A H. AMÉDÉE PICHOT
Nous n'eûmes garde de manquer au rendezvous, le personnage noir et moi. Je ne décrirai ni le cabinet élégant où nous fumes reçus , ni les riches bibliothèques remplies de beaux livres bien reliés , où se portaient avidement nos yeux de bibliophiles, ni le portrait de femme qui nous révéla tout d'abord qu'il y avait dans la maison un de ces anges domestiques que le ciel accorde quelquefois ici-bas à l'homme de lettres pour l'encourager au culte du beau et du bon ; je ne raconterai pas notre entretien à trois, qui devint tout-à-fait cordial lorsque notre hôte eut vérifié par un de ses malicieux regards qu'aucun pied fourchu n'avait franchi le seuil de sa porle : il faut donc que le lecteur se contente de mon affirmation répétée, que Charles Dickens est un causeur de bonne compagnie, fécond en saillies fines, et ajoutant une grâce Me plus à son esprit par son sourire plein de franchise. Sa pantomime est expressive, sans sortir des limites de la dignité britannique; et lorsque j'ai entendu vanter, depuis, son rare talent comme lecteur et comme acteur sur les théâtres de société, j'ai compris facilement que le noble marquis de Normanby avait en lui son plus redoutable rival.
Le charme qui vous attache tout d'abord à Charles Die-
kens, esl dil à lair de bonne humeur el de franchise qui anime sa physionomie. Cette bonne humeur et cette franchise sont l'expression de l'auteur heureux, à qui le succès est venu naturellement, qui l'a attendu sans impatience maladive, qui ne l'a pas bâté par le charlatanisme ou l'intrigue, qui l'a accepté sans sotte vanilf', et qui sait, par sa bonne grâce, se le faire pardonner auprès de ceux dont sa fécondité déroute la concurrence. Rien qu'à le voir, on devine qu'il n'a ni envieux ni ennemis, et qu'il compte beaucoup d'amis. En effet, interrogez ses compatriotes, sa popularité n'est pas bornée à un parti, — quoiqu'il ait sa couleur politique; — cette popularité le suit dans les salons du grand monde, où c'est à qui lui serrera la main, et dans les meetings, où il est salué par d'unanimes applaudissements dès qu'il paraît pour prendre la parole, soit à l'Institut des ouvriers de Manchester, soit dans une assemblée tenue à Londres pour provoquer l'abolition de la peine capitale, soit plus récemment, lorsqu'il a présidé au banquet annuel de la Société fondée pour secourir les auteurs et les artistes indigents.
Jusqu'à ce jour auteur favori et privilégié, Charles Dickens n'a rencontré dans la presse périodique qu'une critique bienveillante, sauf peut-être un article du Times, bien moins à son adresse qu'à celle d'un journal rival, qui avait spéculé sur sa collaboration exclusive. Sir Walter Scott paya plus cher le simple soupçon d'avoir prêté sa plume au rédacteur long-temps anonyme du John-Bull, Quant à nous, en France, notre admiration pour Charles Dickens ne saurait aller jusqu'à sacrifier les droits de ce goût traditionnel, qui n'accorde aux auteurs étrangers leurs grandes lettres de naturalisation dans notre littérature, qu'avec toutes les réserves nationales. Heureusement le romancier anglais lui-même n'a jamais prétendu interdire la discussion impartiale de son talent. Il sait à quelles conditions on règne en littérature, n'importe dans quel genre, cl la modestie qu'il a mise à se
défendre contre le petit nombre d'objections faites à son talent, prouve qu'il ne songe nullement à s'appliquer la fiction des chartes politiques, qui dit que le roi ne peut mal faire (the king cannot do wrong . Approuver Charles Dickens sans restriction serait d'autant plus dangereux, qu'il a eu déji en France des imitateurs qui ont exagéré ses défauts et perverti ses qualités. Remar(]uable par cette fine observation qui reproduit avec le même relief le sentiment et la sensation, l'expression intellectuel e du caractère et les habitudes toutes physiques du tempérament, l'auteur d Oliver Twist accorde peut-être quelquefois plus d'importance à l'analyse matérielle qu'à l'analyse morale. Quelques-uns de ses meilleurs portraits appartiennent à la caricature. En visant à l'efTet, il tombe dans l'affectation, tantôt par la pensée, tantôt par le style. Une observation minutieuse lui fait quelquefois trop facilement admettre dans ses peintures des accessoires vulgaires. Sous le pinceau délicat de Mieris surgissent toul-à-coup des formes que Callot seul avouerait. Sa verve enfin, trahie par la prolixité des détails, ne se contentant plus du mot propre, hasarde une comparaison peu naturelle. Voilà pour les descriptions et les portraits de Charles Dickens dans les ouvrages qui ont précédé David Copperfield. En général, ce qui a manqué jusqu'ici à Charles Dickens dans ses romans de longue haleine, c'est le plan, c'est cette unité dramatique qui suffit à embrasser dans un seul cadre le tableau de la vie humaine, témoin Tom Jones, mais qui n'y parvient qu'en groupant avec art tous les éléments de l'action et de l'intérêt.
Cette imperfection dans le plan s'explique, mais ne se justifie pas, lorsqu'on apprend comment ont été composés et publiés jusqu'ici tous les romans de Charles Dickens, tantôt par chapitres hebdomadaires, tantôt par fractions mensuelles, l'auteur, comme un dieu aveugle, lançant en quelque sorte ses personnages au hasard à travers les vicissitudes de la vie , ignorant comme eux où la destinée le
conduit, et s'ëgarant avec eux dans des intrigues compliquées dont il faut lout-à-coup trouver le dénouement, quand l'apprenti de l'imprimerie vous apporte une épreuve sur la marge de laquelle le proie insatiable réclame de la copie. Ce travail littéraire, au mois, à la semaine, à l'heure, convenait aux romans par lettres de Richardson; mais il est douteux que Walter Scolt lui-même, avec sa merveilleuse facilité, eût voulu composer ainsi Ivanho'é ou les Contes de mon Hôte.
Charles Dickens a été amené à cette rapide périodicité de production, parla nature de ses premiers essais et son association avec la presse périodique. En effet, ce romancier, qui publie aujourd'hui ses volumes par cahiers comme un Magazine ou une Revue mensuelle, avait fait ses débuts dans un journal quotidien. On dit qu'il était attaché comme sténographe ou rédacteur des débats parlementaires et des tribunaux, à la feuille politique où il glissa modestement, une par une, ces, Esquisses signées fio2, qui attirèrent toutà coup l'attention du public anglais, — croquis originaux, petites scènes populaires dopt quelques personnages furent transportes depuis avec plus de développement parmi les figures sérieuses et grotesques de ses livres. On retrouve, en effet, dans les Esquisses de Boz, le premier trait du bedeau Bamble, la silhouette de Mrs Gramp, l'ébauche du juif Fagin. Encouragé par le succès de ces croquis d'album, Boz voulut intéresser le public aux aventures d'un même personnage en groupant autour de lui un club d'originaux. Cette conception se rapprochait de celle qui fit la fortune du Spectateur, et, comme Addison, Charles Dickens eut le bonheur de créer des types qui furent tout d'abord acceptés comme des individualités vivantes. Le crayon du caricaturiste Cruikshank multiplia ces figures comiques, un autre artiste les reproduisit en statuettes de cire; bientôt M. Pickwick et son domestique Sam Weller, comme don Quichotte et Sancho Pança, furent introduits daus tous les salons et
dans tous les clubs, certains de provoquer partout un rire de bonne humeur. L'histoire de M. Pickwick et de son club est tout à la fois une satire sérieuse et plaisante de la vie anglaise : personne n'y est épargné, les hommes politiques, les juges, les avocats, les savants, les bourgeois, les artistes, entretiennent la verve de l'auteur sans le secours d'une intrigue romanesque. Cette verve est la même, soit que Charles Dickens s'élève à la hauteur de la comédie élégante, soit qu'il descende à la parodie burlesque; puis, tout-à-coup, votre rire est interrompu par l'expression spontanée, mais naturelle, de celte sensibilité vraie qui distingue l'auteur comique, le poète et le philosophe du bouffon. Ce mélange de gaîté et de senliment constitue Yhuyyiour dans la littérature britannique; — or, n'est pas humoriste qui veut, parce qu'il faut pour l'être ressembler à Shakspeare, à Fielding, à Sterne (chez qui Yhumour triomphe de l'affectation), à Smollett {d2ins Humphrey Clinker) et à Walter Scott. Sans avoir imité aucun de ces talents divers, Charles Dickens est un humoriste comme eux; car. quelquefois maniéré et trivial, volontiers prolixe et égarant l'attention dans ses parenthèses, il réunit à l'esprit qui provoque un fou rire, le don si rare de faire couler la larme qui vient du cœur, la larme de l'ange gardien de Mon Oncle Toby.
L'immense succès des Pickwicks papers ne saurait être compris en France. Cet ouvrage est le moins traduisible de tous ceux de Charles Dickens, à cause d'une foule de locutions populaires exclusivement anglaises et appartenant plutôt à Vargot qu'à la langue littéraire. On retrouve beaucoup de CCS locutions encore dans Oliver Tnisl ; mais il est possible de les éluder ou d'y substituer des équivalents sans nuire à l'intérêt ni travestir le sens de la phrase textuelle. Si la traduction de ce roman n'a obtenu guère plus de succès que celle de Pickioick, si Nicholas Nickleby, qui a été traduit aussi, ne donna pas encore à Charles Dickens la popularité qu'il mérite d'avoir en France comme en Ai-
lemagnc, il faut se rappeler que cette popularité ne fut afcordéo à Walter Scott qu'après son quatrième roman : Wavcrley, Guy Mannering, V Antiquaire et Rob Roy même, iraduiis en français, attendirent quatre ans chez leurs éditeurs que les Puritains d'Ecosse vinssent faire leur réputation.
Il faut tout dire cependant : quelques progrès que la démocratie ait faits dans nos mœurs politiques et même dans nos habitudes littéraires, le goût français est encore aristocrate ; il existe dans le roman créé par le tory Walter Scott une sorte de distinction chevaleresque qui devait attirer naturellement à elle les imaginations françaises, nourries, dans les lycées de l'Empire comme dans les collèges de la Restauration, des traditions du grand siècle. Notre théâtre, qui complétait alors l'éducation classique, notre théâtre, où régnait Talma, inspirait au peuple lui-même le respect des personnages histori(|ues. La tragédie bourgeoise était appelée un genre bâtard ; notre comédie elle-même aime les ducs et les marquis, les duchesses et les marquises. Aujourd'hui encore, malgré 1830, peut-être pour notre public, les héros des romans de Charles Dickens auraient-ils besoin de quelques quartiers de noblesse; sans doute, ceux-là même qui sont du plus bas étage peuvent en appeler aux artistes et aux penseurs; ils ont le droit de dire en faisant allusion au fameux aphorisme de Terence : « Nous sommes hommes après tout; « oui, mais pour la France leur costume est trop exclusivement anglais, leur langage trop anglais aussi, soit qu'ils personnifient une classe, soit qu'ils traduisent un de ces caractères exceptionnels qui constituent Y excentricité britannique.
Au reste, les Anglais eux-mêmes placent bien haut, comme peintres nationaux, tels de nos propres romanciers que notre ciitique pins dédaigneuse juge tout juste dignes d'être lus par cc!? I)()uti(|iiiers et ces grisetles dont ils racontent les peines et les plaisirs pour faire le tableau de la vie parisienne.
Sous le rapport du choix de leurs sujets, il existe une grande analogie entre la première manière du peintre Wilkie et les premiers romans de Charles Dickens. Comme le Teniers anglais, allant faire en Espagne, en Italie et jusqu'en Orient de nouvelles éludes , l'auteur à'Oliver Twist semble, depuis quelques années, chercher un plus large horizon en allant successivement voyager aux Etats- Unis, en Italie et en Suisse. Il était naturel qu'il tournât d'abord ses regards vers cette Amérique anglaise, où la piraterie des libraires lui avait créé des lecteurs par millions. L'annonce de son excursion de l'autre côté de l'Atlantique fut saluée par tous ces lecteurs avec une acclamation universelle. On lui prépara littéralement une odyssée triomphale. A son débarquement, il y eut une fouie- pour le recevoir. Un prince eût plus facilement que le simple romancier réclamé l'incognito au milieu de cette population démocratique. Partout où la présence de Charles Dickens était soupçonnée, il se faisait une espèce d'émeute de curieux ; partout où ce nom était prononcé, mille échos le répétaient avec des transports, et ce cri d'enthousiasme éclata même, je crois, pour lui, au-dessus de la voix tonnante des cascades du Niagara.
Charles Dickens publia, à son retour, la relation de son voyage. — Qui ne s'attendait à trouver dans cette relation, l'enthousiasme du voyageur pour l'Amérique au niveau de l'enthousiasme de l'Amérique pour le voyageur? Mais telle est l'irrésistible nature de cet esprit observateur, telle est son impartialité, telle est son antipathie pour toute exagération et toute emphase, telle est sa clairvoyante et impitoyable perception du ridicule, qu'au risque de blesser la vanité de ce peuple géant, mais géant (pielquefois enfant et qui se laisse aller à (jucbiues puérilités, — Charles Dickens a mêlé la critique à l'éloge dans des proportions fort iiK'gales. Son libéralisme politique n'a pu lui faire fermer les yeux sur les vices de cette démocratie qui a trop sou-
vent oublié qu'il y a, pour les républiques comme pour rois, une morah! au-dessus de la loi des majorités; sod respectpour l'indépendance individuelle n'a pu aller jusqu'à Irouver de bon goût certaines habitudes américaines opposées à l'étiquetle ou à la dignité de l'éducation anglaise. Sans citer aucun nom, sans tomber dans la personnalité, Charles Dicl<ens a été tour à tour sévère et moqueur pour ses hôtes. — Il en est résulté des répliques amères : avec son goût pour les litres bizarres, faisant peut-être allusion à cette banqueroute qui a inspiré de si amères récriminations au révérend Sydney Smith, Charles Dickens intitula sa relation : Notes américaines mises dans la circulation générale. Plus d'un champion de l'honneur de l'Union s'est vanté de lui avoir rendu en usure la monnaie de son papier. — Mais il est difficile d'avoir le dernier mol avec un auteur qui a autant de ressources dans l'esprit que Charles Dickens : une véritable satire des Etats-Unis a été intercalée par lui, sous forme d'épisode, dans les Aventures de Martin Chuzzlewit. En 1844, Charles Dickens conçut le projet de passer une année en Italie. Il traversa rapidement la France de Boulogne à Marseille, où il s'embarqua pour aller établir ses quartiers d'hiver à Gènes, dans celte même cilé où autrefois lord Byron avait élu domicile. Le romancier a publié ses pérégrinations péninsulaires, et c'est un curieux petit volume que celui où il applique à Gênes, à Florence, à Milan, à Rome, etc., le microscope de son observation. Après tant de descriptions pompeuses, après tant de déclamations enthousiastes qui nous parlent des ruines poétiques de l'Italie, cotte reine des arts, avec la même sensibilité officielle qui inspire les faiseurs d'oraison funèbre sur le catafalque de (luelque personne royale, il est piquant de lire les impressions vraies d'un auteur fidèle à son caractère et à la spécialité de son point de vue (1).
(1) Ce petit volume a été traduit en partie dans la Revue Britain nique.
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On regrette sans doute que ce peintre d'intérieurs n'ait pas pénétré dans les coins intimes de la vie italienne, qu'il n'ait vu, ou du moins qu'il n'ait décrit que l'Italie extérieure, la place publique, la rue, la société qu'on rencontre sur les routes et à bord des bateaux à vapeur ; mais, grâce à la rapidité de son coup d'oeil, Charles Dickens saisit au passage tout ce qu'il y a de saillant et maintes particularités qui échappent aux touristes ordinaires. Pour peu qu'un compagnon de voyage ait une physionomie en relief, il lui compose un rôle, et le récit s'anime comme une de ces scènes épisodiques dont le comédien Mathews, ce Protée du théâtre de Londres, faisait à lui seul le dialogue et la pantomime. Son courrier, espèce de factotum nomade, la femme qui lui montre les oubliettes d'Avignon, le vieux pâtre de Gênes qui veut le convertir et lui raconte l'histoire de saint Pierre pour le plaisir d'imiter le coq dont le chant réveilla le remords au cœur de l'apôtre, le petit Français de Marseille qm protège familièrement un bonhomme de capucin, et le même capucin qui, devenu un des fonctionnaires de la procession de Nice, écrase de son mystérieux regard le Français goguenard, reparaîtront peut-être un jour dans quelque cadre romanesque, comme les figures esquissées par Boz ont retrouvé une vie nouvelle dans Oliver Twist et Nicholas Nickleby. Je ne ferai plus qu'une remarque en l'honneur de Charles Dickens à propos de ce voyage. Appartenant à un culte ennemi du catholicisme et habituellement porté à trouver un côté plaisant aux choses les plus graves, il parle avec une rare convenance des cérémonies de la religion qu'on professe en Italie, et il ne critique que ce que beaucoup de bons catholiques peuvent critiquer eux-mêmes en toute sûreté de conscience, fidèle à la charité et à la philosophie qui l'avaient si bien inspiré dans son tableau historique des troubles de 1780.
Quelques chapitres de ce voyage d'Italie avaient paru sous la forme é|jislolaire dans le nouveau journal fondé à
Londres, par MM. Bradbury et Evans, riches éditeurs. Ciiarles Dickens, séduit par de brillants avantages pécuniaires el la promesse d'une grande part d'influence, devait se consacrer exclusivement à cette feuille politique {The Daily News). Il avoue qu'il commit, en s'engageani ainsi, une courte méprise (a short mislake). Quoique enfant de la presse, il est depuis trop long-temps accoutumé à écrire selon son caprice pour abdiquer sa personnalité dans une œuvre collective, première condition tacitement imposée à tout écrivain qui se fait sérieusement journaliste. Avec le formai des journaux actuels en Angleterre, la pensée d'un seul homme ne saurait plus suffire aujourd'hui, comme du temps de Daniel de Foé (ce multiple et merveilleux ouvrier de la presse), pour donner un corps et une âme à ces oracles quotidiens, forces, chaque matin, de réaliser la fameuse thèse de Pic de la Mirandole, traitant de omnibusrebus et quibusdam a///s(de toutes choses et de quelques autres encore). Charles Dickens cessa, au bout d'un premier trimestre, de collaborer au Daily News. La question sur laquelle il revenait le plus souvent dans ce journal est celle de l'abolition de la peine de mort. Il avait le projet d'examiner plusieurs autres questions de morale, de législation et d'économie politique; car cet Hogarth littéraire, ce romancier satirique , cet ingénieux peintre des mœurs populaires, cet esprit humourisle, ne croit pas qu'une haute intelligence doive se contenter du métier d'amuseur public. Les romanciers moralistes sont un peu comme los prédicateurs : leurs sympathies, charitables pour la classe pauvre, se traduisent quelquefois en récriminations démocratiques contre les classes supérieures. Charles Dickens a pu, dans un meeting ou dans un baiKjuet piiilanthropique, disserter sur la question sociale avec un faux semblant de socialisme qui a trompé ceux qui voudraient l'enrégimenter dans celle sophistique utopie, où l'on dispose des biens de la terre avec une générosité très commode, car nous n'avons pas encore vu un
de nos sophistes socialistes ou charlistes payer les dettes de ses adeptes, si raênie il paie les siennes, ni, comme les premiers chrétiens, commencer par mettre sa fortune dans le lot commun, si par hasard il a une fortune. Charles Dickens est un esprit plein de droiture et de franchise; il est philanthrope sans la moindre hypocrisie religieuse, sans la moindre tartuferie utopique (1). Il ne veut pas sacrifier la société tout entière à une idée nouvelle ; mais sans être ni un sectaire, ni un conspirateur, ui même un homme de parti, il ne serait pas fâché de réformer philosophiquement et politiquement l'Angleterre aussi bien que le reste du monde. Il y a donc d'excellentes leçons dans ses romans et dans ses contes, comme dans le journal hebdomadaire [The Household Words) qu'il vient de fonder tout récemment et qui! dirige avec cemélange de satire sérieuse et de sentiment qui relève son caractère de conteur. Nous devons estimer celte noble ambition du philosophe et du citoyen; mais nous regretterions que le romancier ne maintint pas ses fictions dans le cadre du genre. Il est permis de glisser beaucoup
(1) Le mauvais sentiment que Charles Dickens flétrit le plus impitoyablement dans ses romans, c'est l'égoisme sous toutes ses formes , depuis l'égoisme hypocrite et patelin (PecknifT), l'égoisme sec et dur (Scrooge et M. Dombey), jusqu'à l'égoisme insouciant qui s'ignore presque lui-môme (Martin Chuzzlewit), etc. L'égoisme est pour le romancier le vice anti-social par excellence. Aussi le filou, le voleur, l'assassin deviennent en quelque sorte intéressants dans ses tableaux, quand ils ne sont pas encore entièrement sevrés de cette sjTnpathie humaine que Shakspeare appelle Ihe milk of human kindness. Charles Dickens n'a jamais entendu rendre le crime intéressant, mais il a reconnu la vérité du principe posé par Adam Smith au début de sa Théorie des sentiments moraux, que « la sympathie, comme toutes les passions primordiales de la nature humaine, n'est pas un sentiment dont soient exclusivement susceptibles les cœurs vertueux et humains, quoiqu'ils l'éprouvent peut-iHre avec la sensibilité la plus exquise ; mais le plusgrand coquin, le plus endurci violateur des lois de la société, n'en est pas tout-à-fait dépourvu.»
de philosophie et de morale dans le roman, pourvu que la morale et la philosophie n'étouffent pas le roman lui-même. Mieux vaut cent fois un sermon qui amuse qu'un roman qui ennuie; c'est la poétique de ceux qui trouvent que Molière est un grand philosophe et un grand moraliste dans ses comédies. Sous ce rapport, Charles Dickens a su garder jusqu'ici une juste mesure, même dans ses Contes de Noél et du Jour de l'An, qui sont, à son point de vue, des contes moraux el philosophiques.
La traduction de ces contes a obtenu d'abord le suffrage <Ie Charles Dickens lui-même et celui de quelques juges dont l'approbation n'a pas moins encouragé le traducteur : j'avais prétendu calquer l'esprit el la manière du conteur anglais. Celait peut-être une œuvre plus difficile qu'on ne pense, et que peuvent seuls apprécier ceux-là qui ont lu l'original. Charles Dickens s'est fait un slyle à lui, qui n'est ni celui de Sterne, ni celui de Waller Scoll, style qui réunit bizarrement des locutions elliptiques à une prolixité capricieuse. Reproduire sa pensée sans la forme serait s'exposer à une infidélité. Eire à la fois l'esclave des exigences de la correction française et des fantasques libertés de l'anglais, tel était le problème. Si je l'avais résolu, cela prouvera it que noire langue a assez de ressources en elle-même pour n'avoir pas toujours besoin des aumônes que daignent lui faire d temps en temps ces poètes et ces prosateurs dont les lièrcs négligences ne peuvent être sûrement imitées par qui n'a pas conquis, comme eux, les immunités du génie.
J'ai suivi un autre système pour traûuire Parid Copperfield^ Non-seulement j'ai sacrifié davantage les anglicismes au désir de satisfaire le goût français, mais encore j'ai modifié un ou doux caractères et abrégé quelques scènes.
J'avais même supprimé deux personnages dans la première édition (celle de la Revue Britannique, dont l'édition belge n'est que la reproduction , je les ai réiablisdans celleci sans avoir, je l'espère, compromis le succès en France.
Amédée Pichot.
PRÉFACE DE UAUTEUR.
Il m'est difficile, au moment où je termine à peine cet ou- Yrage, de m'en tenir éloigné à une distance suffisante pour en parler avec ce calme qu'exige un titre si grave : Préface. L'intérêt que j'y ai pris est si récent et si vif, mon esprit est tellement partagé entre le plaisir et le regret, — le plaisir d'avoir achevé une longue tâche, le regret de me séparer de tous ces personnages avec lesquels j'ai vécu comme avec des amis, — que je craindrais de fatiguer le lecteur que j'aime de mes conlidences personnelles et de mes émotions privées.
Et, d'ailleurs, tout ce que je pourrais dire utilement de celte histoire, j'ai essayé de le dire en la racontant.
Peu importerait, peut-être, au lecteur, de savoir jusqu'où va le chagrin de déposer la plume après la conclusion d'une œuvre d'imagination qui a duré deux ans, ou pourquoi il semble à un auteur que c'est une partie de lui-même qu'il renvoie dans le monde des chimères, lorsqu'il se sépare pour jamais des personnages nés de sou cerveau. Je n'ai cependant pas autre chose à dire, à moins de confesser (ce qui est moins important encore qu'aucun de ceux qui liront cet ouvrage ne saurait avoir plus de foi à ce qu'il contient que je n'eu eus moi-même on l'écrivant.
Au lieu de regarder en arrière, je préfère donc regarder en avant : reconnaissant du beau soleil et des pluies fécondes qui m'ont encouragé et rendu si heureux pendant que j'écrivais les Mt'uioires de David Copperfield, il m'est doux de conclure ce volume en entrevoyant avec espoir le jour où je produirai encore mensuellement mes deux feuilles à couverture verte.
Charles Dickens.
Londres, octobre 1850.