‹ Le Nil, son bassin et ses sources, explorations et récits extraits des voyageurs anciens et modernesChapitre 18 sur 23 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Recherches par la côte orientale d’Afrique. — Zanzibar pris pour point de départ. — Découvertes et hypothèses géographiques des missionnaires de Monbaz. — Voyage des capitaines Burton et Speke aux grands lacs Tanganika et Nyanza.

Il faut remonter jusqu’à 1843 pour trouver la première origine des expéditions qui, — prenant pour point de départ la côte de Zanzibar , -et pour but l’exploration de grands lacs, hypothétiquement signalés sur la zone équatoriale du continent Africain, — aboutirent à la découverte des sources du Nil. C’est à la date précitée que remonte la tentative du jeune Français Maizan, qui paya de sa vie sa généreuse initiative.

Un an plus tard, le docteur Krapf, missionnaire anglican, d’origine allemande, fondait tm établissement religieux à Rabbaï Mpia, près de Monbaz,

à quatre degrés au sud de l’équateur, et s’y installait avec le révérend Rebman, compagnon de ses travaux de prosélytisme et de géographie.

Les premières années de leur installation furent consacrées à une suite d’excursions chez les populations environnantes, jusqu’à de longues distances dans l’intérieur. Ces excursions nous ont valu une masse considérable de renseignements du plus haut intérêt sur des pays jusque-là complètement inexplorés, et sur une foule de tribus dont les noms mêmes, pour la plupart, étaient inconnus; mais ce qui fixa surtout, il y a une douzaine d’années, l’attention et le vif intérêt du monde savant, fut l’annonce de la double découverte de deux montagnes couronnées de neiges éternelles, l’une presque sous l’équateur, l’autre à quelques degrés plus au sud , toutes deux sous le même méridien, àdeux ou trois cents milles anglais de la côte. Des théoriciens et des esprits contradicteurs comme il y en a partout et toujours voulurent contester la réalité de ces découvertes, comme si l’Amérique n’avait pas aussi ses glaciers éternels sous les feux de la ligne ; mais les informations et les observations plusieurs fois renouvelées des deux missionnaires étaient trop formelles, quoique les circonstances ne leur eussent pas permis de gravir eux-mêmes les deux pics, pour qu’un esprit raisonnable pût garder le moin-

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dre doute. L’existence des montagnes neigeuses de Kilimandjaro et de Kénia est restée un fait acquis à la science.

Les deux missionnaires de Rabbaï avaient aussi recueilli, dans le cours de leurs excursions parmi les indigènes, de nombreux rapports relatifs à l’existence d’un lac immense situé plus avant dans l’intérieur, au cœur même du continent. Ces rapports pouvaient être sans doute empreints d’exagération, mais ils étaient trop concordants et venaient de sources trop differentes pour ne pas avoir un fond de vérité; on se rappelait d’ailleurs que des indications analogues furent autrefois recueillies par les Portugais, et que ces grands lacs intérieurs de l’Afrique du sud ont longtemps figuré sur les anciennes cartes.

En 1856, la Société géographique de Londres confia au capitaine Burton, officier à l’armée du Bengale, la mission d’atteindre les grands lacs africains, d’en relever la position, de décrire le pays situé entre la côte et les vastes nappes d’eau qu’il s’agissait de reconnaître, d’en étudier l’ethnographie et les ressources commerciales. Un voyage en Arabie, où l’aventureux capitaine avait fait preuve d’autant de savoir que d’intrépidité, un séjour dans la ville d’Harar, interdite jusqu’à lui aux chrétiens, un projet d’exploration au centre de l’Afrique, arrêté au début par une attaque des

Somalis, avaient désigné Burton au choix de la Société, qu’il justifiait amplement. Le capitaine, ne se dissimulant pas les difficultés de l’entreprise, demanda qu’on lui adjoignît le capitaine Speke, attaché, comme lui, à l’armée des Indes; et le 16 juin 1857, à midi, ces courageux explorateurs se dirigeaient vers la côte africaine, située à l’ouest de l’île de Zanzibar. Peu de jours après, accompagnés d’une troupe de porteurs qui leur formait une escorte, ils prirent leur direction droit à l’ouest, à travers un pays richement accidenté. Après avoir surmonté des obstacles de plus d’une sorte, ils atteignirent le grand lac, objet principal de leur recherche, vers la fin de mars 1858. Près de huit mois, dont cinq de marche effective, avaient été employés à cette traversée pleine d’incidents, quoique l’intervalle direct du lac à la côte ne soit que de cinq cent quarante milles géographiques ou minutes de degré; et que la route parcourue, avec toutes ses sinuosités, ne représente guère qu’un développement de quinze à seize cents kilomètres (au plus quatre cents de nos lieues communes).

Burton, qui a exploré en bateau une partie de ce lac, estime sa longueur à 460 kilomètres, sa largeur moyenne à 55 ou 60, et son altitude à 560 mètres au-dessus du niveau de l’océan. Parmi les indigènes il porte le nom de Tanganyika.

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Jusqu’à présent on ne lui connaît pas d’écoulement extérieur.

Le retour fut marqué par une exploration encore plus importante ; celle-ci appartient tout entière au lieutenant Speke. Pendant que Burton, brisé par la lièvre, était retenu au village de Kaseh, à l’est du Tanganyika, Speke résolut d’entreprendre une excursion dans le nord, vers un autre lac dont parlaient les marchands arabes. 11 l’atteignit en vingt-cinq jours de marche directement au nord, la moyenne des journées étant de sept à huit milles, ou environ trois lieues. Ce lac avait au nord une extension telle qu’aucun des nègres du littoral exploré n'en connaissait l’extrémité septentrionale , tandis que le voyageur anglais put en fixer l’extrémité sud à 2° 24' de latitude méridionale. Quant au niveau de cette masse d’eau, le baromètre lui donna une latitude dépassant de plus de 400 mètres celle constatée pour le Tanganyika par le capitaine Burton. Un marchand Sahouèli que Speke rencontra sur ses bords lui assura qu’étant allé, plusieurs années auparavant, pour ses affaires commerciales fort loin dans 1a. contrée au nord-ouest du lac, il avait entendu souvent parier de grands vaisseaux qui fréquentaient la partie supérieure du Nyanza, et dont les officiers faisaient usage du sextant et du loch, absolument comme les navires que l’on

voit, à la côte. Comme il pouvait y avoir là un souvenir de l’expédition franco-égyptienne, et qu’en arabe le mot bahr (employé par l’informateur) désigne également un lac, une mer, un fleuve , Speke put en conclure très-logiquement qu’une voie fluviale était ouverte entre le nord du lac et Gondokoro, que l’espace qui séparait ces deux points n’était pas très-étendu et que le cours d’eau qui les unissait ne pouvait être que le Nil.

Écoutons maintenant le capitaine Burton s’exprimant sur l’hypothèse de son compagnon :

« Speke revint le 25 août; il avait réussi dans son entreprise, pénétré jusqu’au Nyanza et lui avait trouvé une étendue qui surpassait nos espérances. Mais quel ne fut pas mon étonnement lorsque ayant à peine déjeuné, il m’annonça qu'il avait découvert les sources du Nil. C’était sans doute une inspiration; dès qu’il avait aperçu le Nyanza, il avait eu la certitude que le fleuve mystérieux, qui fut l’objet de tant de conjectures, s’échappait de la niasse d'eau qui s'étendait à ses pieds. Les arguments qu’il donnait en faveur de sa découverte, moins forts que sa conviction, étaient de la même nature que ceux que Shakspeare met dans la bouche d’une de ses héroïnes : « Je pense qu’il est ainsi, parce que je le pense. » « Probablement ses sources du Nil étaient nées dans son cerveau > comme ses montagnes de la

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Lune avaient surgi sous son crayon. Le principal motif qu’il se donnait à lui-même pour croire à sa théorie, c’est que les hommes les plus importants de la rive méridionale du lac ignoraient jusqu’à quel point ce dernier pouvait s’étendre. « Lorsque, me disait-il, je demandai à celui des indigènes, qui avait le plus voyagé, quelle était la longueur du Nyanza, il se tourna vers le nord, et me fit signe de la tête que les eaux se déployaient dans cette direction, me faisant comprendre, en même temps, par plusieurs coups répétés de ses doigts, qu’elles étaient sans limites, ou du moins qu’il n’en connaissait pas le terme, que sans doute elles allaient au bout du monde. »

Dans les cartes qu’il envoya de Kazeli en Europe, le capitaine, après avoir recueilli de nombreux renseignements à cet égard , avait fait du Kivira un tributaire du Nyanza; dans celle qu’il a jointe au mémoire destiné à la Société de géographie, le Kivira, au lieu de se jeter dans le lac, en devient un effluent; et c’est en ces termes que nous est donné le seul motif d’une pareille modification : « Je ne l’ai pas cru tout d’abord, je le confesse; mais cette rivière est bien le Nil. »

En dehors de l’ignorance où les naturels de la rive méridionale sont des limites du Nyanza, et du bruit de l’apparition du sextant et du loch sur ses eaux, il n’existe pas l'ombre d’une preuve à l’ap-

pui de cette opinion . Les arguments qu’on lui oppose ont, au contraire, une certaine force; outre les rapports des voyageurs, les dates que l’on a de plusieurs inondations empêcheraient que le Nyanza pût causer le débordement du Nil. C’est assurément une chose satisfaisante que de révéler à un public admirateur, « composé d’hommes d'Ëtat, d’hommes d'église, de missionnaires, de commerçants, et surtout de géographes, la solution d’un problème qui est, depuis des milliers d’années, le premier desideratum de la science, enfin d’apporter le mot d’une énigme que les plus grands monarques ont eu vainement l’ambition de déchiffrer. » (Blackivood’s Magazine, octobre 1859.)

« Mais combien de fois depuis un certain Ptolémée de Péluse la source du Nil Blanc n’a-t-elle pas été découverte de la même manière !

« Mon scepticisme à cet égard s’augmentait de l’incohérence des détails géographiques et autres, que rapportait le capitaine.

« Je crus néanmoins devoir suspendre la discussion, dont nos rapports commençaient à souffrir; il devenait évident que je ne pouvais plus dire un mot au sujet du lac ou du Nil, sans blesser mon camarade; et par un accord tacite nous évitâmes de parler de sa trouvaille, même indirectement. Je n’y serais jamais revenu , si le capitaine Spekc n’avait jeté le ridicule sur les résultats de notre voyage

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par cette prétendue découverte , appuyée sur de si minces raisonnements que pas un seul géographe ne les a discutés. »

L’homme qui a eu le malheur d’écrire de telles paroles, s’est mis pour toujours hors de la question débattue. Il ne peut prétendre à figurer (même à l’arrière-garde la plus attardée) parmi les chercheurs et les découvreurs du Nil. L’honneur du premier rang revient au contraire, de plein droit, au compagnon modeste, objet de ses dédains humouristiques et de son inqualifiable jalousie. Aussi lorsqu’en 1860 le gouvernement anglais voulut lever le dernier voile qui couvrait encore la question des sources du Nil, ce fut Speke qu’il chargea de cette mission.

On sait comment ce voyageur a rempli sa tâche. Un volume spécial ayant été consacré à sa relation dans la collection même auquel celui-ci est destiné, nous ne pourrions en donner ici que des extraits incomplets. Mais dans le chapitre suivant nous nous réservons d’insister sur l’importance de ses travaux.

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