‹ Le neveu d'un lordChapitre 12 sur 13 · S(I LE NEVEU · texte numérisé non relu

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Dombre pour en lire quelques pages!... Mais cette lettre , si on l'avait dérobée, si un domestique Tavait trouvée par hasard , si elle tombait dans les mains de son mari , alors combien de malheurs en pouvaient résulter ! Cet amour coupable éclaterait aux yeux de lord Felton ; et la douce et fraternelle amitié, qui régnait depuis si longtemps entre le comte et sir William Humbers, allait s'éteindre et faire place à la haine peut-être I...

Lady Felton ne savait quel parti prendre, que résoudre : sou agitation fébrile redoublait à chaque instant , car d'une minute à Tautre ce billet accusateur pouvait trahir un mystère que personne encore ne soupçonnait, et bannir éternellement de cette maison la paix et la félicité. Enfin lady Felton , après avoir fait de vaines recherches dans tout son appartement, parcourut les vestibules , les escaliers, les corridors ,

puis elle descendit au jardin, visita les allées du parc , les sentiers pleins de sable qu'elle avait suivis la veille; et maintes fois , abusée par une trompeuse apparence, elle se pencha vers la terre pour ramasser quelque chose de mince et de blanchâtre qui voltigeait au vent; mais ce n'étaient que de larges feuilles de platane desséchées, qui remuaient à chaque souffle de brise et paraissaient d'un blanc jaunâtre sur le sol noir et mouillé.

Lord Felton, dont le cœur débordait de joie, n'aurait pas voulu quitter sa femme un seul instant ; il l'entourait des plus douces caresses et lui faisait en souriant mille questions paternelles et tendres, où se peignait tout sou bonheur et sa profonde sollicitude pour une femme adorée , qu'il aimait plus encore maintenant qu'il voyait en elle la mère de son enfant.

Mais Henriette , qui tremblait toujours que

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les yeux de son mari ne vinssent à découvrir une lettre dont ils auraient bien vite reconnu récriture , Henrielte paraissait triste , inquiète , préoccupée; et lord Felton , qui ne pouvait comprendre cette bizarre agitation , l'attribuait tout naturellement au nialaise qu'Henriette éprouvait depuis qu'elle était enceinte.

Lady Felton , qui voulait absolument rester seule pour se livrer à ses recherches , prétexta un léger mal de tète occasionné par une nuit sans sommeil , et dit qu'elle avait besoin de prendre un peu de repos. Lord Felton s'empressa de la quitter; mais quel fut son étounement, lorsqu'une heure après il aperçut d'une lenêtre sa femme qui se dirigeait vers le parc avec une singulière précipitation! Il la voyait marcher d un pas rapi({e , avec une espèce (Légarement, puis tout à coup s'arrêter, se pencher vers le sol , y ramasser (juelque chose

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qu'elle rejetait soudain avec une e.\})ression douloureuse. 11 se hâta de descendre, et Tout bientôt rejointe dans le paro.

I.ady Fellon retourna la lôie en entendant marcher derrière elle, et la vue de sou mari, qui venait à grands pas, la fil tressaillir.

~ Mon Henriette, dit-il d'une voix douce et tremblante , que fais-tu donc ainsi? pourquoi le promener seule quand j'aurais tant de bonheur à l'acconjpagner? tist-ce que lu veux me fuir ?. ..

— Moi ! répondit-elle en souriant avec tristesse, moi te fuir, cher Edouard! oh! tu ne le penses pas!... Tu sais bien que je ne suis heureuse qu'auprès de toi, mon ami!

— Eh bien ! pourquoi ne m'as-tu pas appelé? je serais descendu vile : songe que tu es souffrante et trop faible pour le promener seule.

D'ailleurs, je trouve que Pair est un peu froid : la journée est superbe!... et cependant, vois-tu ce brouillard qui s'élève de la mer? Je ne crois pas, cher amour, qu'il soit prudent et sage dans ton état...

— Oh, qu'importe! interrompit Henriette avec une aimable vivacité ; ne dirait-on pas que je suis malade !... Non , tu sais bien que je ne suis pas une petite maîtresse, et que j'aime l'exercice, le grand air !... J'ai toujours un mal de tête abominable, et c'est l'unique moyen de le dissiper.

— A la bonne heure!... mais au moins, courageuse belle, appuie ton bras sur le mien; et surtout , ne marche pas vite, ne cours pas , ne te baisse pas comme tu le faisais tout à l'heure : tout cela vraiment n'est pas raisonnable , et te fait monter le sang à la tète.... Mais, dis-moi,

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Henrlelt<^, que clierclKnis-lu donc?... Oui, tu sembîais chercher quelque chose dans le sable des allées

— Moi? dit-elle avec une expression pleine de trouble; non, je ne cherchais rien, absolument rien!...

— Mon Dieu, Henriette, comme ta voix tremble!... mais qu'as-tu donc? Au nom du Ciel, explique-toi!... qui t'agite ainsi?... As-tu quelque chagrin? Allons! parle

La jeune femme ne répondait rien , et semblait en proie à une douloureuse agitation! Son mari, qui la voyait silencieuse et tremblante, la regardait avec un mélange de surprise et de tendresse inquiète ; il ne pouvait concevoir d'oii provenait une semblable tristesse dans le cœur de lady Felton, quand elle devait se réjouir, au

contraire, quand Tavenir était pour eux si cliarmnnl, si plein d'agiéahles promesses.

Ils se promenèrent quelque temps encore, muets, rêveurs, absorbés chacun dans leurs pensées dilj'érenl«es: iissedirif^eaientsilencieusemenl vers le château, elles rej^aids de lord FeltoUjVoiiés d'un nna^'e de tristesse, se tournaient de fois à uutre encore vers sa femme, comme pour i interrotïcr. Enfin, quand ils rentrèrent, Henriette avait pris une résolution courageuse : elle voulait tout dire à son mari, lui parler de cette lettre, lui avouer ce qu'elle contenait, et prévenir ainsi, par un aveu noble et sincère, les conséquences terribles et incalculables qu'aurait pu entraîner la tlécouverte de ce billet.

Dans une chaumière habitée par de pauvres tourbiers , un homme , qui paraissait avoir environ trente ans, grand, svelte, d'une belle et noble figure, occupait une chambre dont l'ameublement délabré, la fenêtre disjointe, et la

porte mal closp, devaienl sembler Irès-peu confortables à ce personnage. Son costume, simple et sévère, sa redingote boutonnée jusqu'à la cravate, sa taille haute et cambrée, annonçaient un militaire. Il se promenait de long en large dans une pièce qu'une mince cloison de bois séparait de la chambre commune, où logeait un bon paysan avec sa grosse femme et deux enfants joufflus.

Ces braves gens ne connaissaient point leur hôte, et, movennant une faible somme, ils avaient consenti facilement à lui donner asile dans leur pauvre demeure.

La chaumière était construite dans le creux d'un vallon plein de rochers et de broussailles, qui l'abritait contre le vent de mer. Rien de plus solitaire et de plus morne que ce paysage ; il fallait nu moins faire uji bon quart de mille

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avant d'apercevoir la moiiidro Iiabilalion , el cette cabane était la seule qu'on trouvât à quelque distance du château de lord Felton. Dans une petite cour humide et boueuse , nu fond d'une élable qui servait parfois d'écurie, on entendait les piaffements inquiets d'un cheval qui, fatigué sans doute d'un long repos dans une si mauvaise auberge , hennissait d'impatience et faisait trembler la muraille sous les coups fréquents de ses pieds.

Rien qu'à l'entendre, on devinait que ce cheval n'était pas une malheureuse bête de somme condamnée au labourage, mais un noble et fou^ gueux animal plein de vigueur et de sang, qui demandait à franchir l'espace, et s'indignait d'une honteuse oisiveté.

Le jour commençait à baisser, et le soleil, offusqué de rouges vapeurs , s'enfonçait rapide-

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nient à rborizon : «ne brume épaisse planait sur la mer comme une fumée, et l'on voyait à l'orient la lune monter, pâle encore et indécise, dans une atmosphère moins chargée de brouillards.

L'étranger marchait toujours à grands pas d'un bout à Pautre de la chambre; les bras croisés, le front pensif, il s'arrêtait quelquefois brusquement, et tirait avec vivacité de sa poche une lettre qu'il approchait de ses lèvres, et couvrait d'ardents baisers : alors une joie étrange, ineffable, rayonnait dans toute sa physionomie; il se laissait tomber sur une chaise, comnie accablé de son bonheur, et demeurait longlenips immobile, le cœur bondissant, la bouche souriante, l'œil fixé avec amour sur l'écrit mystérieux qui tremblait dans sa main.

Mais tout à coup ce joyeux sourire n'était

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plus qu'une anière et douloureuse eoutraetiou : un nuage sombre et morne enveloppait son front si plein de joie tout à l'heure , et de profonds soupirs s'échappaient de sa poitriïie.

C'est qu'au fond du cœur de cet homme, il y avait un orage, une lutte sourde et violente qui remuait toutes ses passions : joie et douleur , amour, épouvante, remords!.. Tout cela s'agitait dans son âme, et se livrait un combat terrible. Parfois on l'aurait vu frémir comu je un coupable, se frapper la poitrine, et jeter des yeux farouches sur un poignard et des pistolets qui étaient posés sur une table.

— Je suis un infâme! s'écii*iail-il inipelueusèment; je suis un lâche, un tciux ami î Ah ! malheureux, n'aurai- je donc pas, le courage de me faire sauter le crâne!!

En même temps, il s'élaiiçait vers la table

pour saisir une arme; mais soudain il reculait avec horreur, et s'enfuyait au bout de la chambre, en mettant la main devant ses yeux, comme pour ne plus voir ces instruments de mort.

— Quoi ! reprenait-il d'une voix frissonnante, insensé! je mourrais sans connaître le bonheur, cette félicité suprême que je rêve depuis si longtemps!... Quoi! toutes ces nuits brûlantes et pleines de larmes, ces jours plus affreux encore, et cette conti uuelle pensée qui me ronge, toutes ces tortures!.... quand je peux les changer en délices!... je n' aurais pas le courage de vivre, d'attendre quelq xies heures encore ! ... A la porte du ciel je reculer'ais!...quand je n'ai plus qu un pas à taire!... Oh, non... ce serait folie, ce serait làchelél Allons, } )lus d'hésitation ridicule.... J'aime, je suis ainaé : il faut que je sois heureux ! . . .

Et sa marche re( îommeL'Çait plus vive et plus

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rapide; le nuage avait disparu de son IVont : tout dans sa physionomie annonçait la joie et l'ivresse. Alors il prenait sa montre, et secouait la tète avec impatience, parce qu'il trouvait Taiguille trop lente ; il regardait TOccident , où brillait encore à Thorizon comme un ruban de l'eu, et, frappant du pied, il murmurait entre ses dents avec colère :

— Que cette journée est longue ! elle ne finira donc point ! . . ,

Et tandis qu il accusait Tbeure trop paresseuse, Jes piaffements du cheval retentissaient avec plus de force dans i'ccurie, connue si Tardent coursier , comprenant i^on maître, en eût partagé l'impatience et la colère.

Cependant lord Felton, assis près d'Henriette, ne l'avait pas quittée un moment depuis leur

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prouieuade au fond du parc. D^abord elle avait persisté dans la résolution courageuse qu'elle avait soudainement formée en rentrant au château ; elle voulait tout dire à son mari : déjà même elle avait commencé le pénible aveu, et le nom de sir William Humbers était sorti plusieurs fois de sa bouche au milieu de phrases étranges et incohérentes, dont lord Fellon ne pouvait concevoir le but ni Tintentiou. iille parlait de sir William avec une expression d'amertume qui démentait singulièrement la njanière bienveillante et louangeuse dont elle avait parlé de lui peu de jours auparavant; elle blâmait surtout son caractère bizarre et romanesque, la folle exaltation qui régnait toujours dans son langage comme dans ses lettres; et puis elle parlait vaguement de lettre perdue , de purs enfantillages auxquels il ne fallait pas attacher la moindre inqjorlance. Et lord Felton , que toutes cet» paroles inex*

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plicabies coiiunençaieiit à iuqiiietei' , pensait que ia fatigue et le iiiauque de sonmieil avaient pu jeter un peu de confusion dans l'esprit dHenriette : il la suppliait donc , en l'embrassant, de se mettre au lit, et de réparer sa lassitude par une longue nuit de repos.

Le jour était fort avancé , un faible crépuscule pénétrait seul encore dans l'appartement de la comtesse qui , souffrante et préoccupée , ne voulut point descendre avec lord Felton pour se mettre à table. Elle n'éprouvait pas le moindre appétit; une espèce de fièvre la dévorait; sa tète était lourde et douloureuse : elle appela Neliy, et se coucha presqu'aussitôt après avoir bu comme à l'ordinaire une tasse de lait. Mais, ne voulant pas s'endormir avec les idées sombres qui l'assiégeaient depuis le matin , elle essaya, pour se distraire, de lire quelques pages d'un nouveau poëme de lord Byion, Eile venait

de tourner à peine le seeond ieuillel , que ses paupières devinrent pesantes eonirne du plomb ; elle ne put continuer.

— Nelly! dit-elle avec un léger bâillement, je t'en prie, ma chère petite , lis-moi tout haut quelques pages; les yeux me font un mal !

Nelly s empressa d'obéir, et lui avec beaucoup de chaleur et d'expression le commencement du poëme ; mais elle n'était pas arrivée au tiers du premier chant, qu'elle interrompit tout à coup sa lecture : lady Felton était plongée dans un prolond sommeil.

Kt pourtant que de fois Henriette avait passé des nuits entières à s'enivrer de cette belle et ardente poésie , qui sans cesse lui arrachait des cris de borjheuret d'admiration ! Jamais encore' le sommeil ne Tavait surprise au milieu de ces

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brillantes lectures : il fallait qu'une étrange fatigue, une cause mystérieuse , inexplicable, eût engourdi sa pensée toujours si active , et fermé ses yeux malgré elle.

Miss Nelly demeura quelque temps encore au chevet de sa maîtresse endormie ; puis , fermant le volume, elle se leva de sa chaise avec précaution, elle éteignit la lampe, et se retira sur la pointe du pied.

Lord Fellon avait Phabitude de dîner fort tard : neuf heures venaient de sonner quand il se leva de table avec sir Frédéric. Celui-ci avait paru triste et soucieux pendant toute la

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flurée^lu repas; il mangeait à peine , el quand son oncle lui demandait la cause de celle morne préoccupation , Frédéric secouait la tête sans répondre, et le regardait avec une expression de tendresse douloureuse.

— Mais c'est inconcevable! dit lord Felton en croisant les bras d'un air de surprise; tout le monde est triste aujourd'hui dans la maison ! je n'entends que des soupirs , je ne vois que des larmes! moi seul, je suis d'une gaieté folle!... Allons ! je vous en prie , mon cher neveu , dites-moi ce que vous avez?... pas de mystère! Je vous ferai, moi aussi, tout à llieure , une confidence à laquelle vous ne songez guère , j'en suis bien sûr...

Cléland secoua la tête en laissant échapper un profond soupir, et prenant la main de son oncle, il la serra dans les siennes avec attendrissement.

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— Ob ! mais eu vérité , je iny perds ! s'écria lord Feltou ; c'est une gageure ! ... ou pleure autour de moi parce que je ris... Allons! mon bon, mon cher Frédéric, consolez-vous ! Que diantre! un peu de courage, un peu de philosophie !.,. Vous n'éles pas , d'ailleurs, si à plaindre !... quand on est jeune et bien portant comme vous, aimé des belles !... sur ma parole , on a grand tort de se désoler comme Heraclite!... Ah! mon cher ami, je vous devine : vous pensez, je gage, à cette fée adorable et charmante qui vous rendra le plus heureux des pères de famille et des époux?... Parbleu! vous avez raison , je voudrais que déjà la chose fût terminée! Vous avez bien fait de vous réconcilier avec le mariage !

— Je ne me marierai jamais!... répondit sourdement Frédéric en fronçant les sourcils.

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