CHAPITRE I
Les grands fleuves, artères de l’écorce terrestre. — Leur action sur l’esprit humain. — Le Nil objet d’investigations depuis la plus haute antiquité. — Ce qu'en ont dit Homère, Hérodote, Ératosthène, Strabûn , Lucain et Ptolémée.
A toutes les phases de l'existence de notre race , les grands fleuves ont éveillé l'attention , la curiosité, le respect ou la crainte.
Avant d’être des sujets d’études pour l’homme civilisé, ils ont été pour l’homme sauvage des objets de vénération et de culte.
Bien des siècles avant que leurs sources aient fourni des données aux calculs hypothétiques de l’érudition. aux anxieuses investigations de la science,
LE NIL
elles étaient des buts de pèlerinages religieux. Leurs ondes jaillissantes ont été rougies du sang des agneaux et des génisses et plus d'une fois du sang de victimes humaines, longtemps, avant que la passion de voir, d’analyser et de décrire les aient consacrées par les souffrances et trop souvent par le martyre des voyageurs de profession.
Il n’y a rien là qui ne soit dans la logique des choses et dans la nature de l’homme.
Pour les sociétés constituées en groupes puissants de cités et de peuples, les grands fleuves, selon l’expression de Pascal, ont été , sont encore des routes qui marchent, des voies facilitant les communications d’homme à homme, les rapports sociaux, les transactions de commerce, de paix ou de guerre. Souvent aussi de leurs flots écumants, de leur nappe large et profonde, ils ont séparé, tenu à distance les antagonismes de races, et les haines de populations rivales; ils ont circonscrit et défendu le berceau des nationalités.
Pour les sociétés primitives, ils ont été quelque chose de plus; c’est à leurs flots amis et nourriciers que s’est confiée la première pirogue du sauvage ; c’est le long de leur cours qu’ont cheminé les premières migrations de l’humanité vagissante. Véritables artères de l’écorce terrestre, ils ont porté, du centre aux extrémités des con-
tinents. la vie organique avec leurs eaux fécondes et facilité vers toutes les aires de l’horizon la diffusion du genre humain.
On ne saurait donc s’étonner que le Nil, qui , à tous ces titres, tient le premier rang parmi les cours d’eau du vieux monde classique, et qui de plus que tous les autres offrait cette merveille d’un fleuve sortant de son lit chaque année, à époque fixe, pour féconder la terre, ait été, dès l’aube de l’histoire, un objet de vénération profonde pour ses riverains et d’études scientifiques pour les étrangers.
Les Égyptiens cherchèrent son origine dans le ciel et en firent un de leurs dieux.
Les Grecs, ces hérauts de la renommée antique, furent de bonne heure préoccupés de l’éclat de la civilisation égyptienne, de la grandeur du Nil qui semblait l’avoir créée et du mystère planant sur les sources et les débordements de ce fleuve.
Homère, qui le connaît sous son appellation antique d’Egyptus (Aigouptos), place sur son cours supérieur la patrie des Éthiopiens, « les plus vertueux des hommes , dont les fêtes et les banquets sont souvent honorés de la présence de Jupiter lui-même, qui aime à se délasser parmi eux des soins et des labeurs attachés au gouvernement des mortels et des dieux.... »
Quatre siècles après Homère, Hérodote con-