‹ Le Nil, son bassin et ses sources, explorations et récits extraits des voyageurs anciens et modernesChapitre 16 sur 23 · L’ILE DE MÉROÉ, — KHARTOUM ET G0ND0K0R · texte numérisé non relu

L’ILE DE MÉROÉ, — KHARTOUM ET G0ND0K0R

(Esquisse d’un Voyage au Nil Blanc.)

.... Je venais de visiter les rives du Khor-el-Gach et l’oasis de Taka. Six jours après avoir quitté Kassala, son chef-lieu, et à ma quatrième étape à l’ouest de l'Atbara, que j’avais traversé presque à sec, je vis le terrain , jusque-là très-plat, se relever au sud et onduler en collines isolées, entre lesquelles passait un khor (lit sablonneux d’un torrent qui ne coule que pendant les pluies). Des puits entourés de troupeaux et des villages cernés de haies épineuses vivifiaient l’aspect un peu aride de la contrée. Le plus considérable de ces villages couronnait un mamelon que sillonnaient plusieurs sentiers convergents, signe certain que

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nous avions atteint le centre de l’oasis populeuse et commerçante de Guederef, le village de Souk- Abou-Sin.

Nous fûmes bientôt installés dans la spacieuse habitation du Copte Mihaël, et une tente, dressée en un clin d’œil dans la cour, devint notre salon. Le Scheik nègre, décoré de son bonnet neuf et de son gilet, vint nous rendre ses hommages. Je gratifiai ce brave garçon d’un petit miroir de poche qui le rendit plus heureur que la plus belle fille du monde : c’était plaisir de voir les poses qu’il prenait devant ce joujou.

Au même moment Milhaël vint m’avertir qu’un Franc (Frenghi) venait d’arriver chez lui, et je m’empressai d’accourir à son divan. Je me trouvai en présence d’un jeune homme blond, d’environ vingt-deux ans, portant ce costume d’officier égyptien qui est celui de presque tous les Européens dans ces régions, et avec lequel, à mon agréable surprise, j’échangeai quelques phrases françaises. C’était un jeune négociant israélite de Ferrare, M. Angelo Castel-Bolognesi, qui, avec une cordialité charmante que j’eus plus tard tout le loisir d’apprécier, se mit tout entier à notre disposition. A une période de la vie ou la plupart des fils de l’Europe sont encore sur les bancs des écoles, il avait exploré une partie importante du Bahr-El-Gazal et maintenant il revenait d’Abyssi-

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nie avec une caravane de dix -sept chameaux chargés de cire à son compte, et loua pour moi deux chameaux qui devaient marcher avec les siens jusqu’au Nil Bleu, où il m’en trouverait d’autres. • Lui-même devait prendre les devants à dromadaire, ayant quelques affaires à régler sur la route.

En attendant le départ’, j’allai le voir au logis qu’il occupait en communauté avec le chef fameux des Chaghiés, Saad, qui était alors en garnison dans l’oasis. 11 faut savoir que les Chaghiés sont une tribu arabe que le conquérant Ismaël Pacha soumit en 1822, et que le gouvernement égyptien, ne pouvant guère en tirer d’impôt, a eu l’habileté d’organiser à peu près comme la Russie a fait des Cosaques. C’est une armée toujours mobilisable au service du gouvernement, et grâce à ce privilège, les Chaghiés forment au milieu des sujets soudaniens de l’Égypte une classe particulière, arrogante, mais brave et sachant se faire respecter. On leur a laissé leurs chefs héréditaires, qu’ils appellent meleks (rois), et le vieux Saad, auquel je fus présenté, est le propriétaire actuel de ce titre. C’était un vrai gentilhomme arabe, qui me parut avoir environ soixante ans, et dont les yeux perçants et rusés rappelaient assez Méhémet-Ali. Du reste, l’idéal du chef oriental, généreux et impitoyable. Ayant eu des griefs contre une esclave favorite qu’il avait comblée de pré-

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sents, il la fît revêtir des riches atours qu’elle avait reçus de lui et là fît lancer dans le Nil.

Un autre jour, comme il faisait la guerre aux nègres de Tagali, il défendit sévèrement à ses hommes de faire feu avant l’ordre, pendant qu on exécuterait un mouvement stratégique destiné à surprendre l’ennemi. Un Chaghié désobéit. Saad, après l’affaire, fit rechercher le coupable et le condamna à être enterré vif. Les supplications de ses soldats le trouvèrent inébranlable, et la sentence fut exécutée : mais sur des prières réitérées avec force, il consentit à faire ouvrir la fosse à peine comblée. Il était trop tard : le malheureux était fou !

....Pendant que Bolognesi, monté sur sa chamelle blanche, disparaissait au galop dans les savanes de l’ouest, je suivais avec la cravane le sentier aride qui coupait la plaine monotone et nue, percée çà et là par quelques masses de granit. Je ne ferai point ici, après tant d’autres , la peinture des mille souffrances du désert; je dirai seulement que le second jour mes deux chameliers, probablement plus pressés que les autres, prirent les devants et s’engagèrent dans une khala (forêt très-clair-semée) où ils finirent par s’égarer. Les montagnes d’ Arendj , qui se développaient sur notre gauche, nous aidèrent aisément à retrouver la route, et nous stationnâmes au village

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de Ngala, au pied même de la chaîne. J’appris que l’Arendj a huit heures de long, qu’il s’étend jusqu’aux bords de la Rahad et possède plusieurs sources, plusieurs villages par conséquent.

La géographie de la Nubie obéit, en effet, à certaines lois faciles à saisir. La plaine est presque toujours plus ou moins aride, inhabitée, dépourvue d’eaux courantes. Mais là où s’élève un massif de montagnes, il y a des sources vives qui vivifient un petit coin de terre avant que le sol sablonneux, formé des détritus du granit, ne les boive. La forêt se développe en liberté au pied et quelquefois sur la pente inférieure de la montagne, et ses clairières abritent soit des villages, soit les tentes des nomades attirés par le voisinage des eaux.

Je fus reçu à Ngala par un brave musulman à barbe grise, une manière de curé de village, que je trouvai couché sur son angareb (lit de camp fait de lanières de cuir) et trompant les ennuis du ramadan par des lectures pieuses. Je n’avais à lui offrir que du rhum, et à tout hasard je lui en présentai. Il faqt savoir que beaucoup de musulmans ne comprennent pas les alcools parmi les boissons prohibées par le Prophète, et que tel qui a horreur du vin ( nebid ) déguste avec la volupté d’une conscience en paix la bière et l’eaude-vie ( araki ). Mon vieil Arabe prit le verre, le

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regarda un instant avec hésitation, et finit par me répondre que le soleil n’étant pas couché, il n’osait rompre le jeûne.

Au matin, mes hommes s’étant rendus à la fontaine pour remplir les outres, je les accompagnai. La source, située au tiers de la montagne, s’ouvrait au fond d’une espèce de grotte et ne pouvait être abordée que par deux personnes au plus de front. Une quinzaine de porteurs y étaient déjà réunis, chargés d’outres ou suivis de leurs ânes ou de leurs moutons : c’étaient pour la plupart de jeunes garçons à cheveux tressés comme les Abyssins, ou de jeunes filles dont la beauté en pleine floraison mettait quelque peu l’imagination sur la voie des souvenirs bibliques. Je pourrais ajouter, pour compléter la ressemblance, que ces belles personnes à teint de brique n’obtenaient guère de tours de faveur, et que les bergers de l’Arendj n’étaient pas plus courtois envers elles que les pasteurs de la Bible envers les charmantes filles de Jéthro, sacrificateur dans le pays de Madian.

Un peu plus loin , une épaisse forêt , une vraie forêt aux arbres hauts et feuillus, apparut sur la gauche, et je m’y engageai avec un soulagement infini. Un quart d’heure plus tard, j’atteignais les bords de la Rahad, rivière qui, comme beaucoup de rivières de la même zone, ne coule que pendant quelques mois de l'année, et n’offre, le reste

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du temps, qu’un chapelet de mares stagnantes et verdâtres suffisantes pour la consommation des Arabes Kaouahlas, Rukabîns et autres, errant sur ses bords. Lors des grandes eaux, les arbres qui se penchent au-dessus de son lit doivent former un décor d’un charme sévère et pénétrant, dont je regrette de n’avoir pu jouir. Les Arabes, grands faiseurs d’étymologies ridicules, prétendent que cette rivière emprunte son nom à ses nombreux replis figurant ceux du rahad ou pagne des jeunes filles nubiennes.

Mon ami Bolognesi, qui avait passé en cet endroit deux jours auparavant, y avait eu une émotion dont il se serait passé volontiers. Surpris par la nuit en plein désert, il s’était installé au bord de la route, à la belle étoile, et dormait du sommeil d’un juste qui a fait dans sa journée vingt à vingt-cinq lieues à dromadaire. Un cri d’effarement de son serviteur le réveilla en sursaut : « El açad! (le boni) » Getait en effet l’autocrate des savanes qui venait le surprendre avec toutes les précautions d’un matou qui a trouvé un gîte à rats. Bolognesi saisit son fusil, tira au hasard, et entendit avec une satisfaction inexprimable le froissement du ghech produit par le lion qui s’enfuyait. Je crois pouvoir ajouter qu’il ne se rendormit guère.

.... Deux ou trois marches le long de la Rahad

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m’amenèrent à Abou-Haraz, où j’admirai pour la première fois, avec une émotion presque religieuse , ce beau fleuve aux eaux d’un bleu si sombre, que tant de générations (et la mienne comme les autres) ont été accoutumées à regarder comme le vrai Nil. Voilà vingt ans que le fleuve Bleu a perdu sa royauté, et la mission que je remplissais avait pour but principal de confirmer ces nouvelles données de la science. Cependant, quand j’arrivai à Abou-Haraz, ma pensée était fort éloignée de toute préoccupation intellectuelle : je venais de traverser des sables affreux, aux réverbérations aveuglantes ; il était dix heures du matin, la chaleur était suffocante; j’étais à jeun ou peu s’en faut, et la première nouvelle. que je reçus en faisant agenouiller mon chameau sous le beau tamarinier qui couvre de son ombre la place du village, fut que Bolognesi, près duquel je comptais me reposer des fatigues de cette route, avait pris les devants ! Découragé, à demi mort, me souciant peu de l’abri de l’arbre géant dont le feuillage laissait passer des rayons de soleil comme autant de flèches enflammées, je fis porter mon angareb au pied du mur d’une maisonnette voisine ; et calculant que j’en avais pour une heure et demie d’ombre avant que le soleil vînt me chasser de là, j’oubliai faim et soif et m’endormis à la grâce de Dieu.

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Je ne sais combien de temps je dormis , mais je n’ai jamais plus voluptueusement reposé de ma vie. Quand je me réveillai, une femme était debout devant moi et semblait épier mon réveil. C’était une femme d’une trentaine d’années, grande, à demi nue, appartenant à cette race mixte du Sennaar, qui a les traits doux et indécis des Nubiens sous le teint presque noir des nègres Fougni. Elle déposa près de moi une calebasse d’eau fraîche, puis rentra dans la maison, d’où elle ressortit un quart d’heure après deux vases dont l’un contenait la louqmâ nationale, bouillie de maïs analogue à la polenta italienne, l’autre un bouillon très-réconfortant, bien que fortement épicé. Le repas était frugal, mais je ne me rappelle pas en avoir jamais fait que j’aie trouvé meilleur. Mon hôtesse assistait à mon dîner les bras croisés, dans une immobilité respectueuse, mais visiblement charmée de mon appétit. Je lui offris, avant de m’éloigner, un petit bakchich (pourboire) selon l’usage africain; elle refusa d’un air étonné mais non scandalisé, en disant : Safcr Allah! (ô Dieu, c’est étrange!) Je compris vite. En venant placer mon angareb contre le mur de cette maison, j’avais, sans le savoir, invoqué l’hospitalité de ceux qui l’habitaient. En pareil cas, l’Arabe ne demande pas d’explications et se met à la besogne. S’il est ri-

che, il tue un mouton; s’il est pauvre, les femmes mettent la bourma sur le feu : l’étranger qui vient s’asseoir sous la tente ou la rekouba de l’indigène rend service à son hôte , et si quelqu’un doit de la reconnaissance, c’est celui-ci. Offrir une indemnité est une offense, et si mon hôtesse ne s’indignait pas, c’est que la femme africaine est dans une trop humble condition pour avoir le droit de se fâcher. Tout cela, me dira-t-on, n’est qu’une série de nuances; mais les mœurs sociales du désert étant très-délicates et moins barbares qu’on ne le croit, les Européens qui dédaignent toutes ces nuances, si faciles pourtant à saisir, donnent aux Africains une piètre idée de notre civilisation morale.

J’aurais été désolé d’offenser ces braves gens , et saisissant un moment où les enfants du logis venaient rôder autour de moi, curieux et timides, je happai une fillette de six à sept ans, et lui passai au cou un collier de verroteries fines, qui la rendit en un clin d’œil l’objet de l’admiration du village. 11 fallait voir le joyeux ébahissement des parents!

....Je me préparais à repartir, quand je vis arriver de la plaine un tourbillon de sable qui rasait la terre et s’approchait en rugissant. J’étais un peu ému, car j’avais reconnu le simoun, un des hôtes familiers du désert nubien; mais je calcu-

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lai rapidement que j’étais hors de sa ligne d’action, et j’attendis. Les indigènes paraissaient plutôt impressionnés que terrifiés ; ils répétaient entre leurs dents : chèitan (le diable!). Ils croyaient probablement que le démon était le moteur invisible de cette rafale. Elle traversa la place d’Abou-Haraz, tordit et entraîna bruyamment une clôture fort serrée, et alla disparaître à l’est dans la plaine, en couvrant de sable et de terre un troupeau qui passait et qui subit cet assaut avec une gravité héroïque, ou grotesque, comme on voudra.

.... J’avais en face de moi une grande savane plate, la fameuse djezireh (île) de Sennaar, formée par les deux Nils, ayant sa pointe à Khartoum et s’évasant dans le sud vers le Saubat. La domination égyptienne ne dépasse guère Tchélayé, sur le Fleuve Blanc, groupe de villages avec un chantier de construction à peu près abandonné. Cette contrée historique est habitée par deux grandes races : les Arabes, la plupart nomades , et parmi lesquels les Baggaras sont les plus puissants ; les nègres Dinkas habitant entre la montagne de Goulé et le neuvième degré. Les Baggaras ou vachers , reconnaissables à leurs chevelures tressées, montent presque indifféremment des chevaux de race ou des bœufs porteurs : quand ils ne font pas la récolte ou le commerce des gom-

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mes, ils se livrent à la chasse aux nègres comme à leur principal gagne-pain. Ils font généralement leurs razzias la nuit, et ont envers les nègres une certaine humanité intéressée. Ils appellent les nègres el mal, le capital : c’est en effet un capital qu’il faut éviter de détériorçr; aussi, quelle que soit l’opiniâtreté de la défense chez les Dinkas surpris par les traqueurs, ceux-ci ne les blessent qu’à leur corps défendant.

Mais la morale a ses droits, et les Baggaras ont été punis par leur vice même : le gouvernement, mis en éveil par les profits qu’ils faisaient de la sorte, s'est mis à les chasser eux-mêmes -en lançant contre eux ses redoutables Chaghiés, A et les a forcés à partager. Malheureusement, si les brigands sont punis, le nègre ne s’en trouve pas mieux.

Je partis le soir de Roufaa; Bolognesi avait pris les devants avec sa chamelle blanche. 11 n’alla pas bien loin : je le retrouvai à Baranko, fuyant un épouvantable coup de simoun qui nous envoyait les graviers au visage aussi roides que des grains de plomb. L’orage apaisé, il se remit en route, et je le suivis à distance, à travers une forêt continuelle, semée de villages nombreux, flanquée à gauche pfir le fleuve, à droite par le désert aride. Je passai ainsi devant Soba; mais j’étais trop pressé d’arriver pour passer une jour-

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née à explorer les ruines de cette ancienne capitale de l’empire d’Aloa : cité célèbre et encore puissante au quinzième siècle, et tellement chrétienne que les musulmans ne pouvaient y séjourner que dans les faubourgs (Makrizi).

J’ai vu un chapiteau de Soba, transporté à Khartoum; il ne reste plus guère sur les lieux qu’un bélier mutilé et longtemps ensablé, le fameux harouf de Soba. Une inscription, jusqu’ici indéchiffrable, orne le piédestal de ce bélier, et a été mise à jour par les soins de M. Debono, de Khartoum, qui a fait déblayer ce piédestal.

Deux heures après, mes chameliers, arrivés en face d’un fouillis de palmiers derrière lesquels se dessinait confusément une ville, déchargèrent lestement mes bagages et se sauvèrent. Je restai sur la rive nue, sous un soleil ardent, en face d'une maadié (bac) immobile ; on me fit comprendre qu’elle ne se mettait en mouvement qu’à midi. Cependant un Arabe, touché de mon désappointement, descendit la berge et me mena, à travers de vastes bancs de sable, à un endroit où un lévrier eût sauté d'un bond par-dessus le fleuve presque tari. De cet endroit, je pouvais voir aisément la pointe du Mandjera, la base de l’île Touti, et, entre deux, l’espace où le Fleuve Blanc et le Fleuve Bleu mêlent leurs eaux pour former le Nil. Devant moi, la rive était bordée de jardins,

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parmi lesquels on voyait la masse blanche d’un édifice qui ne manquait pas d’un certain air monumental : c’était la mudirie ou préfecture de Khartoum. J’étais arrivé dans la capitale du Soudan.

Franchissant le fleuve sur un batelet, je gravis une berge que les eaux affouillaient d’une façon inquiétante pour le quartier voisin; je m’engageai dans des ruelles poudreuses, et quelques minutes après, j'arrivais sur une belle place plantée, à l’angle de laquelle une simple et confortable habitation, celle de Bolognesi, m’ouvrait sa porte hospitalière.

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Khartoum est une ville sortie de pied en cap du puissant cerveau de Mehemet-Ali. En 1820, quand Caillaud passa sur cette plage sablonneuse, il y vit quelques huttes dont il ne donne même pas le nom, et ses indications ne sont pas assez précises pour permettre de décider si elles s’élevaient sur l’emplacement actuel de Khartoum ou à un kilomètre plus à l’est, à Bouri. Vers 1830, des Européens qui passèrent là y trouvèrent, m’a-t-on dit, une hutte de pêcheurs. Pourtant, s’il en faut croire Brun-Rollet, qui paraît avoir consulté une chronique précieuse, aujourd’hui égarée, en cet endroit

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s’élevait, vers 1770, une grande ville que les Shelouks surprirent une nuit et détruisirent complètement en égorgeant une population entière. D’Anville, le premier géographe qui ait tracé avec quelque exactitude la géographie de ces fantastiques et historiques régions, ne mentionne, au confluent des deux fleuves, qu’un village appelé Touti, évidemment situé sur l’île qui porte aujourd’hui ce nom.

Mehemet-Ali saisit, avec le coup d’œil rapide du génie, le parti que l’on pouvait tirer de cette position, presque unique au monde, au confluent des deux grandes artères qui se disputaient le nom illustre du Nil, et il y jeta les bases d’une ville qui prit le nom de la pointe voisine, ras el Kharloum, « le bout de la trompe. » C’est un nom que la forme du lieu ne paraît guère expliquer; mais il existait alors, bien qu’il ait disparu depuis. La fameuse pointe s'appelle aujourd’hui Mandjera ( l’arsenal ), depuis qu’on a construit, à trois ou quatre cents mètres de là, un arsenal qui sert de bagne.

La ville grandit vite. En 1830, une hutte de pêcheurs; en 1837, selon Holroyd, quinze mille âmes : elle a plus que doublé les années suivantes. Mehemet-Ali s’y rendit lui-même pour activer cette grande création ; il en avait fait la capitale du Soudan, à peu près comme une de ces

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