CHAPITRE VIL
VOYAGE DE BOLOGNÉSI.
Départ de Khartoum. — Le lac Nü. — Indigènes de ses bords. — Hippopotames. — Le pays des Dinlças. — Les Djours. — Les Doors. — Ce que sont les Niam-Niams et ce qu’ils ne sont pas. — La traite des esclaves. — Voyage de retour.
Le 27 novembre 1856, à huit heures du soir, je quittais Khartoum dans une barque lourdement chargée, avec douze soldats, huit marins, deux drogmans, deux esclaves cuisinières de l’équipage, deux vieux serviteurs particuliers, et après avoir reçu les adieux de mes amis réunis à l’embarcadère, je descendais le fleuve Bleu et m’arrêtais pour la nuit à la pointe de Mandjara, où se réunissent les deux grands fleuves qui forment le Nil.
Le lendemain, de bon matin, j’entrais dans le fleuve Blanc par un bon vent du nord, au son du tarabouka des marins, joyeux de partir après une longue attente. Je n’ai point ici à raconter jour par jour les détails de mon voyage sur un fleuve déjà assez connu : je dirai seulement que, passant successivement le fameux gué d’Abou-Zeït, la montagne des Dinkas, l’embouchure du Saubat, où je trouvai un camp égyptien commandé par une de mes connaissances, l’adjudant-major Salekeffendi, j’entrais le 20 décembre, à cinq heures de l’après-midi, dans le lac Nü, où le Bahr-el-Gazal se joint au fleuve Blanc.
Je fis jeter l’ancre à rentrée du lac pour jouir à mon aise d’une vue qui, bien qu’elle ne fût pas nouvelle pour moi (j’avais déjà lait le même voyage au mois de mars précédent), avait un charme qui m’invitait à bien augurer du nouveau pays que j’allais voir. Qu’on se figure une nappe d’eau d’une lieue de tour , entourant une île couverte d’une végétation toute tropicale; l’eau, calme, d’un azur limpide, et au milieu de laquelle le fleuve Blanc dessinait sa ligne blanchâtre, était si transparente que de la barque on voyait parfaitement les poissons glisser parmi les plantes aquatiques qui tapissent le fond du lac. Le silence qui ajoute tant à la majesté de ces scènes du désert n’était troublé ici que par les hippopotames.
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qui, sortant en foule du fond de ce vaste bassin, venaient en nageant entre deux eaux tourner autour de la barque, dont la vue semblait les plonger dans une stupéfaction hébétée; puis s'enfonçant pour reparaître encore à la surface, ils suivaient la barque pendant plusieurs minutes.
Le vent se leva et je repartis, me dirigeant au sud-ouest, et un petit canal me conduisit dans un second lac plus grand, où j’arrivai à huit heures du soir. Force me fut de m’y arrêter, parce que devant moi se présentait un fouillis de roseaux, parmi lesquels s’ouvraient quelques passages où il eût été difficile de trouver, la nuit, une direction quelconque. Je dus en conséquence jeter l’ancre et passer la nuit en cet endroit, après avoir posé des sentinelles.
Le 21 au matin une légère brise du nord me conduisit dans un petit canal si étroit, qu’en certains endroits deux dahabiés ou grandes barques du Nil , ne peuvent passer de front. D’épaisses et hautes forêts de roseaux rétrécissaient encore ce chenal et par instants les deux rives semblaient se toucher. Le fleuve faisait d’innombrables détours, et nous arrivâmes ainsi chez les Nouers- Ghikenas, nègres sauvages et comme tels fort rusés, qui ont bâti sur la rive gauche une énorme bourgade, devant laquelle je m’arrêtai pour renouveler mes provisions. Il y avait plusieurs
jours que nos vivres étaient réduits à des proportions inquiétantes, car depuis l’embouchure du Saubat je n’avais pas rencontré le plus petit établissement d’indigènes. Je fis divers achats, notamment un bœuf, qui me coûta en verroterie la somme de trois francs quatre-vingt-dix centimes et que mes hommes s’empressèrent d’abattre, de dépouiller, de dépecer et de transporter à la barque.
J’eus en cet endroit un curieux échantillon de la passion des noirs pour le vol. Un homme qui était venu à la barque sous prétexte d’apporter du poisson ne craignit pas, malgré tant d’yeux ouverts sur les visiteurs, de voler un grand couteau de cuisine. 11 s’enfuit aussitôt avec sa prise, mais un matelot qui l’avait vu se mit à sa poursuite avec quelques soldats; il fut pris et porté à bord , où il reçut la correction exemplaire de cinquante coups d’un courbach en peau d’hippopotame de deux centimètres d’épaisseur. Ses compatriotes, effrayés et n’ayant peut-être pas la conscience bien nette , disparurent comme par enchantement, et nous-mêmes ne tardâmes pas à tendre notre voile à un léger vent du nord. Ce jour-là, comme la veille, une forêt de roseaux ne cessa d’embarrasser notre marche, et nous filâmes toute la nuit et le jour suivant avec un vent léger dans la direction de l’ouest.
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Quelquefois j’étais obligé de faire descendre les mariniers pour remorquer la barque et la sortir des écueils avancés que nous rencontrions dans les détours que nous devions faire au milieu de ces marais. Je n’ai trouvé aucun village ni aucun indigène depuis mon départ de Nouers-Ghikena ; leurs feux de nuit se voyaient seulement sur les deux rives du fleuve, à peu de distance l’un de l’autre.
Le 23, de bonne heure, un bon vent du nord nous pousse en avant ; le passage s’élargit de plus en plus, si bien qu’à huit heures du matin j’entrai dans un lac si immense d’aspect que je pouvais croire aborder la haute mer. — J'en mesurai la profondeur en plusieurs endroits, et je ne la trouvai jamais moindre de douze pieds, tandis qu’elle était souvent de dix-huit et de vingt. L’eau en est beaucoup meilleure que celle du fleuve Blanc, et plus limpide que celle du fleuve Bleu.
La quantité d’hippopotames rencontrés ce jourlà est incroyable pour qui ne l’a pas vu par soimême. Il suffit de dire qu’en certains endroits ils sortaient par centaines, au point de nous faire craindre une attaque. Quelques-uns s’approchant par derrière donnaient de temps en temps contre la barque des coups de tête si violents que je me crus un moment perdu. Heureusement la barque était solide et le vent assez fort : nous pûmes nous
éloigner de ces monstres, avec une rame rompue pour toute avarie. — A la nuit, je pus jeter l'ancre, toujours dans le grand lac, mais à un endroit peu profond. Le lendemain, 24, avant\le lever du soleil, je partis et continuai à explorer ce bassin jusqu’à une heure de l’après-midi. J’entrai alors dans un canal tracé à travers le marais qui me conduisit, vers les cinq heures, dans un nouveau lac, au milieu duquel se trouve une belle et grande île, abandonnée pour le moment par ses habitants ; mais où se montraient à l’ancre trois barques de négociants de Khartoum.
Dès le matin du 27, j’envoyai à la recherche de moyens de transport pour des marchandises et les provisions nécessaires à un voyage qui pouvait être de longue durée, et je réussis non sans peine à me procurer une quarantaine de noirs, les bêtes de somme n’étant pas connues dans ces pays.
Ayant mis ordre à toute chose, bien approvisionné de munitions , accompagné de soldats et de sept mariniers armés, ainsi que de deux drogmans, je üs mes adieux à ma propre barque et à toutes celles qui se trouvaient en ce lieu et je partis me dirigeant à l’ouest. Mais je fus bientôt forcé de traverser à gué avec toute ma caravane un petit lac dont l’eau, à certains endroits, m’arrivait jusqu’au cou. Poursuivant notre marche, nous arrivâmes vers les neuf heures du soir à un village
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appartenant aux Reeks , tribu dinka où nous passâmes la nuit. — Je dois faire observer ici que la grande famille des Dinkas n’habite pas seulement la rive droite du fleuve Blanc et l’intérieur de la mésopotamie dont Khartoum est la tète et le bassin du Saubat la base, mais encore la vallée du Bahr-el-Gazal où régnent les mêmes usages et de plus la même langue, à quelques exceptions près. Une preuve en est le nom de Mondjan qu’on s’y donne. Leur langage est en effet équivalent à celui des Dinkas de la rive droite du fleuve Blanc.
Nous partîmes le 28 , de bonne heure, traversant sans cesse des bois dont le plus petit n’exigeait pas moins d’une heure de marche, et nous entrâmes dans le pays des Adjaks, les plus sauvages de tous les Dinkas. Us nous en donnèrent une preuve en voulant m’empêcher de m’arrêter près de quelques arbres egligh (arbre de l’éléphant), sous prétexte qu’à l’ombre de l’un d’eux était enterré un de leurs saints. Mais voyant que nous nous disposions à prendre les armes pour leur donner une leçon, ils jugèrent prudent de se retirer, et ils nous laissèrent nous reposer en toute paix, pendant les heures accablantes de chaleur du milieu de la journée. — A trois heures, nous nous remîmes en route, sous les eglighs, les tamarins, et toutes sortes d’arbres énormes, et à
la nuit nous arrivâmes en vue d’un village d’Adjaks, où nous campâmes.
29. Je repartis de bonne heure et continuai mon voyage, à travers des champs de roseaux secs et de chaume de la hauteur d’un homme et plus, et ce fut à peine si nous rencontrâmes vers les neuf heures un puits pour faire reposer nos gens pendant quelques minutes, et étancher la soif qui commençait vraiment à m’inquiéter. Après quoi nous nous remîmes en marche, pour atteindre à onze heures un grand village des Reeks épuisés de fatigue par une course de plus de six heures sur une route exécrable. Nous repartons à deux heures de l’après-midi, et, par de petits bois si voisins l’un de l’autre qu’ils n’en formaient en réalité qu’un seul, nous arrivâmes à la chute du jour au premier village des Awans (Dinkas) où nous fîmes halte pour la nuit. — J’ai oublié de noter que pour s’approvisionner des choses nécessaires, surtout dans de semblables pays où l’on ne connaît d’autres moyens de transport que le dos des noirs, à chacun desquels on ne peut imposer qu’une charge de 50 ou 80 livres de couteries (verroteries) ou d’autres choses, dans des paniers cousus, il convient^ à chaque village, d’acheter du grain, du bois, de l’eau et quelquefois de la viande, en échange de verroteries, et attendu que ces ‘vansactions font perdre beaucoup de temps, on
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est forcé de s’arrêter avant la nuit, les noirs ne sortant jamais de leurs cases après le crépuscule.
Le 30, une heure avant le lever du soleil, nous partîmes, et par une route bien meilleure que celles des premiers jours, tantôttraversant de magnifiques forêts, tantôt passant de très-grandes bourgades ombragées de tamarins, de gimeseh et d’autres arbres géants, bourgades qui par leur disposition et la belle forme conique de leurs toukouls ou cases ont un aspect réellement panoramique, nous arrivâmes à onze heures du matin à un grand et beau village des Awans.
M’étant porté en avant pour choisir une place convenable, j’eus le bonheur de trouver un immense figuier sauvage ( gimeseh ) dans l’intérieur duquel croissait un duleb, espèce de palmier, une des rares merveilles végétales que j’aie trouvées dans mes divers voyages à travers ces régions. J’avouerai pourtant avoir vu quelques autres plantes semblables, mais de dimensions bien moins importantes. — Une fois notre campement installé, j’envoyai le drogman vers les indigènes les plus rapprochés de nous, pour les engager à nous fournir, moyennant échange, comme à l’ordinaire, les choses dont nous avions besoin. Mais ils s’y refusèrent et ajoutèrent même que nous eussions à nous éloigner si nous ne voulions pas qu'ils vinssent nous y forcer. Le petit nombre de gens
armés dont je pouvais disposer me conseillait d’éviter autant que possible toute contestation ; mais songeant, malgré les difficultés de la position, que dans ces pays neufs la trop grande prudence, prise pour de la crainte, a encore plus d’inconvénients que l’audace, je fis former un groupe des marchandises et des noirs, et les confiant à la garde de cinq de mes soldats, je m’avançai avec les autres vers le village et je fis intimer par mon drogman l’ordre aux habitants d’avoir à me fournir ce que je leur demandais, moyennant payement; les menaçant en cas de refus de brûler leurs habitations. Par bonheur leur chef, soit qu’il craignît les effets de cette menace, soit qu’il n’eût pas été d’abord consulté, répondit qu’ils n’avaient nullement refusé notre demande, et que si nous voulions retourner à notre camp, on nous y porterait ce dont nous avions besoin. Ce qui eut lieu en effet; et, bien plus, quand je leur eus acheté un beau bœuf, au prix de 2 fr. 50 en verroterie , ils s’empressèrent de venir avec leurs femmes préparer le dîner de mes gens. Ils nous offrirent de Yasida, espèce de polenta faite de farine de dolcn, grain excessivement fin, assez semblable à notre panico, mais beaucoup plus blanc et plus doux. Enfin, ils se trouvèrent bientôt si bien traités par nous que non-seulement les hommes venaient sans armes nous porter des fèves, des ha-
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ricots, du lait, des poulets et des œufs, mais que les femmes et les enfants ne craignaient pas de rester parmi nous, nous observant avec stupéfaction. Ce qui les étonnait surtout c’était de nous voir abattre , au vol , les oiseaux qui sautillaient par bandes d’arbre en arbre, et ils ne comprenaient pas comment d’un bâton (c’est ainsi qu’ils appelaient les fusils) pouvait sortir du feu, de manière à abattre une dizaine de bestioles à chaque coup.
Comme la place était agréable et que nous étions fatigués des marches précédentes, je me décidai à y passer la nuit.
Je partis le lendemain, de grand matin, et notre caravane fut pendant plus d’une heure escortée par un grand nombre d’indigènes. Ce fait me confirme dans l’opinion que si l’on avait, dans . le principe, agi avec douceur avec eux, ces malheureux ne seraient pas devenus si hostiles aux blancs et à leurs adhérents, comme ne les y ont que trop forcés les mauvais procédés des trafiquants en général, qui ont fait, à peu d’exceptions, du commerce dans ces contrées, un véritable brigandage. Pauvre humanité !
Le 1" janvier 1857, je poursuivis mon voyage à travers le territoire des Adjaks. Des routes tracées au milieu de champs cultivés, des villages nombreux rendaient désormais le pays plus agréable et malgré une température constante de 35°
à 3fe° centigrades, nos fatigues étaient beaucoup moindres, grâce aux puits qui peu distants l’un de l’autre et nous permettant de nombreux repos, rendaient nos marches moins pénibles que les premiers jours.
Le 2, nous mettant en route dès l’aube, nous traversâmes une série de petits bois qui abondent dans toute la région du Bahr-el-Gazal , et dont la végétation, vraiment tropicale par sa force et sa beauté rend le parcours des plus agréables. Vers onze heures du matin nous atteignîmes l’établissement de M. John Petherick, agent consulaire britannique, dont j’étais alors le représentant. Notre arrivée fut saluée de nombreux coups de fusil par ses gens, qui, se trouvant là depuis un an, avaient pour nous accueillir avec plaisir, plusieurs raisons, dont la moindre n’était pas de se voir renforcés d’un certain nombre d’hommes armés et dispos.
Cet établissement est situé juste au milieu d’un grand village des Djours. Nous avions à l’ouest la route qui conduit chez les Dôors (race rouge) dont je parlerai plus loin; au nord, le grand territoire des Djours; à l’est, le pays des Dinkas, déjà traversé, et au sud et au sud-ouest, les Rôols, qui s’étendent jusqu’au fleuve Blanc, où sont situés les établissements de M. de Malzac, négociant français. D’après les renseignements que
nous fournirent les noirs, il fallait douze jours de voyage pour les atteindre.
Je me trouvais donc au centre de la contrée du Bahr-el-Gazal, contrée tout à fait sauvage dont je ne connaissais ni la langue ni les usages.
Dès notre arrivée à l’établissement, et après un jour de repos à peine, nous dûmes nous occuper de faire partir, dans diverses directions, des détachements de nos gens, à la recherche de l’ivoire. M. Petherick me trouvant peut-être trop nouveau encore dans le pays, ne me permit pas d’être de la partie. Mais me chargeant d’expédier par les barques l’ivoire existant à notre arrivée dans l’établissement et me laissant avec huit soldats à la garde de celui-ci, il partit avec le reste de notre monde divisé en plusieurs bandes dirigées sur divers points.
A vrai dire, pour mon premier voyage, j’aurais préféré faire partie de l’expédition que de rester seul dans un établissement aussi isolé, avec huit soldats, deux drogmans et deux domestiques. J’avoue donc franchement que mes premières journées furent peu de mon goût. Mais elles suffirent, en me forçant à observer les choses, à me faire comprendre clairement la situation nouvelle où je me trouvais placé.
Je commençai par me renseigner près des drogmans de l’allure des choses qui m’embarrassaient
le plus, et tout bien pesé, je crus utile d’établir les règles suivantes tant pour le bon ordre intérieur de l’établissement que pour les relations pacifiques que je désirais maintenir avec les indigènes.
1° Il était sévèrement interdit à tout noir de pénétrer dans l’intérieur de l’établissement avec des armes ou des bâtons ferrés ;
2° Les ventes ou échanges devaient se faire en dehors de l’établissement, sous quelques tamarins qui ombrageaient d'ailleurs délicieusement une place située à quelques pas de l’entrée,
3° Chaque soldat devait se tenir constamment prêt, à tout événement; et deux sentinelles, placées chaque nuit à la porte, étaient obligées, afin qu’il leur fût impossible de dormir, d’entretenir un feu continuellement allumé ;
k° Le chef du village, Aliond.it, était chargé de veiller à tous les besoins de l’établissement; et je dois avouer qu'il se montrait toujours prêt à nous obliger. C’est bien le meilleur chef auquel nous ayons eu affaire, et il donnait, quand il s’absentait, les ordres les plus sévères à ses fils, pour l’exécution de toutes les conventions faites entre nous.
Ces dispositions prises , et tout marchant à souhait, je songeai à faire charger l'ivoire dans les barques qui devaient l’emporter, ainsi que me l’avait recommandé M. Petherick.
Notre zèriba (établissement) était une enceinte carrée de plus de cent pas de côté, formée d’épines et de troncs d’arbres de la grosseur des deux bras au plus. Elle se composait de vingt-deux' cases, y compris le grand magasin de dépôt. Devant la porte, croissaient quelque tamarins sous lesquels se faisaient les transactions avec les indigènes. L’établissement lui-môme était entouré par les toukouls ou cases des noirs, mais à une distance de vingt pas, à l’exception de celles du chef qui étaient très-voisines des nôtres, mais toujours en dehors de notre enceinte.
Les indigènes sont de la tribu des Djours qui est une des plus grandes qui habitent la région du Bahr-el-Gazal. Elle est en guerre continuelle avec les Dôors dont je parlerai plus tard. Ceux-ci sont en effet privés de troupeau et doivent s’en approvisionner chez les Mondjans ou Dinkas qui en possèdent beaucoup, surtout de l’espèce bovine, et avec lesquels ils guerroient pourtant sans cesse.
Les Djours, comme la plupart des noirs, ne chassent pas volontiers l’éléphant. Mais ils creusent d’énormes fosses, couvertes de petits bâtons cachés eux-mêmes par du chaume. Presque toujours ces fosses sont situées sous quelque egligh ou arbre de l’ éléphant, dont le feuillage est une nourriture des plus recherchées de ce pachyderme. Quand un éléphant passe par ce laby-
rinthe de fosses, il est bien rare qu’il en puisse sortir.
A deux heures de marche de la zériba, en se dirigeant vers l’ouest, le terrain commence à devenir d’un rouge brique, et un peu au delà se trouve un village appelé Medjadama où finit la race noire, et où commence la race rouge des Dôors.
Le pays des Dôors est distant de six heures, vers l’ouest, de notre établissement, et le village des Adjaus est le premier de cette sauvage tribu que l’on rencontre. C’est une de leurs plus grandes bourgades, la plus connue et la mieux située, grâce à la disposition des nombreux toukouls dispersés çà et là sous les arbres qui les couvrent de leurs ombres et de leurs feuillages. Ainsi que je l’ai dit dans une page précédente, le pays des Dôors diffère beaucoup, à première vue, des autres régions que nous avons traversées. La plus grande dissemblance est surtout dans le changement de couleur de terrain et des indigènes eux-mêmes, celui-là devenant d’un rouge brique tandis que ceux-ci tournent au cuivre poli.
Rien n’est curieux comme de voir des arbres immenses dont les troncs sont entourés de monticules de terre rouge élevés par les termites qui abondent dans ce pays. On dirait que ces insectes
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ont été chargés de tracer ainsi une ligne de démarcation entre les deux tribus des Djours et des Dôors , aussi bien qu’entre deux natures de terrains.
Pas n’est besoin de dire que ces deux tribus sont constamment en guerre, puisque les Dôors eux-mêmes dans leur propre village se battent continuellement; famille contre famille, et pour les causes les plus futiles. — Il semble vraiment que cette passion de la guerre soit innée chez ces sauvages, puisque l’on voit leurs enfants âgés de dix ans à peine, armés d’arcs et de flèches, se retrancher dans les bois pour s’exercer au maniement et au tir de ces armes où ils deviennent très-habiles; sans compter que leurs flèches sont toujours empoisonnées.
Sans jamais avoir assisté à leurs guerres, j'ai pu juger, par certains trophées que j’ai vus dans quelques-uns de leurs villages, des horreurs qui s’y commettent; les ossements humains entassés sous un arbre du village même ne le prouvaient que trop. — C’est leur usage de s’emparer des cadavres de leurs ennemis et de les transporter en triomphe dans leurs bourgades. Après trois jours de continuelles orgies, pendant lesquelles on dépèce les dépouilles des vaincus, ces misérables restes sont appendus çà et là, jusqu’à ce que parfaitement desséchés les ossements puissent être
rapportés sous l’arbre destiné à cet usage, autour duquel se font de nouvelles fêtes. J’ai vu de mes yeux sous un de ces arbres une telle quantité de crânes, de tibias, de fémurs et d’autres ossements,
que le tas atteignait à la moitié de la hauteur du tronc. Un plus long séjour dans ce pays, avec ces spectacles dégoûtants sans cesse reproduits sous mes yeux m’aurait certainement rendu malade, et cependant qu’était cette vue en comparaison des scènes horribles dont M. Petherick affirme avoir été témoin ? Tout cela était pour nous d'autant plus douloureux que spectateurs impassibles de ces monstruosités, nous ne pouvions les empêcher.
Le pays des Dôors est très-riche en dents d’éléphants, en fer, et, dans certaines parties, en cuivre rouge, surtout dans le voisinage de Hofrat-el-Nahas, district situé à vingt journées a l’ouest-nord-ouest du village d ’Adjau, d’après ce que l’on a pu apprendre de quelques habitants de Khartoum qui, se trouvant dans le Darfour pour leurs affaires, furent forcés de s’enfuir devant les continuelles hostilités des habitants. Après être restés environ un an au Hofrat où ils étaient presque prisonniers, entendant dire qu’il y avait des blancs chez les Dôors, ils s’enfuirent et, après avoir supporté d’innombrables et indescriptibles fatigues, ils y arrivèrent et y furent rencontrés par les gens
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d’un négociant de Khartoum. On a su par eux que l’on trouve beaucoup de cuivre dans l’Hofratel-Nahas, que la plupart des habitants y sont musulmans, et que, sans être moins sauvages que les autres noirs, ils portent au moins des chemises de toile bleue, appelées en arabe Terkas, et provenant d’Égypte par la voie du Darfour.
Les Dâors sont voisins d’un autre peuple nommé Gnamgnam ou Niam-Niams sur lequel plusieurs voyageurs ont beaucoup discouru de loin, prétendant que ces Niam-Niams étaient anthropophages et de plus doués par la nature d’un appendice caudal. Par ceux que j’ai vus pendant mon séjour parmi les Dôors et par les nombreuses informations que j’ai pu recueillir, voici tout ce que je puis consciencieusement dire de ce peuple d’ailleurs assez sauvage. L’habitude généralement répandue dans cette contrée de porter une queue d’animal quelconque attachée autour des reins, aura fait croire à quelques-uns que cet appendice faisait partie de l’individu, et sans se donner la peine de vérifier le fait, ils ont affirmé « avoir vu de leurs yeux » des hommes à queue. Quant à leur anthropophagie, je n’ai jamais rien remarqué chez eux qui pût me la faire seulement supposer, malgré les préventions que pouvaient éveiller en moi des témoignages plus ou moins directs. Aussi, quelles que fussent ces affirmations mes doutes subsistè-
rent jusqu’au jour où le sang-froid de M. Pelherick et de ses tonnerres Européens le préservèrent seuls de faire les frais d’un festin de Niam-Niams. Ces cannibales sont de la même couleur que les Dâors; mais ils parlent une autre langue.
Les Dâors diffèrent aussi des autres tribus par le costume, et voici ce que j'ai observé à cet égard. Parmi les noirs en général, la plupart des hommes, à l’exception des chefs, sont absolument nus ; les femmes se couvrent de la ceinture en bas au moyen de peaux d’animaux; les jeunes filles ceignent le rakad comme dans le Soudan.
C’est tout le contraire chez les Dâors. Là les hommes voilent en partie leur nudité au moyen d’une pagne en peau qui, repliée entre les jambes, est fixée au moyen d’un cordon noué autour des reins. Les femmes n’ont pour vêtement unique que des feuilles d’arbre, fixées par leurs tiges dans les trous que l’on pratique dans la chair vive beaucoup au-dessous de la ceinture ; la première occupation des femmes, chaque matin, est de remplacer les vieilles feuilles par des nouvelles. Quant aux jeunes filles, elles restent absolument nues jusqu’à leur mariage ; mais elles sont, à ce qu’il 'me semble, impatientes de porter une semblable parure, puisqu’elles se font bien à l’avance les trous nécessaires pour la maintenir.
Je signalerai une autre coutume barbare en
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usage parmi elles. Non contentes de se liiper les dents, jusqu’à les réduire à rien, ces demoiselles, dès qu’elles commencent à se développer, se percent la lèvre inférieure et y font pénétrer un morceau de bois d’ébène ou de pierre blanche de la longueur de quatre centimètres et de la grosseur d’un centimètre et demi, de sorte que la lèvre reste pendante comme celle du chameau, et qu’il faut la soutenir pour manger ou boire.
Outre qu’ils sont tatoués comme presque tous les noirs, les hommes ont la poitrine et le ventre couverts de verroteries et de petits anneaux de cuivre fixés dans des centaines de trous pratiqués dans la peau au moyen de crins de girafe garnis de petites perles de verre de diverses couleurs. C’est là un travail qui demande une grande patience, car outre la difficulté de percer la peau selon les dessins que l'on désire obtenir, ces dessins sont eux-mêmes si compliqués et si variés qu’à les voir de loin ils semblent réellement peints avec des couleurs; je puis affirmer que c’est là un des plus beaux ornements des Dôors.
Me trouvant au comptoir des Djours, tandis que M. John Petherick était allé chez les Dôors pour former un nouvel établissement au village d ’Adjak, je passais mon temps en parties de chasse avec les noirs du pays qui à cette époque étaient réellement nos amis. Nos relations avec ceux des
villages voisins s’amélioraient même de jour en jour, quoique je n’eusse avec moi que huit hommes dont une partie malades. Un fait me prouva à quel degré de sympathie et de confiance en étaient arrivés les indigènes à notre égard. Un jour de grand matin, avant que je fusse sorti de ma cabane, j’entendis à une certaine distance éclater quelques coups de fusil, et aussitôt presque toutes les femmes et les enfants du village se précipitèrent dans la direction de l’établissement, avec des cris d’épouvante, et y pénétrèrent. Ayant saisi mes armes et m'étant avancé au dehors, j’appris de mon drogman l’arrivée de trois bandes d’hommes appartenant à divers négociants de Khartoum et revenant du pays des Rôols où ils avaient brûlé plusieurs villages; ils descendaient le fleuve avec une soixantaine d’esclaves, digne trophée de leurs brigandages. Il parait que les noirs de notre bourgade, qui depuis plusieurs jours étaient avertis de leur passage et qui s’étaient, en conséquence, préparés à se défendre , avaient supposé d’abord qu’à l’arrivée des blancs je me serais entendu avec eux, pour leur ravir à eux-mêmes la fleur de leur population. Mais rassurés par les observations de leur chef, et tranquilles désormais sur mes intentions, les femmes et les enfants, à la vue de ces hommes armés au nombre de quatre-vingt-quatre, qui débarquaient
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à une centaine de pas du village, se réfugièrent comme je l’ai dit dans notre établissement, pensant avec raison que c’était leur seul moyen de salut. Les hommes de leur côté, armés de pied en cap et commandés par Akondit , se rangèrent à une vingtaine de pas en dehors du village, pour observer les nouveaux venus et être prêts à les recevoir en cas d’attaque.
M’étant rendu compte de l’état des choses, je laissai trois hommes à la garde de l’établissement que je fis fermer après avoir hissé le drapeau anglais, et sortant avec le drogman et le reste de mes gens, je m’arrêtai sous les tamarins voisins. J’y fis appeler le chef Akondit, qui s’empressa d’accourir avec quelques noirs, et je leur fis dire que dans mon opinion, les Turcs (c’est ainsi qu’ils appellent les négociants de Khartoum et d'Égypte) ne se risqueraient pas d’attaquer leur village en ma présence ; mais que s’ils le faisaient, je le défendrais par tous les moyens dont je disposais. Pour les rassurer encore davantage, j’expédiai deux courriers à mon compagnon, M. John Petherick, pour l’informer de ce qui se passait, et de l’intention où j’étais, si par impossible notre village était attaqué, de me mettre à la tête des noirs qui étaient d’autant plus nombreux qu'il en était arrivé pendant la nuit de tous les villages environnants et de les aider à se dé-
fendre, ainsi que c’était mon devoir et notre intérêt.
Peu après arriva un des prétendus négociants suivi de quelques hommes, tous armés. Après m’avoir fait les salutations d’usage, il me pria de panser un des siens , blessé par une balle à l’avant-bras. Ne me jugeant pas capable d’une pareille besogne, je lui conseillai d’aller le long du fleuve à la recherche de M. Brun-Rollet, dont on avait annoncé la présence dans les environs , et qui, plus expérimenté que moi, ne se refuserait certainement pas à se charger de l’opération. Cet homme me dit alors qu’il ne comprenait pas quel motif m’avait poussé à interdire aux noirs de lui porter de quoi manger. Je lui répondis avec énergie que les indigènes indignés de la conduite de ses compagnons envers leurs voisins se refusaient à leur fournir quoi que ce soit, et ne voulaient avoir aucun rapport avec des pillards et des chasseurs d’hommes? Après ces paroles, ma discussion avec le négociant turc s’échauffant de plus en plus, les noirs se rapprochèrent .peu à peu. Je les lis éloigner, et au risque de ce qui pouvait arriver, je terminai en affirmant aux gens de Khartoum que si mes forces s’étaient trouvées suffisantes, j’aurais essayé de leur reprendre leurs prisonniers pour les renvoyer dans leur pays, mais que je me réservais d’en faire un rapport à qui
de droit; en second lieu que je ne souffrirais pas qu’il fût causé le moindre dommage au village où se trouvait notre établissement; qu’enfin ils eussent à rester campés là où ils étaient en ce moment, et à partir au plus tard dans l’aprèsmidi, parce que je ne supporterais pas, à mes risques et périls, qu’ils passassent la nuit près de nous. J’ajoutai qu’à ce prix je penserais à leur faire porter ce qui leur était nécessaire, et je donnai des ordres en conséquence à Akondit. Quoiqu’il eût peu d’envie, je crois, de se soumettre à mes conditions, le trafiquant, voyant le grand nombre des noirs qui m’entouraient et pensant avec raison que je me joindrais à eux pour les défendre, finit par se retirer dans son camp avec ses gens. J’y fis envoyer aussitôt par le cheik Akondit et mon drogman, deux bœufs, du grain et de l'eau, qui furent exactement payés par le khartoumois ; cet homme ne voulant pas probablement avoir l’air d’un mendiant à mes yeux.
Nous passâmes le reste de la journée dans nos camps respectifs, et vers deux heures de l’aprèsmidi, le négociant revint pour me saluer et surtout pour nie prier de ne pas le ruiner en faisant un rapport contre lui. Il m’assura que les noirs l’avaient attaqué et qu’il avait été forcé de se défendre; mais qu’il s’abstiendrait à l’avenir d’emmener des esclaves. Je lui répliquai que le
meilleur conseil que je pusse lui donner, c’était de renvoyer immédiatement ces malheureux dans leur pays. Il m’objecta que la chose était impossible, puisqu’ils étaient désormais la propriété de ses gens. Me levant alors, je lui déclarai que mon devoir était d’en faire mon rapport à Khartoum, et que mon seul regret était de ne pouvoir lui reprendre ses prisonniers.
S’apercevant que sa compagnie et sa conversation me plaisaient médiocrement, il se retira et partit presque aussitôt avec son monde, emmenant une soixantaine de noirs attachés à la suite l’un de l’autre au moyen de courroies en peau de bœuf desséchée qui leur entouraient le cou, en sorte que ces infortunés se trouvaient dans un état de malaise et de malpropreté repoussante. C’était réellement navrant de les voir ainsi partir péniblement et de penser que si l’un d’eux , n’en pouvant plus après un long trajet, venait à s’arrêter, il serait forcé de reprendre sa course sous les coups de courbach que lui distribuerait avec indifférence son barbare patron. Je ne puis que répéter : pauvre humanité !
Plusieurs jours après, M. Petherick revint du pays des Poors; l’ivoire qu’il en rapportait, joint à celui que j’avais troqué moi-même, s’élevant à une valeur considérable, il me confia le soin de le conduire à Khartoum. En conséquence, le 17 fé-
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vrier 1857, deux heures avant le lever du soleil, je quittai l’établissement avec une caravane composée de quatre-vingt-dix noirs chargés d’ivoire et armés de piques, de vingt-six soldats, de quatre domestiques et de deux drogmans. Je fus accompagné pendant un bon bout de chemin par des habitants du village qui pleuraient en me voyant les quitter. M. John Petherick lui-même, quoiqu’il fût malade, voulut se joindre à eux. Mais remarquant ses souffrances, je laissai filer la caravane, et m’arrêtai pour lui faire mes derniers adieux, en le suppliant de s’en retourner. Avant de nous quitter, nous nous embrassâmes les larmes aux yeux, car nous avions la perspective d’une séparation qui pouvait être longue et le fut en effet.
11 serait trop long de raconter dans tous ses détails notre voyage de l’établissement au fleuve. Je dirai seulement que dès le lendemain du jour où j’avais quitté M. John Petherick, outre que je fus pris par les fièvres, il me fut impossible de continuer à marcher, mes pieds s’étant gonflés au point que je ne pouvais les poser à terre. Force me fut donc de m’arrêter chez les Adjaks où quatre noirs, moyennant quelques dons en verroteries, se chargèrent de me porter jusqu’au fleuve sur un brancard construit tant bien que mal.
J’ai trop souffert, dans ce voyage, pour ne m’en pas rappeler les plus petits incidents.
Ce qu’il y avait de plus pénible c’était, en arrivant dans quelque village, de n’y trouver rien à manger ni à boire , les habitants , à la nouvelle des faits survenus chez les Rôods, s’étant tous enfuis , sans oublier de combler les puits selon leur usage en pareil cas. Si nous n’avions pas eu deux bons guides qui s’en allaient en' avant à la recherche de tous les réservoirs d’eau pluviale,
nous serions certainement morts de soif. Un peu
de grains et de fèves , abandonnés par les noirs, étaient bien insuffisants pour apaiser la faim de tant de gens harassés , et c’était une fortune inespérée de trouver, de loin en loin, des bœufs que je fesais sans remords abattre , afin de donner au moins un peu de viande à mes compagnons. Mais tout cela n’était rien auprès des souffrances terribles du dernier jour, où nous restâmes tous une vingtaine d’heures sans boire, si bien qu’en arrivant au fleuve , soldats et noirs jetant armes et bagages s’y précipitèrent.
Le lendemain de mon arrivée à l’endroit où était la barque, je commençai immédiatement les préparatifs de notre voyage à Khartoum, et, les ordres nécessaires étant donnés à cet égard, je chargai le chef de mes hommes armés des provisions dont avait besoin M. John Petherick pour ses expéditions chez les Dôors, et je le lis partir vers midi avec les noirs qui s’en retournaient. Au Mouchra
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ou embarcadère je trouvai la barque d’un négociant européen, un certain Andrea De Bono, connu en Europe et à Khartoum par ses voyages au Saubat, ainsi que par l’exploitation fructueuse qu’il a faite du bassin de cet affluent du Nil. Enfin, le 26 février, à huit heures du matin, je partis du Mouchra sur la dahabiè à trois voiles de M. Petherick, salué par la mousqueterie des barques que j’y avais trouvées ancrées.
Dans la nuit du 27 au 28, je rencontrai M. Brun- Rollet qui s’en revenait d’une excursion dans l’ouest de cette région marécageuse , à la recherche du véritable courant du Bahr-el-Gazal qu’il n’avait pas trouvé, quoiqu’il ait essayé de faire croire le contraire. Il me dit à moi-même qu’il était impossible de pénétrer dans les forêts de roseaux dont sont parsemés les lacs , et que ses efforts étaient restés absolument infructueux. 11 est vraiment fâcheux qu’un homme de la valeur de M. Brun-Rollet se soit ainsi trompé après tant de recherches, et ait abandonné l’honneur d’une semblable découverte à deux négociants barbarins qui trouvèrent, en 1859, un chenal, infléchi vers le nord-ouest, qu’ils appelèrent Bahr-el-Djour, et qui vraisemblablement conduit jusque chez les Niam-Niams.
Le 3 mars, je pénétrai dans le canal très-étroit qu’habitaient les Nouers-Ghikenas ; mais je n’attei-
gnis leur village que le 4, à cause des vents violents du nord qui entravèrent notre marche. Après quelques échanges avec ces sauvages, nous pûmes poursuivre notre voyage et, vers le soir, nous entrâmes dans un lac où nous attendait un spectacle vraiment extraordinaire. Il était littéralement plein d’éléphants de toutes dimensions qui le traversaient tranquillement à la nage. A notre vue, ils prirent la fuite avec des cris épouvantables et en soulevant dans l’eau un clapotement terrible. Il y en avait un si grand nombre qu’on ne pouvait les compter et que nous dûmes nous trouver heureux de nous en tirer sans encombre, puisqu’il eût suffi de deux d’entre eux pour nous faire repentir de l’imprudence que nous avions commise en nous approchant autant de ce sauvage troupeau. En revanche, nous fûmes pendant la nuit attaqués par des hippopotames qui donnaient de furieux coups de tête contre la barque , et notre seul moyen de salut fut de nous laisser dériver vers une langue de terre où nous réussîmes à faire quelques feux, très-utiles au moins pour nous voir, tant la nuit était obscure.
Le 5, vers le soir, nous entrâmes dans le lacNü, et peu après nous descendions entre deux rives pleines de roseaux le fleuve Blanc, qui nous conduisit jusqu’à l’embouchure du Saubat.
Le 25, après avoir dépassé le pays des Baggaras -
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Selem et des Lekaouins, je rencontrai vers le soir la barque de la Mission apostolique de l’Afrique centrale , où se trouvait le P. Knoblecher, provicaire de cette Mission, qui s’en allait à Gondokoro, une de ses stations sur le fleuve Blanc.
Enfin le 3 avril, après d’immenses efforts et d’égales fatigues, j’arrivai sain et sauf à Khartoum, que j’avais quitté cent vingt-sept jours auparavant.
J’avais, comme on le voit, éprouvé bien des contrariétés et beaucoup souffert: mais j’en suis bien récompensé par la satisfaction d’avoir vu un pays si intéressant, avant l’époque où des faits déplorables ont rendu de jour en jour plus difficile un voyage chez ces pauvres peuples qui, mieux traités, seraient restés nos amis et auraient contribué à rendre sans doute plus facile et plus prochaine la solution du problème scientifique ;
Où sont les sources du Nil?