‹ Le neveu de ma tanteChapitre 1 sur 19 · CHARLES DICKENS · texte numérisé non relu

CHARLES DICKENS

L'Histoire personnelle de David Copperfield est celui des romans de Charles Dickens qu'il considère comme son chef-d'œuvre, et la critique anglaise a été de la même opinion que l'auteur. Populaire comme est Charles Dickens, aimé personnellement des lecteurs mêmes qui ne le connaissent pas, on ne saurait être surpris d'ailleurs du succès d'un ouvrage où non-seulement on admire toutes les qualités de son talent original, mais où l'on trouve encore tant d'allusions à sa propre histoire, tant de sentiments et tant d'événements qui lui sont communs avec son héros. En effet, David Copperfield est ce qu'on peut appeler une autobiographie romanesque , où le romancier s'est introduit lui-même et plusieurs personnages réels à côté de lui , en substituant des pseudonymes aux noms propres. Mais il y a mieux dans cette fiction que la vérité biographique, il y a ce qui place Charles Dickens au rang de Foë, de Lesage et de Fielding, « la vérité humaine,» celle qui intéresse les Français aussi bien (jue les Anglais, l'étude de la vie. C'est parce que cette vérité-là recommande aussi tous les grands ouvrages qui ont précédé Dand Copperfield, que, dans ces ouvrages-là, on avait aussi curieusement cherché à deviner si Charles Dickens ne s'était pas peint lui-même sous les traits d'Oliver Twist, le pauvre enfant de paroisse, et sous ceux de Nicholas Nickleby,lesous-maîlred'un de ces pédagogues tyrans dont M. Creakle nous offre un second type, etc., etc.

J'ai raconté quelques-unes de ces suppositions indirectes

eil léle de la collection des contes de Cliarles Dickens (l)et je suis réduit à reproduire ici presque textuellement la notice insuffisante que j'écrivis, alors, nie contentant de répéter avec les amis de l'auteur, que l'histoire de David Copperfield n'est qu'une première partie des révélations autobifigrapliiques qu'il se réserve de faire au public à sa manière. Je répète donc que, sans pouvoir dire si, en effet, Charles Dickens , comme autrefois l'auteur delà Richesse des Nations , Adam Smith, enlevé par des Bohémiens, fut initié de bonne heure par une enfance malheureuse à l'observation des mœurs populaires, s'il fui à la foisOliverTwist, Nichleby et David Copperfield , j'avais toujours pensé qu'il y avait un roman inconnu dans son enfance et sa jeunesse , un roman dont le mystère l'exposerait à toutes les conjectures s'il ne consentait à raconter lui-même son origine, son éducation et les vicissitudes de sa carrière, avant que la popularité littéraire l'eût couronné de son auréole, avant que le produit de sa plume lui permît de traverser la France dans son grand carrosse attelé de six grands chevaux de poste, pour aller occuper pendant une année, à Gènes, les magnifiques appartements du palais Peschiere.

Justifiant de mon mieux ma curiosité, dont je rendais complices les nombreux lecteurs qui avaient en moi leur interprète, je demandai à Charles Dickens lui-même les moyens de la satisfaire, au moins en partie. J'obtins une réponse, mais on va voir que cet ingénieux romancier, dont la plume rivalise avec le crayon d'Hogarth, n'est nullement pressé d'imiter les auteurs égoïstes qui, dans des Confessions, iies Mémoires ou des Préfaces confidentielles, révèlent au public les moindres détails de leur vie privée, tantôt avec

(1) Les Contes (le Charles Dickens, publiés à la librairie d'Amyot, Paris, 1847 ; 2 volunios contenant les Apparitions de \oèt. — Les Carillons. — Le Cricri du Foyer. — AeZ/y, etc.

une familiarité, tantôt avec uneemphase exprimant également la consciencieuse conviction de leur importance. Je dois au moins transcrire le paragraphe de cette lettre où Charles Dickens me console de son laconisme en m'annonçant qu'il ne compte pas rester éternellement derrière le nuage. Tl m'écrivait de Gênes, où il était alors, à la date du 10 avril 1843, et, après quelques observations sur la traduction des Carillons de Noël, il ajoutait :

« Je suis né à Portsmouth, dans le comté de Hampshire, » en Angleterre, le 7 février 1812. Ce serait un plaisir pour » moi de vous donner quelques détails sur ma vie, comme M vous le désirez, n'était que j ai formé le dessein, il y a » long-temps, de l'écrire moi-même... cela vous amusera » peut-être de savoir que j'ai lu maintes fois ma biographie, » et que j'y ai trouvé quelque nouveau et bizarre incident » qui m'était révélé à moi-même ; mais la plus bizarre et » la plus neuve peut-être de toutes ces histoires a été » écrite on français, etc., etc., etc. »

On comprendra qu'il serait peu convenable, après une pareille réponse, d'aller copier les biographes mal renseignés, que la réserve de Charles Dickens a mis en frais d'imagination à son sujet. .le n'oublierai jamais que je me fis autrefois une mauvaise querelle avec lord Byron, pour avoir introduit dans une notice en tête de ses œuvres je ne sais plus quelle anecdote, qui, certes, ne constituait pas un délit aussi grave que le fabuleux assassinat sérieusement attribué par Goethe au poète anglais. Lord Byron, irascible de sa nature, ne ménageait pas toujours ses termes, et notre explicaiion faillit aboutir à un duel Je no sais si

Charles Dickens tire le pistolet aussi fatalement que le lirait Childe-Harold; mais je m'en inquiète peu, voulant entretenir à tout prix les bons rapports qui me lient à un homme aussi aimé qu'admiré par tous ceux dont il est connu.

Quand on voit Charles Dickens comme je l'ai vu dans son peiit liôlel de Devonshire -T errace , si poli, si gracieux, si naturel et parlant de ses enfants plus volontiers que de ses ouvrages, on a bientôt oublié toutes les conjectures de ses biographes, on oublie même l'auteur dans le gentleman, et l'on se livre à lui comme si on était depuis longtemps de ses amis. Il faudrait réellement avoir une bien mauvaise conscience pour ne pas se sentir à son aise avec ce charmant conteur, se rappellerait-on de temps en temps que cet œil qui vous sourit avec une bienveillance si courtoise, est le même dont le regard microscopique pénètre dans les plus intimes replis du cœur.

Ce fut en 1848 que je fis ma première visite à Charles Dickens dans sa maison de Londres: je me présentai moimême, et je lui présentai en même temps un ami, mon compagnon de voyage, qu'il n'accueillit pas moins gracieusement, malgré sa réputation de critique difficile et cet infernal pseudonyme qui a fait se donner au diable maints romanciers de France et d'Angleterre. Sans chercher d'intermédiaire et me rappelant l'accueil que j'avais trouvé à Edimbourg, vingt ans auparavant, auprès de sir Waller Scott, eu lui offrant la première traduction française de ses poèmes, j'envoyai à Charles Dickens les numéros de la Revue Britannique qui contenaient l'épisode historique des troubles de 1780, intitulé /a Cloche de Tocsin, en sollicitant la permission d'aller sonner à sa porte avec mon ami Old-Nick. La réponse ne se fit pas attendre, et la voici :

Devonshire-Terrace , York-Gate , Regent's Park. 7 juin 1843.

« Mon cher Monsieur,

» Je serai vraiment heureux de recevoir votre visite et celle d'un gentleman aussi universellement connu que le

personnage noir dont vous me parlez dans votre billet. S'il vous convenait de venir lundi prochain à midi (je fais une petite absence à la campagne dans l'intervalle), ce sera un grand plaisir pour moi de faire personnellement votre connaissance.

» Je vous remercie beaucoup de la Cloche de Tocsin, ainsi que de tout ce que vous me dites d'obligeant et d'aimable.

» Croyez-moi fidèlement à vous,

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