ACTE I. — SCENE IX
Cœur battu par le flot écumant du désir, Pauvre cœur aveuglé, toujours à la poursuite D'un vain rêve de chair que la chair met en fuite?
LE JEUNE BRAHME
Est-ce un rêve de chair que le bonheur d'autrui?
GAUTAMA
Ce bonheur, c'est pour l'obtenir que, loin du bruit
Où s étouffe la voix lointaine que j'écoute.
Loin de tous les plaisirs qui nous coupent la route.
Loin des affections qui mènent à l'oubli.
En nous berçant, tandis que le sort s'accomplit
Sans jamais arrêter sa marche inexorable.
Oui! c'est pour obtenir, enfin, un bonheur stable.
Une joie éternelle, une éternelle paix.
Que, plein de confiance et de foi, je m'en vais!
Je le sens, ce bonheur, qui, comme les étoiles.
N'apparaît qu'à celui qui déchire les voiles;
Ouvre ton cœur! ouvre ton âme! ouvre tes yeux!
Il faut sentir, comprendre et voir, mieux, toujours mieux,
Car il est, ce bonheur, grand, plus grand que l'espace;
Fais un beau rêve! il n'en est point qu'il ne dépasse;
Avec lui tous les autres biens sont superflus^
Car, même dans la mort, il ne nous quitte plus.
Monte! monte! grandis! si tu veux quil grandisse; Ni musique, ni vains parfums, plus d'artifice! Plus de songe! Cest lui le clair, le seul bonheur! Ouvre tes yeux! ouvre ton âme! ouvre ton cœur!
LE ROI
Et ta femme, ton fils!
GAUTAMA
Quoi! tu veux que je reste Pour les tromper avec des biens que je déteste; Tu veux que je les aide à marcher, les yeux clos, Vers le mensonge, vers la faim, vers les sanglots; Tu veux, ces êtres chers, épris d'eaux et d'ombrages, Que je les pousse, moi, vers l'un de ces mirages Qu'on nous dit exister dans les pays déserts. Pour que je voie un jour leurs âmes et leurs chairs, Lasses de rencontrer le sable après le sable. Tomber, sans pouvoir fuir cette vie haïssable. Tomber, en regardant l'ombre verte et le puits Qui leur mentent encor? Et tu crois que je puis. Moi, sachant le mensonge et sachant la traîtrise. Les consoler avec des mots que je méprise; Et, cr)mplice de 1 éternelle trahison.
Loin de les éclairer, leur verser le poison?