ous mes amis! oh! ce n'était qu'un lâche qui me serrait la main pour me déshonorer!... Jamais , jamais on n'a poussé plus loin Thypocrisie! Avec ces beaux semblants de vertu... oh ! c'est l'enfer en personne! Hélas! h qui méfier maintenant? je suis trahi, je suis assassiné par tout ce que j'aimais !
EtFrédéric, qui sentait couler unesueur froide de ses tempes et qui frémissait jusque dans la moelle des os, ne détachait pas ses yeux du balcon de pierre.
— Comme il tarde! pensait-il , c'est étrange ! il est déjà dans rappartement , j'en suis bien sûr!... Oh! comment celte fille ne trouve-t-elle pas un moyen pour le faire partir! S'il allait s'apercevoir, grand Dieu!... C'est maintenant
que mon destin se décide! ... je frissonne! . . . Dans un instant, il faut que je sois meurtrier ou que je me lue!... oui, le suicide ou le meurtre!... Mais si ma tante allait s'éveiller tout à coup! si la ruse échouait! Oh! pourvu que celte petite folle de Nelly ait donné le breuvage !...
Un bruit soudain lui fit tourner vivement la tête : c'était comme le pas d'un homme qui s avance avec précaution, et qui ne peut s'empêcher défaire quelque bruit en marchant au milieu des feuilles mortes.
— C'est lui ! dit lord Felton en s'élançant vers le taillis sombre d'où parlait le l)ruit. Viens, Frédéric! Il est mort! il est mort!...
— Au nom du Ciel, contenez- vous ! murmura Cléland d'une voix frémissante. Pas encore... attendez... plus loin du château !.. . On
viendrait à ses cris! on viendrait!... Alors tout serait perdu! le chAliment dénoneerail le crime!
Il parlaitd'un accent agiiéet retenait son oncle à deux mains, employant, tout ensemble, la force et les tendres supplications.
Cependant Frédéric était dans une angoisse impossible à décrire, car ce bruit qu'il venait d'entendre , ces pas qui résonnaient sur les feuilles sècbes, ce ne pouvait être sir William Humbers ! Frédéric avait bien pris toutes ses mesures: il n'était pas homme à laisser avorter une entreprise , faute de calcul et de réflexion. Sir William était bien certainement déjà dans l'intérieur du chûteau : il avait dii y pénétrer mystérieusement par une autre porte qui donnait sur une cour. Le colonel Humbers avait reçu dans la journée quelques mots tracés au
crayon , qui lui disaient de ne pas attendre soUs les fenêtres du balcon , et de s'introduire dans Tappartemenl par un autre côté.
Mais qui pouvait à cette heure rôder furtivement dans le parc? Qui pouvait , au milieu de la nuit , venir épier dans Fombre les sourds complots de Frédéric?... voilà ce qu'il se demandait avec un frissonnement d'épouvante, car il n'en pouvait douter , une créature humaine était près d'eux , les surveillant peutêtre , invisible et muette , au milieu des ténèbres.
Frédéric commençait à craindre que cette infernale trame, ourdie avec tant de peine et d'adresse , ne vînt à se rompre misérablement par une circonstance qu'il était impossible de prévoir, et que le hasard peut-être avait seul amenée. Tandis qu'il se livrait à mille conjec-
D'm LORî). m
tnres, un reflet de lune éclnirn ?oîu1;nn le fond sombre d'un iaiilis, au milieu duquel Frédmc s'élancn rnpidemenl , un |)()ij;iiiir(l à la main.
A peine loni Fellon ravnit-il vu disparaître, que Frédéric , sortant avec une extrême vivacité du noir taillis qui le cachait , courut à son oncle et Jui dit, d'une voix très-émue, qu'il n'y avait personne , et que ce bruit sans doute provenait de quelque renard qui se creusait un terrier.
Mais l'accent de Frédéric était sinp,ulièrement altéré ; une pâleur atireuse couvrait son visage, et tout, dans sa physionomie comme dans ses gestes , annonçait le trouble et la Irayeur. C est qu'il venait de faire une singulière rencontre, à laquelle il était bien loin de s'at* I -21
tendre !... Ce personnage , mystérieux et muei
dans l'ombre, c'était Job Griffilb.
— Eh bien ! dit lord Felton avec un mélange de colère etd'étonnement, personnel personne encore 1... Frédéric, ce n'est pas vrai! tu m'as trompé !...
— Il ne descend pas!... que peut-il faire? pensait Frédéric , les dents grinçantes. Oh ! s'il n'était pas venu 1...
Soudain la porte du balcon s'entrouvrit, lentement d'abord , avec précaution , puis toute grande : un homme en sortit sur la pointe du pied. Cet homme, enveloppé d'un manteau qui tombait jusqu'à terre, était grand ; on ne voyait pas sa figure, sur laquelle un chapeau à larges bords projetait de fories ombres. La porte ve-
nait de se refermer à moitié : une main blanche, une main de femme sortit par Tenlre-baillement de la porte ; puis Thomme au grand manteau prit cette main qu'il approcha de ses lèvres, et la porte se referma vivement.
— Oh!!! s'écria lord Felton ^ d'une voix étouffée.
Et si Frédéric ne l'eût retenu fortement dans ses bras, en le suppliant de garder le silence, lord Felton, altéré de vengeance, se fût précipité contre Villiam Humbers.
Celui-ci , qui ne pouvait les apercevoir immobiles et cachés dans l'ombre des sapins, descendit rapidement les marches du perron, et, se glissant dans une allée ténébreuse, il se dirigea du côté de la mer.
r>2i LK INKVKU
— A nous maintenant! diL Frédéric; mais frappons-le à quelque distance du château, derrière une falaise...
-— Oui! murmura lord Felton. Je ne Tassassinerai pas! c'est l épée à la main que je venp,erai mon honneur! Viens... le Ciel est juste... qu'il mette 1 infâme au bout de mon épée, voilà tout ce que je demande!... Que Dieu lui pardonne si je ne l'étends pas mort à mes pieds !
En parlant ainsi, lord Felton enlraîiiail Frédéric vers les roehors : ils furent bienlôl sortis du parc , et s'élancèrent à la poursuite de leur ennemi qui , se croyant en sûreté, commençait à ralentir sa fuite.
Ijn assez long intervalle de sable et de ro-
ehers les séparait encore. De leiups à autre, sir William disparaissait derrière uii monticule, et lord Fellon , ne le voyant plus, treujblait qu'il n'échappât dans Tombre. Alors, redoublant de vitesse, il entrainait plus fortement son neveu, et ne respirait , dans sa course haletante , qu'au moment où sir William reparaissait dans les rochers.
— Maintenant , dit Frédéric, nous sommes assez loin du château. . . Nous pouvons le joindre et l'attaquer...
— Tu seras notre témoin, Frédéric ! Douncmoi l'autre épée, elle est pour lui !
~- Nou , moi d abord , à mon oudel.. vou& ensuite!...
-- Frédéric , lu l'ag dit î... c'est ma ven-
326 LE JNEVEU
geancel... elle appartient à moi seul!... L'autre épée ! Tautre épée ! Donne...
Et lord Felton la prit violemment des mains de son neveu. Ils marchaient d'un pas plus rapide ; déjà la distance qui les séparait de William Humbers était moins grande : sir William pouvait déjà entendre les pas de ceux qui le poursuivaient. 11 se retourna vivement , et vit deux hommes courant derrière lui. Sa première pensée fut de les joindre , car Humbers était plein de résolution et de bravoure; il n'avait jamais connu la frayeur.
Souvent les contrebandiers se cachaient au milieu des rocs et des falaises , pour attendre l'arrivée de quelque barque chargée de marchandises , qu'ils faisaient échouer sur le sable, à la marée basse ; et ces hommes , habitués au crime , ne laissaient échapper aucune occasion de voler et de s'enrichir , ft^t^ce à Taide d'ua
meurtre. Le colonel Humbers n'ignorait point cela , mais il avait trop de courage et d'orgueil pour fuir jamais devant quelques misérables , que dispersait la. vue d'un poignard ou d'une arme à feu.
Les deux hommes qui le poursuivaient n'avaient plus à franchir qu'une cinquantaine de pas , et sir William les attendait de pied ferme, un couteau de chasse à la main ; mais, ne reconnaissant pas , dans ces deux hommes enveloppés de manteaux , le costume pauvre et les haillons des contrebandiers , il fit tout à coup la réflexion que c'étaient peut-être quelques domestiques du château, qui , l'ayant vu traverser le jardin, Pavaient pris lui-même pour un malfaiteur, et s'étaient mis à le poursuivre.
Alors , tout le courage de sir William ne devait-il pfls frémir à Tidée qu'un seul regardj
une seule parole échangée avec ces deux personnes, pouvait le trahir et compromettre l'honneur d'une femme qu'il aimait ! Sir William avait trop de générosité dans Tâme pour songer à lui seul dans une semblable rencontre : il comprit donc que, sans plus attendre ces hommes, quels qu'ils fussent, son honneur, son amour l'engageaient à fuir comme un lâche. Alors il précipita sa marche : ceux qui venaient derrière lui s'attachèrent à ses pas avec plus d'acharnement... ils allaient le joindre : sir William entendait confusément leur respiration haletante.; il n'osait plus tourner la tête de peur d'être reconnu. Déjà il commençait à gagner du terrain, et pressait toujours la rapidité de sa course; lorsqu'il fit un faux pas contre un fragment de rocher, et tomba sur la plage , embarrassé dans les plis de Bon manteau. II se releva promptement ; mais ses deux onriiimi»? avaieiit proHié
D'UN LOni). 5î29
de sa cliule , et n'étaient plus éloignés que de vingt pa ?Alors , pour donner plus de liberté à ses rnouvemenis , il jeta derrière lui son manteau qui , n'étant 4^as celui qu'il portait d habitude , ne pouvait le faire Reconnaître,
En effet, sa course devint plus légère et plus facile : il s'élança vivement dans le creux d'un ravin sombre , plein de rocs et de broussailles, derrière lesquels il pourrait au moins se cacher, s'il ne parvenait pas à lasser la poursuite de ses deux ennemis.
Quelques minutes après , il tourna la léte : ses persécuteurs avaient sans doute perdu sa trace ; il était seul encore dans le ravin.
Alors il précipite le pas ; mais sa course était difticile, et bien souvent ralentie , au milieu de Tobscunté profond© qui régnait deus cette
gorge tout obstruée de pierres énormes , de débris et de troncs d^arbres, entraînés par Teau d'un torrent qui se précipitait des montagnes , grossi par le moindre»orage. Ce torrent n'était plus alors qu'un petit ruisseau qui fuyait vers la mer dans un lit de rocs.
Sir William posait le pied au hasard et marchait rapidement dans l'ombre, à tâtons, les bras en avant.
Après un quart d'heure environ de cette course ténébreuse et fatigante , l'horrible défilé qu'il suivait parut tout à coup s'élargir ; la pente était plus rapide et plus escarpée , les blocs de roche plus vastes et moins fréquents. Sir William se croyait sauvé : il se disposait à gravir l'escarpement sombre qui l'enfermait de chaque côté comme une haute muraille, lorsqu'en s'approchant des parois toutes hérissées
de pierres et de broussailles, il sentit la terre s'ébouler sous ses pieds , et n'eut que le temps de saisir a deux mains un large tronc d'arbre , auquel il se cramponna convulsivement.
Un bruit sourd, comme celui d'une eau profonde et souterraine, se faisait entendre à quelque distance : sir William avait pris d'abord ce confus murmure pour le bruit des vagues et du vent, mais il comprit soudain qu'une onde rapide et invisible roulait dans le fond d'un abîme , au-dessus duquel il était , lui , comme suspendu. Un frisson glacé parcourut tout son corps , ses cheveux se dressèrent ; il s'éloigna du gouffre avec épouvante, et, les bras étendus, il regagna le milieu du ravin, et le suivit presque en tremblant.
H respirait à peine , sa poitrine était comme écrasée d'un lourd fardeau { il avait hâte de
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quitter ce noir chemin tout bordé de précipices; et , malgré sou courage , malgré sa force d'âme et la trempe vigoureuse de sa nature , sir William eut le cœur soulagé d'un grand poids quand il se trouva brusquement dans une route moins obscure et plus unie, dont les bords, en pente assez douce, lui semblaient de moins pénible escalade. Après avoir franchi ce talus à grand'peine, il se voyait presque en rase campagne, sur un vaste plateau recouvert de genêts et de bruyères. Connaissant peu ces localités sauvages où Ton s^égare si facilement, la nuit surtout , sir William promenait les yeux de toutes parts , el cherchait à s'orienter , lorsqu'une voix forte et menaçante frappa tout à coup son oreille : il tourna vivement la tête, et vit derrière lui deux hommes, les mêmes qui Tavaient poursuivi si longtemps sur la plage.
— Sir William! arrête , infèmel.., criait la vuix. Il faut que tu mt^ures 1...
Le colonel Humbers demeura un instant comme pétrifié : il avait recounu celte voix , il avait reconnu Tun de ces hommes !