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journées au levantde Gondokoro. Ils devaient aussi m’assassiner à coups de fusil, puis abandonner ma femme dans les jongles, si je tentais de les désarmer en route. Ainsi, il me fallait ou partir, coûte que coûte, à tout hasard de Gondokoro, ou renoncer à l’expédition; mais j’espérais, une fois dans l'intérieur, reprendre mon influence sur mes hommes et en profiter pour obliquer au sud, dans la direction du lac.
Je voulus d’abord m’entendre avec un traitant sur le point de partir pour la même direction que moi; mais je reçus pour réponse des gens dudit traitant que, si j’avais l’audace de les suivre, ils me tireraient des coups de fusil et soulèveraient contre moi la tribu d'Ellyria. Ils partirent, le 26 mars 1863, vers deux heures de l’après-midi. Je me déterminai à partir la* nuit même, à suivre leurs traces et à me fier à la fortune pour surmonter les obstacles accumulés sur ma route.
Point d’indigène qui voulût me suivre, de crainte des traitants : point de guide, point d’interprète, par conséquent. Je n’en chargeai pas moins mes chameaux et mes ânes et, à sept heures, je partis sur la piste de la bande hostile.
Je l’atteignis cette nuit môme; je bivouaquai sur le chemin et je poussai en avant. Dans la matinée, je reçus deux gens de la tribu de Latouka, qui avaient été maltraités par les Turcs et s’é-
taient cachés pour leur échapper. Par bonheur, je m’étais montré rempli de bienveillance pour les deux pauvres diables à Gondokoro, et, comme ils étaient natifs du pays que j’allais traverser, ils m’offrirent de me servir de guides moyennant un bon présent de verroteries et de bracelets. J’avais donc enfin des guides! Dès lors, je projetai pour la nuit suivante une marche forcée qui me ferait dépasser la tribu d’Ellyria avant que les Turcs eussent pu l’exciter contre moi. La marche de la nuit fut très-pénible ; chacun des chameaux portait sept cents livres; chaque âne, deux cents (j’avais vingWeux animaux). Le chemin serpentait dans les jongles; il était sillonné, à chaque pas, de ravines où les chameaux bronchaient et tombaient, et il fallait les. recharger ; mais, tandis qu’on procédait au rechargement, les baudets fatigués se donnaient du loisir, s’étendaient, se roulaient sur le sol et bouleversaient leurs paquets, qu’il fallut refaire une douzaine de fois dans la nuit.
Quand parut le jour, nous avions dépassé les Turcs. Je diminuai le poids des charges, en jetant la plus grande partie de mon sel et environ trois cents livres de provisions de toute espèce, dans le double but d’alléger les bêtes de somme et de ralentir les Turcs que je connaissais assez pour savoir qu’ils se battraient à qui resterait le maître
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des épaves que je laissais sur la route. J’atteignis enfin Tollogo, endroit qui se trouve à trente milles à peu près de Gondokoro, et, précédant mes hommes d’un mille environ, je franchis un petit col traversant une chaîne de belles montagnes de granit, et je m’acheminai vers Ellyria.
Ma femme et moi, nous attachâmes nos chevaux à un arbre, et, seuls dans ces beaux lieux, assis sur un énorme bloc de granit arraché à quelque cime voisine, nous nous mimes à contempler la vallée d’Ellyria qui s’ouvrait à un mille à peu près de distance; son principal village était dominé de près par de belles montagnes de granit gris ; de nombreux hameaux, entourés de palissades de bambous , s’échelonnaient sur les pentes escarpées. Tout en regardant se développer à nos pieds cette vallée où allait se jouer notre sort, nous attendions avec impatience l’arrivée de nos gens que nous avions dépassés sur cette route, si pénible et si difficile pour nos bêtes de somme, en raison des innombrables blocs et fragments de rochers semés sur le sol. Nous triomphions en nous-mêmes à l’idép d’avoir atteint Ellyria avant que les Turcs pussent y soulever la population contre nous, lorsque, tout à coup, un bruit sonore, roulant dans les rochers, m’annonça l’approche de ce que je supposais être ma troupe. A ma profonde stupéfaction, je vis
paraître le drapeaivrouge et le croissant abhorré des Turcs; ils étaient cent quarante. Un à un, ces ennemis franchissaient le col et descendaient à Ellyria. Nous étions vaincus de vitesse et perdus s’ils réussissaient à exciter contre nous le chef du pays, connu pour avoir fait massacrer, l’année d’avant, cent vingt-six hommes formant l’escorte d’un traitant.
Le chef des Turcs passa à quelques mètres de moi, à la suite de sa troupe. Tout dépendait de ce moment. J’appelai l’Osmanli et j’entamai, par le don d’un fusil à deux coups, une conversation que je finis heureusement par un cadeau d’or anglais que je me trouvais, par bonheur, avoir dans mes poches. J’avais gagné mon homme ! Je lui expliquai qu’il n’y avait pas moyen de me faire reculer, mais j’ajoutai que, s’il voulait protéger mon voyage, je le récompenserais par un cadeau supérieur en valeur à tout ce qu’il pouvait gagner dans une année. Quand mes hommes arrivèrent, ils furent confondus de me voir en bonne intelligence avec mes plus grands ennemis.
Une marche de sept jours nous porta dans le pays de Latouka, ma troupe suivant à une petite distance celle des Turcs. Nous atteignîmes la station de Chenouda, appartenant à un parti de traitants rivaux de mes nouveaux compagnons de voyage.
C’était l’endroit que mes gens avaient choisi pour
se mutiner. En effet, au point du jour, ils refusèrent de charger les chameaux et entrèrent en rébellion ouverte, les armes à la main. Je fis un sévère exemple sur la personne du meneur et domptai par là quelques-uns des mutins; les autres s’échappèrent' avec armes et munitions et allèrent se joindre aux gens de Chenouda, qui, deux jours après, attaquèrent les Latoukas pour se procurer des esclaves ; mais les Latoukas, qui forment une belle et forte tribu, les battirent à plate couture et leur tuèrent cent cinq hommes, dont quatre de la bande de mes déserteurs. Cet événement raffermit mon pouvoir sur les gens qui me restaient et qui, fermement convaincus de la puissance du « mauvais œil, » imaginèrent que je n’étais pas sans quelque influence mystérieuse sur ce désastre.
Le Latouka est la plus belle contrée que j’aie vue en Afrique ; il est peuplé par une race courageuse, mais bienveillante quand on ne la maltraite pas. Une bonne partie du pays est cultivée et produit des grains de toute espèce ; d’immenses troupeaux de bêtes à cornes errent dans de vastes pâturages ; les bourgades sont grandes et peuplées. Le chef-lieu, Terrangolé, est une cité de quatre mille maisons. Chaque ville est défendue par de fortes palissades et des sentinelles veillent, nuit et jour, sur de hautes plates-formes qui s’élèvent
autour de la cité. Les hommes, comme dans toutes les tribus do cette partie de l’Afrique, y sont complètement nus; ils se distinguent des peuplades voisines par une coiffure à part qui consiste à ressembler leur chevelure laineuse sous une peau épaisse. L’ensemble a la forme d’un casque dont l’apparence est relevée par des plaques de cuivre poli et des verroteries bleues et rouges distribuées avec goût. Les Latoukas n’enterrent jamais les guerriers tombés sur le champ de bataille. Ceux qui meurent de mort naturelle sont exhumés au bout de quelques semaines, et leurs os sont déposés dans des vases de terre en dehors de la ville. Semblables aux nègres des autres tribus du Nil Blanc, ils n’ont aucune idée d’un Dieu créateur, aucune trace de superstition ; vraies brutes en ce sens, leur idéal de félicité sur la terre, c'est d’avoir à foison des femmes, des bœufs et d’inépuisables provisions d’une bière particulière à la contrée.
Le pays des Latoukas est important en ce qu’il occupe l’extrémité orientale de la chaîne de montagnes, courant du nord-ouest au sud-est, qui séparent le bassin du Nil Blanc de celui du Sobat. Les eaux de la contrée coulent, à l’ouest, directement vers le Nil ; à l’est elles se dirigent, par la rivière Kaniéti, vers le Sobat éloigné d’environ cinquante milles. Ces montagnes, de pur granit, ont de quatre à cinq mille pieds de haut. Won in-
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tention, en partant de Gondokoro, était simplement de me porter vers l’intérieur, où j’espérais pouvoir changer de direction et tourner, au sudouest, vers l’Ounyoro et, de là, vers le lac. Conformément à ce plan, je franchis la chaîne de montagnes, et, me dirigeant vers le sud-ouest pendant quarante milles, j’arrivai à Obbo (4° 2' de latitude nord). Le niveau moyen du pays d’Obbo est de trois mille six cents pieds au-dessus de la mer. Il forme la ligne du partage des eaux entre le Nil et le Sobat. La saison des pluies y dure dix mois; le sol, d’une richesse extrême, est cou- ' vert d’un impénétrable fourré d’herbes, de jongles de douze pieds de haut, et de vignes sauvages ; d'épaisses forêts revêtent les pentes des monts et tout le pays abonde en éléphants.
Pas de bêtes à cornes dans la contrée à cause de la mouche tsétsé; aussi les habitants, étant mal nourris, sont-ils inférieurs en force aux Latoukas. Ils sont d’une indolence extrême et, au lieu de cultiver leur sol splendide, ils se contentent de quelques mauvais grains et de la récolte de l'igname sauvage, qui y croît avec abondance ; j’ai trouvé dans les jongles d’Obbo neuf variétés, à l’état sauvage, de cette utile plante.
Le chef de la peuplade est un vieillard , magicien fameux qui fait pleuvoir à volonté et que toutes les tribus voisines redoutent comme un
puissant sorcier. Il appelle ou éloigne la pluie avec un sifflet taillé dans une corne d’antilope. Malheureusement pour lui, il m’arriva un jour en sa présence de siffler si fort en mettant mes doigts dans la bouche que ce sifflement aigu couvrit les sons du cor magique de Sa Majesté; je fus dès lors considéré comme le plus grand des maîtres de la pluie, et l’on vint toujours depuis me prier de retarder ou de presser les averses. Le vieux chef, Katchiba, a cent seize enfants vivants et tous ses villages sont gouvernés par quelqu’un de ses fils. Quand il visite son peuple, c’est à cheval sur le dos d’un homme, suivi seulement de quelques lidèles et d’une de ses femmes portant la bière qui doit rafraîchir le monarque et sa monture. Il parcourt ainsi son empire en levant tribut sur ses sujets. Quand on lui refuse l’impôt, il maudit et voue à la stérilité les chèvres et les poules et menace d’arrêter les pluies.
Tous mes animaux moururent à Obbo et je me trouvai dans une situation positivement désespérée. Après un séjour de plusieurs mois, pendant lesquels la pluie ne cessa de tomber avec une extrême abondance, je pus enfin me procurer quelques porteurs, que me fournit le traitant, et dresser quelques bœufs au métier de cheval. Je me trouvai donc prêt à partir pour l’Ounyoro, mais dans quelles conditions! J’avais dû, tant mes
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moyens de transport étaient limités, abandonner presque tous mes bagages ; mes habits et ceux de ma femme étaient depuis longtemps passés, en échange de provisions, dans les mains des gens du traitant. Aussi mon bagage était-il léger ; je n’emportais avec moi que ce qu’il me fallait de linge, une bonne provision de munitions et des présents pour Kamrasi, roi de l’Ounyoro ; ajoutez que j’avais usé toute ma quinine pour combattre les lièvres qui m’avaient martyrisé, et pourtant mon entreprise entière se dressait encore devant moi ! Je m’étais engagé à conduire les hommes du traitant dans le pays d’Ounyoro et à les présenter à Kamrasi, à la condition expresse qu’ils se conduiraient honorablement avec lui.
Nous quittâmes Obbo, le 5 janvier 1864, et nous franchîmes l’Atabbi, un tributaire important de l’Asoua, et qui coule toute l’année; puis, nous dirigeant vers Choua (latitude : 3° 4'), nous traversâmes le pays de Madi et nous franchîmes l’Asoua, par 3° 12' de latitude nord. Ce jour-là (9 janvier), cette rivière était à sec, à l’exception d’un étroit canal, où l’eau, à peine assez profonde pour mouiller les pieds, ruisselait doucement sur un lit de rochers. L’Asoua, malgré ses cent vingt yards de large, n’est qu’un torrent. A en juger par les marques que les hautes eaux laissent sur les berges, il a, dans la saison des pluies, quinze
pieds de profondeur et il coule alors, en vertu de sa forte pente', avec une telle rapidité qu’il est impossible de le traverser en canot. Son lit, à l’endroit où nous le passâmes, se trouve à environ mille cent pied au-dessous d’Obbo, soit à deux mille huit cent soixante-quinze pieds au-dessus de l'océan.
A Ghoua, tous mes porteurs désertèrent et il fallut diminuer encore mon bagage ; je me défis du riz, du café, choses bien nécessaires, et je continuai à marcher vers l’Ounyoro avec un petit nombre d’hommes portant des couvertures et des provisions.
Au bout de cinq jours de marche vers le sud, à travers des prairies désertes, couvertes de hautes herbes, et d’innombrables bas-fonds marécageux, nous atteignîmes le Nil aux chutes de Karouma, à l’endroit même (2° 17' nord), où Spekent Grant l’avaient traversé, Au lieu d’être bien accueilli, comme je l’espérais, par Kamrasi, il ne nous fut même pas permis de franchir le fleuve, et des troupes d’hommes armés se massèrent sur les collines de la rive gauche pour s’opposer à notre passage. Enfin, après un long jour perdu en gesticulations, en cris de leur part et en protestations pacifiques de la nôtre , un bateau , monté par quelques-uns des personnages importants du pays, traversa le Nil, et les envoyés m’ayant examiné
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des pieds à la tête, déclarèrent que j’étais le frère de Speke, « né du même père et de la même mère. » Je sus alors que les gens de Débono, qui avaient escorté, l’année précédente, Speke et Grant jusqu’à Gondokoro, et qui m’avaient empêché de suivre la route directe du sud, avaient envahi l’Qunyoro, attaqué Kamrasi,tué trois cents hommes et enlevé des esclaves. On avait d’abord cru que nous appartenions à l’armée des envahisseurs. Ce soupçon était même tellement enraciné qu’on ne laissa passer le fleuve qu’à ma femme, à moi et à deux ou trois de mes hommes. Il était nuit noire quand nous mîmes le pied sur la rive méridionale, juste au-dessous des cascades de Karouma ; nous fûmes reçus par un orphéon complet : flûtes, cors et tambours, avec des éclats de joie apparente, et pourtant on nous retint huit jours encore avant de nous permettre de partir pour la résidence de Kamrasi.
Au-dessous des chutes, le Nil coule droit à l’ouest en formant une succession de magnifiques rapides, entre deux hautes parois de rochers. De grands bois de bananiers recouvrent les versants des profondes ravines ; des variétés de palmiers, mêlées à de superbes essences forestières bordent le grand fleuve, qui roule, sur un lit rocheux de cent vingt mètres de large , les belles eaux fraîches qu'il puise au lac Victoria.
Mon ambition était de descendre le Nil jusqu’au lac supposé de Luta N’zigé, mais on ne me le permit pas, et on ne voulut pas non plus me donner le moindre renseignement, car on n’avait pas encore reçu les ordres du roi. Ce dernier se fiait si peu à moi, qu’il me força d’employer douze jours à franchir les 40 milles qui séparent le fleuve de sa capitale. On ne nous permit pas de faire plus de 3 milles et demi par étape, parce qu’il fallait laisser aux messagers le temps d’aller exposer, jour par jour, à Kamrasi, tout ce qui me concernait. Nous suivîmes la rive gauche du Nil, à travers une contrée très- peuplée et exceptionnellement fertile, jusqu’à la jonction duKafour et du fleuve. C’est là qu'est M’rouli, la capitale des États de Kamrasi.
Sa Majesté resta invisible pendant trois jours et ses ordres nous retinrent pendant tout ce temps au milieu d’un affreux marais de la rive méridionale du Kafour, le même précisément que celui où avaient été confinés Speke et Grant. Enfin Kamrasi nous arriva, plus soupçonneux que confiant, et suivi d’environ mille hommes. Je me trouvais en ce moment en proie à la fièvre ; on me porta sur une litière dans sa hutte. Je vis en sa personne un beau garçon, à figure digne, portant avec élégance sa toilette d’habits d’écorce où il se drapait avec grâce, merveilleusement propre, tenant ses ongles
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bien blancs, enfin un homme bien soigné. Il me fit cadeau de dix-sept vaches et d’une grande quantité de vin de banane. De mon côté, je lui donnai nombre d’objets de valeur, et, en particulier, un tapis de Perse, aux couleurs éclatantes, qui fit l’immense bonheur de Sa Majesté. Je lui racontai que Speke et Grant, heureusement arrivés au terme de leur course, avaient parlé de lui avec avantage, et que je venais, au nom de mon pays, le remercier et lui faire présent de quelques curiosités. Je lui dis aussi que la reine de ma patrie avait pris un grand intérêt à la découverte de la source du Nil, qu’on savait maintenant prendre son origine dans les États de Ramrasi, et que, pour moi, je désirais visiter le lac Louta N’zigé et descendre le fleuve jusqu’à son entrée dans le lac, et le lac jusqu’à la sortie du fleuve.
Le roi me dit là-dessus que j’étais évidemment le frère de Speke, ayant absolument la même barbe que lui; — que j’étais beaucoup trop malade pour aller au lac, qui s'appelait M’woutan et non Louta N'zigé, et qui se trouvait à six mois de chemin; — qu’il était eflrayé à la pensée que je pourrais mourir dans cette contrée lointaine ; que ma reine s’imaginerait que j’aurais été victime d’un meurtre et, pour se venger, envahirait ses États à lui, Kamrasi. Je répondis qu’il avait raison de
croire que le meurtre d’un Anglais ne reste jamais impuni, mais que j’étais très-décidé à ne pas quitter la contrée sans avoir vu le lac, et que le mieux serait de faire au plus tôt l’expédition, de manière que j’eusse moins de chances de mourir dans le pays.
Je rentrai découragé dans ma hutte. Ainsi donc, j’avais quitté Khartoum depuis quatorze mois, j’avais lutté vigoureusement contre toute espèce de difficultés, j’avais passé douze mois â réparer des fusils, à soigner des malades, à panser des blessés d’un traitant d’ivoire, tout cela dans le but de m’acquérir assez d’influence pour pouvoir engager des porteurs; puis arrivé enfin à M’rouli, à six jours seulement de marche du lac Victoria, par 1° 37' au plus de latitude nord, quand j’espérais que dix journées de marche vers l’ouest me porteraient sur les rives du M’woutan N’zigé, on venait me dire que j’en étais encore à une distance de six mois! Et j’avais tous les jours la fièvre, ma fe m me aussi! et ni quinine, ni café, ni thé, rien que de l’eau pour boisson et pas d’autre nourriture que les aliments du pays, tout au plus supportables quand on est en bonne santé, mais absolument pernicieux pour l’estomac d’un malade.
La nuit fut rude. Le lendemain, je vis avec désespoir que tous mes porteurs m'avaient abandonné. Ayant entendu le roi parler de six mois
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de marche, ils avaient décampé. Tous les jours j’eus des entrevues avec le roi qui n’avait d'autre but que de m’extorquer le reste de mes bagages. Je lui donnai tout ce qu’il me demanda, moins mon épée, et c’était précisément là ce qu’il convoitait.
Les traitants, que j’avais conduits dans l’Ounyoro, ayant ramassé de grandes quantités d’ivoire, quittèrent le pays me laissant seul, malade, sans espoir, avec seulement treize hommes. Mais je ne pouvais reculer, sentant bien que le lac n’était pas 'si éloigné qu’on affectait de le dire. Ayant appris que le commerce de ses rives consistait en sel, je finis par trouver un indigène qui s’occupait de ce négoce et qui me releva le cœur en me disant que le lac n’était pas à plus de quinze jours de marche. Kamrasi m’avait trompé pour avoir le temps de me dépouiller. 11 finit par me proposer de l’assister contre Rionga, un de ses vassaux révolté; ce que je refusai en maintenant le caractère pacifique de mon exploration; mais Ibrahim fit moins de difficultés et conclut avec le roi l’alliance du sang. Chacun des deux alliés se découvrit le bras, y fit une piqûre et lécha le sang de l’autre. A partir Ad ce moment, il y avait entre les deux contractants ligue offensive et défensive envers et contre tous, et la bande d’ibrahim se sépara de ma caravane.
Huant à moi, je restai toujours malade sans
pouvoir me soigner, parce que j’avais épuisé pour les autres toute ma provision de quinine. Chaque jour, le roi de l’Ounyoro, ou celui que je supposais tel, devenait plus exigeant. Mes cadeaux ne paraissaient produire d’autre efl'et sur lui que d’aviver sa cupidité. Aux reproches que je lui en lis, il répondit que je ne lui avais présenté que dix cadeaux, tandis qu’il en avait reçu vingt de Speke. Il alla jusqu’à me demander ma carabine ordinaire, ma boussole et ma montre : ce que je lui refusai.
Enfin, à bout de prétextes, il me dit du ton le plus calme : « Eh bien, comme je vous l’ai promis, je vais vous faire conduire au lac et de là à Shoua, seulement vous allez me céder votre femme en échange de deux des miennes. »
En ce moment, nous étions entourés d’un grand nombre de naturels, et tous les soupçons de trahison que j’avais nourris jusque-là, me parurent confirmés par cette insolente proposition. Animé de la pensée que, si cette heure devait être la fin de mon expédition, elle devait être aussi le terme de l’existence de cet odieux et ridicule tyran, j armai tranquillement mon revolver, et l’ajustant à deux pieds de sa tête, je déclarai avec un mépris non déguisé, que si je pressais la détente, les efforts réunis de tous ses gens ne le sauveraient pas, et qu’il pouvait se regarder comme mort
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s’il s’avisait de répéter les inconvenantes paroles qu’il venait de proférer. J’ajoutai que dans mon pays, une telle insolence ne s’expiait que par le aang; que je voulais bien ne voir en lui qu’une brute sans conscience du bien et du mal, et que cette ignorance serait à la fois son excuse et son salut.
Ma femme, de son côté, bondissant de son siège, et exaltée par l’indignation, adressa à Sa Majesté un furieux petit discours en arabe, dont le monarque ne comprit sans doute pas un mot, mais dont le ton, joint à l’action et à l’attitude de l’orateur, lui révélèrent parfaitement le sens. Bien plus, pour qu’il ne pùt en ignorer le moindre trait, une négresse qui nous suivait comme interprète, ressentant, toute sauvage africaine qu’elle était, l’outrage fait à sa maîtresse , se hâta de traduire au roi, en bon dialecte ounyoro, la véhémente allocution de la jeune Anglaise.
L’esprit d’indépendance et d’audace de la femme blanche fut peut-être ce qui impressionna le plus le malencontreux potentat dans ce petit coup de théâtre ; évidemment, il se repentit de sa proposition, et avec l’air du plus profond étonnement, il nous dit : « Pourquoi vous fâchez-vous? je n’ai pas voulu vous offenser; je croyais vous faire une politesse, comme j’ai l’habitude d’en faire à tous mes hôtes. Du moment que cet offre vous déplaît,
n ! en parlons plus ; qu’il n’en soit plus question entre nous. »
Je reçus les excuses du monarque très-froidement, et me contentai d’insister pour notre départ immédiat. C’était le 23 février. 11 y avait déjà quelques jours que Ibrahim était parti pour retourner à Slioua, emportant vingt dents deléphants, que Kamrasi lui avait données, et ne laissant qu’un petit nombre de ses gens à M’rouli.
Comme nous nous avancions vers un village, en remontant le Kafour, nous en vîmes sortir plusieurs centaines d’hommes armés qui s’avançaient en vociférant. J'aurais craint une attaque, si je n’avais aperçu parmi eux des femmes et des enfants-, cependant j’eus de la peine à faire partager ma tranquillité à mes gens, qui étaient toujours prêts à faire feu. En fait, ce n’était qu’une espèce de fantasia. Les nègres, se précipitant sur nous comme une nuée de sauterelles, dansaient et hurlaient autour du bœuf que je montais. Ils feignaient de nous attaquer, puis de se battre entre eux, et se comportaient comme des fous; môme, se jetant sur un des leurs, ils le déchirèrent à coups de lance. Leur équipement était grotesque. Vêtus avec des peaux de léopards ou de singes blancs, ils portaient des queues attachées au bas de leurs reins, des cornes d’antilopes fixées sur leurs tètes, et des barbes postiches fabriquées avec les extré-
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mités de plusieurs queues cousues ensemble. Ils avaient vraiment l'air de démons. C’était l’escorte que nous envoyait Kamrasi, pour nous accompagner jusqu’au lac; mais elle devait se trouver heureuse que nous n’eussions pas répondu par des coups de fusil aux honneurs qu’elle nous rendait si ridiculement.
Cette armée d’arlequins ou de diables d’opéracomique me donna bien du souci, car elle ne s’occupa guère en route qu'à piller les villages et à s’emparer de toutes les provisions avant que j’eusse le temps de me procurer la moindre chose. Aussi, au bout de quelques journées, je les congédiai pour continuer mon chemin avec mes seuls guides et porteurs, mais, chaque jour, ces derniers, sans aucune raison apparente, jetaient tout à coup leur fardeau, s’enfonçaient dans les hautes herbes et disparaissaient comme des lapins. Ces désertions occasionnèrent de longs retards, obligé que j’étais de me procurer des hommes dans des villages quelquefois fort éloignés.
Nous suivîmes pendant quelques jours la rive sud du Kafour, rivière profonde que nous traversâmes enfin à un gué marécageux. Au moment même du passage, ma femme, atteinte d’un coup de soleil, tomba tout à coup, morte en apparence. Pendant sept longues et mélancoliques journées nous la traînâmes à notre suite dans un état d’in-
sensibilité complète : la pluie tombait ù torrents; tout le pays n’était que marais, forêts, hautes herbes, jongles; nulle possibilité de repos; rien à trouver à manger sur la route pour suppléer à l’insuffisance de nos provisions. Enfin, je vis mes gens préparer ostensiblement une bêche, pour creuser la tombe de ma chère malade, et moimême, épuisé par la fièvre et l’insomnie, je tombai sans mouvement à côté de sa litière. Le lendemain, un changement miraculeux, providentiel, que je n’oublierai jamais, s’était opéré dans notre état.... nous étions sauvés 1 Ce jour-là aussi, — c était le dix-huitième depuis notre départ deM’rouli , — le guide nous annonça le lac si longtemps et si ardemment désiré. Depuis trois jours je voyais se profiler une haute chaîne de montagnes, éloignées en apparence de 80 milles, mais je craignais qu’elles nous séparassent encore du lac, quand j’appris, à ma grande joie, qu’elles en formaient la rive occidentale. Soudain, du haut d’une éminence, je vis se dérouler le grand réservoir du Nil ! A 1 500 pieds au-dessous de nous , à la base de falaises granitiques, je contemplai ces flots que je ne m’étais pas lassé de poursuivre. Au sud, au sud-ouest, le regard se perdait sur le miroir des eaux; à l’ouest, un mur de montagnes, bleuies par la distance, s'élevait de 7000 pieds environ au-dessus de la surface
dn lac et. barrait de ce côté l'immense et splendide expansion du M’woutan N’zigé.
Faible, épuisé par plus de douze mois d’anxiétés, de fatigues, de maladies, je descendis comme je pus le sentier rapide et tortueux et, deux heures après, j’étais sur la rive. Les vagues roulaient sur une plage de sable; je bus de l’eau du lac, je lavai mon visage dans son onde dont la vue m’avait ranimé si à propos et, plein de reconnaissance pour la réussite de mon entreprise, je le nommai (sauf l’agrément de Sa Majesté la reine) Albert Nvanza, en mémoire du prince-époux qui venait de mourir. Le lac Victoria et le lac Albert sont les réservoirs du Nil.
Le point où j’avais atteint le lac, Vacovia, se trouve à i° 1 4' de latitude nord. De là, nous côtoyâmes en canot le rivage et, gouvernant toujours au nord, nous arrivâmes en treize jours, à Magoungo (2°16' N.), où le lac n’a plus que 16 à 20 milles de largeur et s’infléchit à l’ouest pour s’y terminer à une distance non connue des gens du pays.
Magoungo, situé sur une éminence, domine d’environ 250 pieds le niveau des eaux; on y jouit d’une vue splendide sur les*lointains de la vallée du Nil, qui s’échappe du lac à 15 ou 20 milles au nord. Cette vallée a de 4 à 5 milles de large; une mer de roseaux verts nous y signalait le cours du
fleuve aussi loin que le regard pouvait s’étendre au nord. La rive gauche est bordée par une chaîne de rochers courant au nord-est. Au pied du vil- . lage, le cours d’eau que j’avais traversé à Karouma, le Nil par conséquent, entre dans le lac, à 80 milles environ au-dessous des chutes; ainsi, comme les natifs l’avaient dit à Speke et Grant, le Nil pénètre dans le lac Albert Nyanza et en ressort presque aussitôt par le nord.
Notre voyage sur le lac avait été contrarié et rendu fatigant par les vents du sud-ouest qui , chaque après-midi, agitaient les flots et nous forçaient de haler le canot le long du rivage, mais le paysage était toujours d’une beauté grandiose : des montagnes de granit et de gneiss s’élevaient, parfois à pic, à 1200 ou 1500 pieds au-dessus des eaux le long de la rive orientale; nous voyions des torrents descendre avec rapidité d’abruptes ravines : une cascade' formée par un important cours d’eau, la cascade de Kaïgiri, tombe d’enviviron 1000 pieds de hauteur. Deux autres grandes chutes étaient visibles à l’aide du télescope : elles tombaient de la haute chaîne de montagnes de la rive occidentale. Tout semblait réuni dans celte profonde fissure du continent pour en faire le grand réservoir de ses eaux.
On recueille beaucoup de sel sur la rive orientale du lac, et cette denrée forme le seul article
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de commerce des tribus riveraines. Magoungo était jadis une ville d’une grande importance parce que le roi de Karagoué (2 # de latitude S.), Roumanika, y expédiait de grands bateaux pour y échanger contre de l’ivoire des cauris et des bracelets de Zanzibar. Mon interprète, qui est native de ce littoral, me dit qu’elle avait vu jadis des Arabes venir, tous les ans, à Magoungo en bateau pour troquer des cauris contre de l’ivoire et des peaux préparées. A la suite d’une querelle avec les indigènes, quelques Arabes furent tués, et ces trafiquants n’ont pas reparu depuis; aussi les cauris sont-ils fort rares dans le pays, et les tribus du nord, les Maddis et les Obbos, qui allaient jadis s’approvisionner de cauris à Magoungo, en sont tout à fait privés maintenant.
Kamrasi et plusieurs natifs m’ont dit qu’on connaît bien le lac jusqu’au Karagoué; à partir de ce point, entre 1° et 2° de latitude sud, il tourne à l’ouest et ses dimensions dans ce sens sont inconnues, môme à Roumanika, roi du Karagoué. Ainsi le lac Albert est connu sur une longueur d’environ 260 milles du nord au sud. Dans cette étendue, il reçoit le drainage d’une grande chaîne de montagnes équatoriales où il pleut pendant dix mois de l’année. Quand j’atteignis le lac, en mars, il y avait un mois que la saison des pluies avait commencé et le niveau du lac était à 4 pieds au-
dessous des plus hautes eaux dont la trace se voyait sur des arbres voisins de Magoungo. Les indigènes m’affirmèrent que le lac n’était jamais plus bas qu’à l’époque où je l’ai vu. L’oscillation des eaux est donc de 4 pieds. Depuis sa sortie de l’Albert Nyanza, le Nil est navigable jusqu’à 3° 32' de latitude nord.
11 était indispensable de vérifier si le cours d’eau tombant à Magoungo dans le lac était bien celui qui sort du Yictoria-Nyanza et que j’avais traversé à Karouma. A son entrée dans le lac Albert, ce cours d’eau se présente sous la forme d’un large canal aux eaux dormantes, bordé des deux côtés par de longues lignes de hauts joncs; l’extrémité supérieure du lac semble, en réalité, former un delta, grâce à ses rivages couverts de roseaux, et l’Albert Nyanza y perd ce caractère de lac alpin qu’il offre plus au sud.
Nous remontâmes donc le fleuve en canot à partir de Magoungo. Au bout de dix milles, sa largeur s’était réduite à environ cent soixante mètres et le courant était absolument insensible. La première nuit, nous dormîmes sur un banc d’alluvions qui se trouvait à quelques pieds seulement de la rive. Le lendemain, au réveil, je vis que ces alluvions formaient une île flottante qui se dirigeait lentement, mais distinctement vers l’ouest; il n’y avait donc plus de doute: c’était
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bien là la rivière de Karouma que les indigènes m’avaient dit rejoindre le lac à Magoungo.
À vingt-cinq milles environ au-dessus de Magoungo , finit notre course en canot. Depuis plusieurs heures nous entendions grossir comme un mugissement des eaux : à un léger détour de la rivière , nous vîmes tout à coup la grande chute du Nil qui , mugissant au fond d’une brèche profonde, creusée dans le granit, se rétrécit de centsoixante mètres à quarante, forme une suite de furieux rapides, puis, toujours emprisonné entre des murailles rocheuses, plonge, d’un seul bond de cent vingt pieds dans un profond bassin. Je me suis permis d’appeler « Chutes de Murchison « cette cataracte, qui est la plus grande scène du cours du Nil.
Je comptai vingt-sept crocodiles sur un banc de sable au-dessous des chutes; je tirai sur l’un d’eux et, au moment où nous accostions le rivage, un hippopotame, caché dans les roseaux, se précipita contre notre canot, le souleva hors de l’eau et faillit nous faire chavirer au port.
Nous laissâmes nos barques dans un petit village de pêcheurs situé au-dessous des chutes et nous continuâmes notre route par terre, parallèlement au Nil, dans la direction de l’est. La guerre sévissait, en ce moment, entre Kamrasi et un chef voisin, Fowouka, roi de quelques îles du
fleuve. Tout le pays était ravagé et dépeuplé ; mes porteurs s’échappèrent, m’abandonnèrent sans provisions, sans ressources, sans espoir. Nous vécûmes, pendant deux grands mois, en proie à la fièvre et à l’épuisement , ne mangeant que des épinards sauvages, de la farine moisie et, de temps en temps, quelque méchante poule. Pendant ce temps, Kamrasi, campé à quatre jours de distance avec une armée de cinq mille hommes, m’envoyait message sur message pour me prier d’attaquer à coups de fusil son ennemi Fowouka, me promettant, en échange de mon intervention , tout ce que je lui demanderais, fût-ce une portion de son royaume. Enfin, à toute extrémité , j’envoyai mon factotum au camp du roi , en faisant dire à ce dernier que j’étais un trop grand seigneur pour laisser négocier mes affaires par un tiers; que si Kamrasi désirait m’avoir pour allié, il m’envoyât cinquante hommes qui m’emmèneraient à son camp, vu que j’étais trop malade pour me déplacer; qu’en causant ensemble, nous arriverions sans doute à conclure l’alliance proposée. Kamrasi mordit à l’hameçon et, quelques jours après, je me trouvais dans son camp, avec une grande abondance de provisions.
Alors, et seulement alors j’eus la preuve, à ma grande stupéfaction, que je n’avais pas encore vu ce royal personnage, et que le godelureau qui
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s’était fait passer pour lui, quelques mois auparavant, n’était que son frère cadet, général de sa force armée.
Dans l’une des nuits qui suivirent mon arrivée, il s’éleva un grand vacarme dans le camp; les tambours de guerre battirent par centaines; on sonna dans les cors ; c’était un tohu-bohu de com battants en costume de guerre, des cornes sur la tète, une fausse barbe au menton, et de gens criant et dansant, la lance à la main, dans les ténèbres, au milieu de la plus horrible confusion. Soudain le roi entra dans ma hutte, une pièce de tartan bleu attachée autour des reins en manière de jupe d’Écossais. Cette étoffe lui venait de Speke, et il m’avoua que, s’il était vêtu si légèrement, c’était pour pouvoir fuir plus vite, parce que cent cinquante des gredins qui formaient la troupe du traitant Débono et étaient armés de fusils venaient de s’allier à Fowouka, de traverser le Nil et, suivis de plusieurs milliers de natifs, s’étaient déjà avancés jusqu’à dix milles de notre camp. Je n’ai jamais vu de ma vie un homme aussi pitoyablement épouvanté que ce malheureux roi. Je hissai le drapeau anglais en face de ma tente et j’assurai au pauvre Kamrasi qu’il ne lui arriverait aucun mal s’il voulait se fier à la protection de l’étendard de la Grande- Bretagne ; en même temps j’envoyai cinq de mes
hommes pour sommer le capitaine des troupes de Débono de comparaître devant moi. Le lendemain, mes gens revinrent avec dix hommes de cette bande, qui m’avouèrent ingénument qu’ils avaient l’intention de tuer Kamrasi et de faire une razzia d’esclaves ; mais je leur déclarai que, la contrée étant sous la protection du drapeau anglais, je ferais pendre à Khartoum leur chef s’il avait l'audace de voler chez Kamrasi le moindre esclave ou la moindre tête de bétail, et je leur donnai douze heures, pas plus, pour repasser sur la rive septentrionale du Nil.
Chose curieuse ! les gens de Débono se soumirent sans condition à mes ordres, mais, déterminés à ne pas revenir sans butin sur leurs pas, ils attaquèrent et pillèrent leurs propres alliés dès qu’ils eurent retraversé le fleuve. Cet incident me donna une immense influence auprès de Kamrasi, mais elle me causa beaucoup de tracas en ce que je lui devins si indispensable qu’il ne pouvait se décider à me laisser quitter le pays. La saison du départ annuel des bateaux de Gondokoro étant passée, je restai pour ainsi dire prisonnier de Sa Majesté pendant douze mois, jusqu’à la saison suivante. Il y avait de quoi périr d’ennui et de découragement.
Pendant ce dernier séjour, M’tésa, ce roi de l’Ouganda, dont il est tant question dans la relation
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de Speke, entendit dire que j’étais en route avec des présents pour sa capitale, mais que Kamrasi m’ayant arrêté au passage, avait pris les cadeaux pour lui ; en foi de quoi il envahit l’Ounyoro avec une grande armée et le mit tout à feu et à sang. Rien ne put décider ce poltron de Kamrasi à se défendre; il prit refuge sur une île du Nil et m’abandonna au point d’oublier de me procurer les provisions nécessaires à mes porteurs et à moi. Je résolus alors de me rendre à Karouma et d’y asseoir un camp bien fortifié dans l’angle formé par le détour de la rivière au-dessus des chutes ; mais déjà l’ennemi s’approchait; je n’avais plus de bêtes de somme pour me porter, tous mes bœufs étaient morts ; quoique faibles et malades, il fallut donc que ma malheureuse femme et moi nous fissions une marche forcée d’une nuit, nous dérobant dans les hautes herbes à la poursuite de l’ennemi qui nous entourait.
Arrivé à Karouma, j’expédiai des messagers aux traitants qui m’avaient accompagné l’année précédente. Ils arrivèrent presque aussitôt et reçurent des mains de Kamrasi d’énormes provisions d’ivoire que j’avais poussé Sa Majesté trèspusillanime à leur abandonner. L’armée de M’tésa battit en retraite sur la nouvelle de l’arrivée de • cent cinquante Turcs armés de fusils et je quittai enfin le royaume de Kamrasi. J’étais en route
pour l’Angleterre ! Le roi ne m’avait pas laissé partir sans m’alléger de tout ce que je possédais encore , moins mes fusils et mes munitions ; il me demanda même pour le bouquet le drapeau anglais qui l’avait sauvé des Turcs , mais je lui expliquai que ce talisman n’avait d’effet qu’entre des mains anglaises.
Pendant notre retour à Gondokoro, lors de notre passage sur le territoire des Barrys , nous lûmes deux fois attaqués par ces indigènes, qui entourèrent notre camp et firent pleuvoir sur nous des flèches empoisonnées. Deux ou trois coups de fusil tirés par notre sentinelle les calmèrent et nous arrivâmes sains et saufs à Gondokoro. L’expédition était terminée.
Une embarcation nous attendait en ce lieu, que nous perdîmes bientôt de vue, entraînés par le fleuve rapide. Le drapeau anglais, dont les plis nous avaient protégé aux heures du péril , se déployait au sommet du mât. Notre sentiment intime n’était pas celui du triomphe, mais une satisfaction calme, à nous sentir flottants sur le courant du Nil. Nous avions eu des jours de découragement et d’angoisse ; des jours d’agonie où nous n’espérions pas voir se lever le soleil du lendemain.... Et nos cœurs maintenant s’inclinaient devant la Providence, qui toujours était intervenue à l’heure décisive entre nous et le pé-
ril. J’éprouvais aussi une grande joie à la pensée de revoir Speke en Angleterre; Speke dont j’avais si complètement conlirmé les découvertes et rempli les intentions.
Cet espoir ne devait pas se réaliser; un vulgaire accident de chasse sur la terre natale, avait déjà, depuis de longs mois, mis lin à la carrière de ce grand voyageur qui avait triomphé du ciel torride, des solitudes morbides du continent africain, des préjugés abjects ou dangereux de ses populations serviles, et de la barbarie monstrueuse de ses rois!
Ne pouvant lui apporter de vive voix le témoignage qui lui était dû, c’est une triste consolation pour moi de proclamer bien haut en quelle estime je tiens les travaux de Speke et de Grant et leur découverte de la source la plus reculée du Nil. Que le volume d'eau versé au Nil par le lac Albert, soit ou non plus considérable que celui qui provient du lac Victoria, il n'en est pas moins incontestable qu’à cette dernière nappe d’eau douce, appartient la source la plus élevée du fleuve, la plus éloignée de son embouchure, et la première découverte.
CONCLUSION
Le problème des sources et des inondations du Nil, dégagé de ses longs mystères, est d’une remarquable simplicité, comme tous les grands traits de la géographie physique.
Dans une zone de cinq ou six degrés de latitude, divisée en deux parties à peu près égales par l’équateur, et qui s’étend de l’ouest à l’est entre le 20 e et le 37 e méridien, le sol du continent africain présente un relief d’une hauteur moyenne de douze à treize cents mètres au-dessus de l’Océan. Borné à l’orient par une chaîne de pics, dont deux au moins, le Kilmandjaro et le Kénia, dépassent de beaucoup la ligne des neiges perpétuelles, limité au sud-ouest par une forte arête, dont une cime, celle du M’fumbiro, atteint trois mille cinq cents mètres, ce plateau, constamment saturé d’humidité par des pluies de dix mois,
CONCLUSION
reçoit en outre dans sa concavité toutes les eaux du versant intérieur de son cadre colossal.
Or, partout où l’écorce terrestre a subi de grands soulèvements, elle présente en regard de profondes dépressions. Celles-ci par le drainage naturel et incessant des eaux des hautes terres, se transforment en bassins lacustres, en réservoirs, dont le trop-plein forme à son tour des cours d’eau ; tel est précisément le cas des lacs Victoria et Albert, et du Nil, leur débouché.
Les sources de ce fleuve occupent ainsi le sommet d'une immense pente, excavée en berceau, qui s’étend sur plus de 35 degrés de latitude, et dont le thalweg oscille autour du 30 * méridien. C’est le plus long bassin fluvial rectiligne, que présente la surface des continents, et le cours du Nil, mesuré sur les courbes de tous ses détours, égale au moins en étendue celui de l’Amazone, ce plus puissant des fleuves de la terre.
Comme le Nil, l’Aipazone a son berceau alimenté par les neiges des montagnes et par les pluies tropicales; mais là cesse toute analogie entre les deux cours d’eau.
Tandis que l’artère central de l’Amérique du Sud roule ses ondes, parallèlement à l’équateur, à travers une zone inextricable de forêts humides , d’une étendue sans seconde sur le globe, et qui veèsent par dizaine à ses deux rives, des affluents plus grands qu’aucun fleuve d’Europe, et coulant toute l’année à pleins bords, le Nil. une
CONCLUSION
lois descendu de la région des grands lâcs, qui lui déversent une niasse d’eau toujours égale, n’est plus grossi que par des tributaires intermittents ou à crues périodiques. Seul, en outre, parmi les grands lleuves de la terre, il présente ce phénomène de ne recevoir aucun affluent dans le dernier tiers de son cours, « qu’il poursuit solitaire pendant quatre cents lieues, entre deux déserts, dont les sables, sevrés des pluies des tropiques , pompent avidement ses eaux sans lui rendre en échange le tribut de la plus faible source, ou du moindre torrent'.
Suivant sir S. White llaker, qui s’est livré aune étude particulière de la question, voici quel est, dans le système fluvial du Nil, le rôle et l'importance de ses affluents, énumérés du sud au nord.
Sur la rive droite ou orientale : l’Asoua, cours d’eau considérable depuis le 15 avril jusqu’au 15 novembre. A sec après cette date.
Sur la rive gauche ou occidentale : 1“ l’Iéh, rivière de deuxième ordre ; 2° une autre rivière de moindre grandeur : toutes deux soumises aux mêmes périodes de crues et d'assèchement que l’Asoua ; 3° le Bahr-el-Gazal ; grossi du Djour, il draine une aire immense entre le sud et le nord-ouest, mais absorbé presque tout entier dans les marécages, qui, dans les temps géologiques modernes, ont comblé le lac Nü, il n’apporte en toute
1. Voir notre étude sur Ramsès le Grand, ou l’Egypte il y a 3300 ans, p. 12 et 13.
CONCLUSION
saison que peu ou point d’eau au Bahr-el- Abiad.
En repassant sur la rive orientale, on rencontre le Sobat, rivière du premier ordre, qui paraît formée de cours d’eau considérables, venant de pays tout à fait distincts dans l’est et dans le sud, où la pluie tombe en diverses saisons, car elle coule à pleins bords à la fin de décembre, alors que l’Asoua est presque desséché.
En aval du confluent du Sobat, le Nil ne reçoit plus aucun tributaire jusqu’à Khartoum, où il est rejoint par le Bahr-el-Azrek ; plus bas, par la latitude de 17° 37', il rencontre l’Atbara. Gomme ces deux grands courants qui descendent des monta- ' gnes de l’Abyssinie sont soudainement gonflés vers la fin de juin par les pluies de cette région, ils élèvent le Nil à un niveau qui produit les inondations de la partie basse de son cours. Mais quelles que soient la masse et la violence de ce contingent torrentiel , il ne pourrait résister seul à l’absorption dévorante des sables des deux Nubies, et pas une goutte d’eau n’en parviendrait en Égypte s’il n’y était porté, pour ainsi dire, par les flots permanents que le Bahr-el-Abiad , Nil blanc, ou vrai Nil, puise dans son berceau équatorial.